‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 36 sur 70 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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Le Contrat social {2\ avril 1762), que Rousseau met sur liicd en moins de deux ans, mais auquel il pense depuis longtemps, est un fragment d'un vaste travail sur les Institutions politiques dont il renonce à écrire les autres parties, maivS qu'il porte depuis longtemps dans sa pensée. L'idée première, si nous l'en croyons, lui en est venue à Venise, quind, attaché en qualité de secrétaire à l'ambassadeur de France, il était mêlé - il est vrai, pourun temps bien court et dans une faible mesure - aux affaires de la politique. Déjà, entre ses deux Discours, il a commencé à fixer par écrit ses idées sur les fondements des États; il en a Liissé transpiraître quelque chos3 dans le Discours sur l'Inégalité, dans l'article '■. Économie politique » composé pour VEncyclopédie, dans la lettre adressée à Voltaire, en 1756, à propos du désistre de Lisbonne. 11 n'est pas d'ouvrage qu'il ait plus longuement et plus attentivement médité que ce petit traité, dont il attend - c'est lui-même qui nous' 11» dit - qu'il mettra le sceau à sa réputation.

I! a enseigné dans la Nouvelle H éloïse comment, du sein de 1 1 corruption, il est donné à l'individu de revenir par la vie du cœur à un état équivalent ou même supérieure l'étit

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(le naiure : il se propose de dire ici comment un pareil retour est possible à la société par une voie toute rationnelle. Le problème poli;ic]ue est, en mênie temps, dans sa pensée un problème moral : les hommes à l'état de nature sont libres, en ce sens qu'ils n'ont à subir de dépendance que celle des choses, et on peut dire qu'à quelques différences près ils sont égaux. Or la société, telle qu'elle est, leur enlève cette liberté et cette égalité auxquelles ils ont droit: il s'agit d'imaginer une société, — puisque aussi bien il en faut une pour assurer la sécurité des personnes, mais une société légitime, où les hommes se retrouvent, comme dans l'état de nature, à la fois libres et égaux : Rousseau va tenter la conciliation de l'ordre naturel et de l'ordre social, autrement dit de la liberté et de l'autorité.

Dans le Contrat social {\), comme dans le Discours sur l'Inégalité, mais de façon plus évidente encore, il écarte résolument l'histoire et cherche « le droit et la raison ». Il croit à un idéal immuable et rationnel des sociétés humaines. Le problème qu'il pose est donc théorique; la méthode qu'il adopte est a priori, comme Spinoza l'a tenté pour la métaphysique. Il cherche à résoudre la science sociale en un enchaînement de théorèmes. Giâce à cette rigueur mathématique, l'inspiration de Rousseau, chargée de virile pensée, ramassée sur elle-même, admirable de force et de sombre éclat, contraste avec celle de ses autres ouvrages.

Qu'est-ce donc, se demande-t-il tout d'abord, qui peut rendre une société légitime? Ce n'est pas le droit du plus fort, ni le droit paternel, ni le droit d'esclavage : il s'attache à le démontrer et il convient de remarquer avec quelle vigueur il proclame qu'il y a dans chacun de nous quelque chose d'inaliénable, une part de liberté sur laquelle rien n'a de prise, dont « la renonciation est incompatible avec la nature de l'homme >. Force .est bien d'admettre à la base

(i) On peut consulter sur le Contrat social l'excellente édition de M. Drevkus- Brisac, Paris, Alcan, iSç»; la remarquable introduction qui précède celle qu'a donnée M. Beaulavon, Paris, Société nouvelle de librairie et d'éditions, 190}, et le livre de M. H. Rodkt, k Contrat social et les idées politiques de J -J. Rousseau, Paris, A. Rousseau, 1909.

de toute société fondée sur la raison, une convention, un contrat — ttiéorique cela va sans dire - dans lequel ce serait aberration que de voir un fait matériel donné.

A son tour, ce contrat se résume ainsi : pour recevoir l'égalité et la liberté civiles, les individus abdiquent volontairement en faveur de la communauté tous les droits qu'ils tiennent de la nature. On peut se récrier sur ce moyen et trouver excessif que les associés se dépouillent entièrement de leurs prérogatives. Il le faut de toute nécessité, répond Rousseau : s'ils conservaient quelque chose des droits qu'ils tiennent de la nature, ils seraient les seuls juges de l'extension de ces droits, et aucune société ne serait possible. 11 faut en outre qu'ils se dépouillent totalement pour se dépouiller également; et enfin, qu^leur coiîte ce sacrifice puisque « chacun se donnant à tous ne se donne à personne », qu'il gagne l'équivalent de ce qu'il perd et plus de force pour conserver ce qu'il a ». Les individus, en effet, dans un état légitime, ne s'aliènent pas à d'autres individus, mais à un être collectif, le souverain, qui tient d'eux son existence et sa puissance, puissance, hâtons-nous de le dire, dominée à son tour et réglée par la loi. La loi est l'expression de la volonté générale, déclarée indivisible et inaliénable. Il faut, pour qu'elle soit valable, que tous les citoyens soient consultés et qu'elle résulte de leur consentement unanime, ou du moins de celui de la majorité. 11 faut encore qu'elle porte exclusivement sur des objets d'intérêt commun, sans quoi elle ne serait qu'une addition de volontés particulières. Ainsi conçue, elle laisse les citoyens libres, parce qu'elle émane de leur volonté et prend en quelque sorte le caractère inflexible d'une loi naturelle; et elle les laisse égaux, parce qu'elle est la même pour tous, en raison de l'universalité de l'objet auquel elle s'applique.

Ces principes posés, Rousseau, toujours par voie de dialectique, cherche les moyens qui pourraient permettre de les appliquer et tente des essais de réalisation. Ses efforts, comme on peut s'y attendre, ont pour but d'assurer à la volonté générale, âme de la loi, son caractère universel, et

de la garantir contre tout ce qui peut la fausser : ils portent surtout sur les mœurs et le gouvernement.

Les mœurs doivent être telles que les citoyens aient toujours présent à l'esprit l'intérêt conmiun. Et comment l'auraient-ils, s'ils n'étaient d'abord vertueux? Les peuples corrompus ne sont pas seulement indignes, ils sont incapables d'avoir de vraies lois, Rousseau met donc la vertu à la base de tout état légitime. La richesse est source de corruption et d'inégalité; par contre, il préconise la médiocrité des conditions et une égalité au moins approximative des fortunes, des lois qui empêchent le luxe et réduisent autant" que possible l'industrie et le commerce. Les associations entretiennent un esprit de corps dangereux à l'intérêt général : Rousseau veut qu'on les supprime ou qu'on les multiplie pour les affaiblir. D'autre part, il fait tout concourir - l'éducation, les fêtes, les jeux - à fortifier au cœur des citoyens le sentiment social. Même, il impose la reconnaiss:ince formelle d'un certain nombre de principes, comme la sainteté du contrat et des lois, la foi en l'existence d'un Être Suprême, en une Providence, en un système de récompenses et de peines dans une autre vie. Il les propose moins parce qu'il les croit excellents en eux-mêmes, que parce qu'il les juge indispensables à faire de l'homme un être social. Il est si persuadé de leur nécessité pratique qu'il bannit, dès le début, ceux qui déclarent ne les point reconnaître et punit de mort - théoriquement, il est vrai — ceux qui, les ayant acceptés, n'y conforment plus leurs actions.

Le gouvernement, comme leâ mœurs, doit assurer l.i pureté de la volonté générale : il doit en outre protéger de toute sa force les citoyens. Quelle qu'en soit la forme, ses membres ne sont jamais que les mandataires du souverain, c'est-à-dire du peuple.' Le peuple possède toute la puissance, mais il ne peut exercer que la législative, qui seule est d'un caiactère universel : il délègi}e l'executive au gouvernement. L'autorité de celui-ci est donc toute d'emprunt: il la tient de la loi et ne doit en user que conformément à la loi. Rousseau, qui, dans l'établissement des principes,

apporte la plus grande simplicité, ne se refuse pas dans leur application aux combinaisons les plus complexes. 11 a le sentiment qu'un mécanisme social ne saurait jamais être trop souple et trop subtil pour assurer l'équilibre de ces deux forces en apparence contradictoires : la puissance de l'État et la liberté des citoyens, il envisage les différentes formes de gouvernement, en concédant que toutes ne sont pas propres à tout pays. Quelle sera la meilleure? « La question a autant de solutions qu'il y a de combinaisons possibles dans les positions absolues et relatives des peuples. » Il ne déguise pas du moins son aversion pour la monarchie, oîi tout concourt, il est vrai, au même but, mais où ce but est le plaisir du prince el non la félicité publique; la démocratie serait l'idéal, mais pour la faire vivre, que de conditions difficiles à réaliser! Un petit territoire, la simplicité des mœurs, l'égilité des fortunes. « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. » L'aristocratie a des avantages, non pas l'aristocratie héréditaire qui est odieuse et injuste, mais l'aristocratie élective où les plus sages gouvernent. Pénétré de la complexité du problème, Rousseau admet l'existence de pouvoirs intermédiaires entre le gouvernement et le peuple, destinés à faciliter les contacts.

Voilà, brièvement retracé, le système du Contrat social : son auteur n'a jamais cessé de s'y tenir. 11 le résume dans le cinquième livre de VÉmile, dans la sixième des Lettres écrites de la Montagne; et quand, sollicité de côtés différents par les Polonais et les Corses, il peut un moment se croire appelé à jouer ce rôle de législateur dont il avait exalté la beauté, c|est encore conformément à l'esprit et même à la lettre de son Contrat social, accommodé il est vrai aux circonstances, qu'il rédige les projets de constitution destinés à ces peuples. Par exemple, il se propose de demander aux Corses un serment solennel par lequel ils s'uni-

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ront '■ (le corps, de biens, de volonté, et de toute leur puissuiee à la nation" pour lui appirtenir en toute propriété. - Que ceux c|ui ne consentiront jias s'éloignent et que ceux qui consentent lèvent la main. >

On a souvent cherché quelles étaient les sources diverses des idées du Contrat social. On a parlé des républiques de l'antiquité, et il est certain que le souvenir en était présent à l'auteur dans sa recherche passionnée de la liberté politique. On a parlé aussi de Genève et de différents théoriciens. La Genève protestante, où Rousseau avait passé ses premières années et vers laquelle ses regards n'avaient cessé de se tourner, lui offrait le spectacle d'une société parvenue à se donner au moins l'apparence d'un régime démocratique : elle dut lui suggérer l'idée que la démocratie convient surtout à de petits États, à des peuples ni riches, ni pauvres, dont les mœurs sont demeurées simples. On retrouve h trace des impressions qu'elle lui a laissées dans plus d'un détail, par exemple dans l'éloge de l'aristocratie élective et, peut-être, dans l'esquisse d'une religion civile. Mais, s'il lui arrive de se rappeler le gouvernement de son pays, non tel qu'il était en fut, mais tel qu'il eût été dans sa condition légitime, on n'en saurait conclure qu'il se borne à généraliser la constitution républicaine de Genève. Outre qu'il y a loin du régime qu'il propose à celui d'une ville qui comporte un aussi grand luxe de divisions et d'inégalités que la Genève du dix-huitième siècle, ce serait étrangement se méprendre que de voir seulement Tapologiste d'un gouvernement établi dans un esprit aussi dédaigneux des faits, aussi passionnément épris d'absolu. Quant aux théoriciens qu'il utilise, on a pu les citer sans diminuer son originalité, il y en a d'obscurs et il y en a de célèbres. On a nommé Locke, Althusius, Jurieu, Burlamaqui, et beaucoup d'autres. On ne peut douter qu'il les ait lus : telle de ses idées se rapproche des leurs; mais il n'est guère possible de découvrir sur sa pensée la marque caractéristique d'aucun d'eux. En réalité, il se rattache à la tradition protestante, qui, dès longtemps, avait fait siennes l'idée d'un pacte social et celle de la souveraineté du peuple. Il

tient à un siècle qui se plaît à appliquer la méthode cartésienne aux problèmes, jusque-là réservés, de la politique. Mais ici comme ailleurs, c'est en lui-même qu'il trouve le meilleur de son inspiration. Il s'approprie les idées qu'il emprunte en les faisant entrer dans un système qui se confond avec sa pensée et avec sa vie. il est impossible, quoi qu'on en ait dit, de ne pas le reconnaître, soit qu'il condamne les autorités établies, fondées sur la contrainte, ou qu'il s'efforce, par une marche dialectique, vers cette république idéale édifiée sur la raison et la vertu, la seule où l'homme de la nature puisse, sans déchoir, devenir citoyen.

Le Contrat social, considéré comme une œuvre spéculative, ne sembla pas exercer d'influence profonde au moment de sa publication. La génération révolutionnaire le découvre et en fait son < bréviaire >. Chaque parti groupé y vient à l'envi puiser ses formules : les Girondins se plaisent à penser que l'auteur en aurait été condamné avec eux : les Montagnards y relèvent le dogme de h souveraineté du peuple. On a pu découvrir sa trace à la fois dans la Déclaration des Droits de l'Homme, dans la Constitution de 1791 et dans celle de 1793. Robespierre a pu s'en inspirer quand il a fait proclamer par la Convention l'existence d'un Être suprême. D'aucun livre plus que de celui-ci, il n'est vrai de dire que ses lecteurs y ont admiré ce qu'ils y ont mis. 11 est certain, du moins, qu'il sera toujours le livre d'un État fondé sur la justice au lieu de l'arbitriire, c'est-cà-dire d'un État où l'homme exerce ses droits politiques, non en vertu d'une délégation révocable de la société mais par sa seule qualité d'homme. Dans un ordre différent, celui de la pensée philosophique, il convient de relever son influence en Allemagne sur des penseurs tels que Fichte et Kant. Celui-ci cherche les principes de la moralité pure, conmie Rousseau ceux du droit absolu : les qualités qu'il demande à la volonté individuelle, l'autonomie et surtout le caractère universel des commandements, sont précisément celles que Rousseau exigeait de la volonté générale.

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On a discuté à l'infini et l'on discutera sans doute encore sur le Contrat social, parce qu'il traite des questions d'une actualité éternelle, celle, par exemple, de la souveraineté populaire, Celle des relations de l'Église et de l'État. On a pu lui adresser des critiques sans nombre, et certes il est assez facile d'attaquer la subtile doctrine où Rousseau, après avoir posé ses principes, en déduit, par la seule voie du raisonnement, l'organisation des États. Il est permis de trouver insuffisante sa méthode abstraite, de douter que les hommes ne puissent être libres et égaux sans être pauvres, de contester que les associations soient condamnables, de s'élever surtout contre l'intolérance, toute théorique, il est vrai, du chapitre relatif à la religion civile. Mais il nous semble voir dans un tel ouvrage autre chose qu'un système contradictoire et un code du despotisme. Jamais, croyons-nous, Rousseau n'a donné p'ius éclatant témoignage de sa virtuosité de logicien. Quant à ses intentions, il nous paraît impossible de ne les point tenir pour libérales. Alors même qu'il établit les principes, si discutables, de sa religion civile, il ne veut imposer au peuple que le minimum de religion qu'il croit indispensable au maintien de la cité et à la formation d'une unité morale. Son système part de l'individu et y aboutit : sa république sera composée d'hommes libres et aura pour but l'intérêt des citoyens. 11 donne une force nouvelle à la doctrine essentiellement rationnelle du contrat. Il proclame, il est vrai, la souveraineté absolue du peuple; mais n'est-elle point la condition de la liberté politique et par suite de toute liberté? Et quelles précautions ne prend-il pas contre la tyrannie populaire? Il veut que tout le monde soit appelé à faire la loi, qu'elle ait un caractère universel, que tous soient égaux devant elle, que le peuple qui légifère ne puisse être ni gouvernement ni juge : il donne pour borne à la souveraineté l'intérêt même de ceux qui l'exercent Cxs garanties, dira-t-on, peuvent être inutiles : un peuple déchaîné peut n'écouter ni sa raison ni sa conscience, et devenir le pire des oppresseurs. Sans doute; mais alors l'esprit du Contrat social sera faussé. Oublie-

NOTICE SUR LE « CONTRAT SOCIAL » i6g

t-on que Rousseau met la vertu à la base de sa république et la raison à son sommet, qu'il ne prétend d'ailleurs établir que les principes absolus du droit et que, tout de même qu'après lui Kant reconnaîtra qu'il n'y a jamais eu peutêtre d'action véritablement morale, il admet que jamais peuple n'a été capable d'avoir de vraies lois, c'est-à-dire des lois portant le caractère de l'universel. Son livre marque un effort assez vain, pourra-t-on dire, mais, croyons-nous, l'un des plus sincères et des plus vigoureux qu'on ait tentés vers la justice idéale.

ou

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