CHAPITRE VIII l'< Emile
/. /.' « Emile ». — //. La Profession de foi du Vicaire savoyard. III. La pensée religieuse de Rousseau.
Un mois après l'apparition du Contrat social, Rousse:m publie Y Emile {\) (mai 1 862) qu'il a composé, ainsi que ses au rvis grands ouvrages, dans sa solitude féconde de Montmorency. Comme il a voulu être le législateur, il veut être, maintenant, suivant l'expres'sion de l'archevêque de Paris, ' le précepteur du genre humain ».
Son propre système le conduit à s'occuper d'éducation. De même qu'il a pensé : < l'homme est né libre et partout il es; dins les fers >, il songe : « l'homme est bon et partout on le voit méchant >. L'idée lui vient naturellenunl de nous restituer, au moins dans un traité théorique, noTC bonté pri nitive, comme il a tenté de nous rendre notre libi-M'ié perdue. Ajoutons que l'opinion contemporaine est préoccupée de questions pédagogiques; qu'innombrables sont les traités où l'on en discute; que Rousseau lui-même est à plus d'une reprise consulté par des mères inquiètes,
M) A signaler, entre autres ouvrages sur V Emile., l'iir.portant ouv:a,'o cb M. CoMPAYRE, Histoire critique des doctrines de Véducation en France. Paris, Hachette. 2 vol. in-8", et J.-J. Rousseau, l'Éducation de la Nature. De!a;-)Ianc, Paris.
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comme Mme d'Épinay ou Mme de Clicnonceaux; qu'il ne peuse même tout d'abord qu'à ivdi.<>er pour c.tte derliière quelques conseils pratiques.
Comme toujours, il tire ses idées à la fois de son propre fond et de vastes lectures. On est étonné de la masse d'ouvrages que lit et médite cet homme qui se donne volontiers pour un rêveur paresseux. Non seulement il connaît Montaigne, dont le souvenir est visible dans son œuvre entière, et les éducateurs de Port-Royal, et Fénelon, et < le savant Fleury >, sans parler de Daniel de Foë et de son Robinson, où il voit une leçon d'énergie, mais rien ne lui échappe des innombrables traités publiés de son temps. Contentons-nous de citer celui de Locke, traduit par Coste, sur V Éducation des enfants, les Considérations de Duel os, V Essai de Psychologie de Bonnet, le Traité d'éducation corporelle de Desessarts : la liste complète serait trop longue. A chacun de ces auteurs il doit quelque chose. A Desessarts, il a pu emprunter l'idée de l'allaitement maternel; à Locke, celle de la nécessité d'un métier; à Montaigne, celle d'une éducation lente et douce, en même temps que l'horreur du pédantisme livresque.
Si fréquents d'ailleurs que soient ces em;:runts, il n'en est pas moins, comme toujours, présent dins son livre. Non qu'il puisse demander beaucoup à son expérience. Il a bien été autrefois précepteur des enfints de M. de Mably, mais précepteur assez inexpérimenté, - c'est lui qui l'avoue. - Il a bien eu des enfants, mais on sait de reste qu'il ne les a pas élevés, et c'est comme compensition idéale de ces torts qu'on lui a si cruellement reproché, qu'il écrit y Emile. Il se rapp^hra, il est vrai, qu'il s'est instruit lui-même et voudra qu'à son exemple Emile découvre toute vérité Mais, en général, il feri moins appel à srs souvenirs qu'à ses rêves, il se pi un à imaginer l'enfanc d'Emile beaucoup plus par contraste que par analogie avec la sienne. Il ne lui révélera que tard ce monde des sentiments où lui-mC'me est entré trop tôt. Il le fera robuste et chaste, riche et h:ureux, tel enfin qu'il aurait voulu être. Enfin, il aime.-a encore à s'identifier avec le précepteur si
sage qu'il lui donne et qu'il dote d'une sollicitude inlassable, ou même excessive, précisément peut-être parce que la sollicitude est ce qui a le plus manqué à ses jeunes années.
On serait déçu si on cherchait dans Y Emile un manuel pratique : c'est le poème ou, si l'on veut, le roman de l'éducation idéale. 11 ne convient à aucun individu, car il s'adresse à l'humanité. Rousseau l'avoue : il ne veut préparer son élève à aucune profession, il se contentera de lui apprendre à être un homme, tknt il est convaincu que nous avons à remplir une destinée personnelle, antérieure et supérieure à notre destinée sociale. Les personnages qu'il met en scène sont placés en dehors des conditions ordinaires, inconciliables avec toute éducation efficace. Emile se trouve sans famille, sans attache d'aucune sorte, sans nul besoin de gagner sa vie; le précepteur est un être exceptionnel dont jamais ni la vertu ni l'intelligence circonspecte ne sont en défaut, qui peut et veut consacrer à former un enfant son existence presque entière; tous deux sont établis à la campagne, mais dans une campagne de fmtaisie où le monde et les homnjes n'existent qu'autant mie leprécepteur en a besoin pour illustrer ses leçons.
L'Emile comprend cinq livres. Le dernier, relatif à l'éducation de la femme, forme une sorte de traité distinct; dans les quître autres, Rousseau s'occupe de l'éducation de l'homme. 11 établit ses divisions sur un principe excellent. Selon lui, chaque âge, chique état d-: h vie a son point de perfection qu'il faut trouver et une sorte de maturité qui lui est propre. « Nous avons souvent ouï parler d'un homme fait, dit-il, unis considérons un enfint fiit. » Et il blâme ces éducateurs « qui cherchent toujours l'homme dans l'enfint sans penser à ce qu'il est avant que d'être homme >>.On peut relever dans cette théorie l'idée singulièrement juste d'une éducation progressive, c'est-à-dire qui tiendra compte des caractères propres à chaque âge de h vie et se conformera, sans prétendre le devancer, au progrès de nos facultés. Milheureusement elle conduit Rousseau à morceler la vie humaine en périodes tellement tranchées et distinctes
qu'on n'imagine pas comment sera possible le piissage de l'une à l'autre. Jusqu'à douze ans Emile ne fera que développer son corps et exercer ses sens, car - la nature a voulu que le corps se développât avant l'âme > ; de douze à quinze ans, il étudiera ce qui lui peut être utile dans les sciences et rien autre; de quinze à vingt ans enfin, « il entrerv dans l'ordre moral », s'initiera au sentiment, h la religion, au devoir, dont il n'avait pas la moindre idée.
Les deux premiers livres sont consacrés à la période enfantine.
Le premier conduit Emile jusqu'à cinq ans : il est surtout rempli par les soins à donner aux nouveau-nés. Rousseau veut que les mères allaitent elles-mêmes et les en conjure avec éloquence; il s'élève contre l'usige oppresseur du maillot, multiplie les observations sur l'hygiène du premier âge, demande qu'on écarte les médecins qui ne savent que gêner la nature, abonde en remarques fines et justes sur l'éducation des sens et le langage naturel des enfants.
Le second livre pourrait s'intituler : l'éducation par les choses ou, comme dira Spencer, par les « réactions naturelles >. Aucune discipline, aucun travail : pas de devoirs, pas de leçons, pas de livres, pas de livres de fables surtout, serait-ce celui de La Fontaine, ^- car il faut dire la vérité nue aux enfants ». Par contre, des jeux où se fortifient les muscles et où s'affinent les sens, des expériences en apparence fortuites, mais habilement ménagées par le précepteur. Les objets inanimés semblent disposés dans ce dessein, et quant aux hommes, familiers ou domestiques, il n'en est pas un qui n'ait reçu le mot d'ordre et ne joue son rôle dans de petites comédies profitables. A douze ans, Emile n'aura d'ailleurs aucune notion intellectuelle ni morale, mais s'il meurt à cet âge, il aura vécu la vie d'un enfint et n'aura point acheté sa perfection aux dépens de son bonheur.
L'éducation, pendant cette première période, est près-
qu'entièrement négative. Puisque < tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses », il n'y a qu'à laisser l'enfant se développer en pleine liberté, à empêcher seulement que rien ne vienne. contrarier en lui l'heureux éveil de la nature. Et, sans doute, ce principe en opposition absolue avec ceux qui prévalaient alors, a l'avantage de lui reconnaître des droits et de ne pas brusquer son intelligence. Emile, plus heureux que la plupart des enfants de son temps, n'aura pas à redouter les châtiments qu'on leur prodigue et les connaissances prématurées sous le poids desquelles on les accable; mais son éducation n'aura-t-elle pas à souffrir de l'absence de direction et d'autorité, en même temps que du long sommeil de la pensée? 11 est vrai qu'il aura pour institutrice et pour guide sa propre expérience, que son précepteur s'efforcera de disposer pour son plus grand bien; mais pourra-t-elle suppléer jamais à ce précieux 'héritage que de l'une à l'autre se transmettent les générations?
Du moins Rousseau i nsistc-t-il, et avec raison, sur l'éducation physique : son Emile ne sera pas un « lettré sans muscles », mais un enfant souple et vigoureux, grandi en plein air, endurci au chaud et au froid, rompu à la fatigue. Même importance accordée à la formation des sens : « Comme tout ce qui entre dans l'entendement humain, lisons-nous, y vient par les sens, la première raison de l'homme est une raison sensilive... Les premières facultés qui se forment et se perfeciionnent en nous sont les sens : ce sont les premières qu'il faudrait cultiver. » Aussi, mieux que personne, Emile saura-t-il toucher, voir, entendre, apprécier une distance, évaluer un poids. Et, sans doute, peuton discuter la théorie toute sensualisteque Rousseau adopte sous la visible influence de Condillac;il n'en est pas moins vrai qu'en donnant aux sens une attention justifiée, en les considérant pour eux-mêmes et non seulement comme des instruments de l'esprit, en montrant leur éveil et leur développement, il révèle un principe de pédagogie singulièrement utile et fécond.
Le troisième livre correspond à l'âge intellectuel qui
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paraît aller de douze à quinze ans. Emile n'a toujours pas d'ouvrages en main, ou plutôt il n'en a qu'un, Robinsoii Cnisoé, toléré parce qu'il est une belle leçon d'énergie. Son instruction est essentiellement utilitaire et personnelle. Il devra n'acquérir que des connaissances rigoureusement pratiques, c'est-à-dire quelques notions élémentaires d'ordre scientifique : un peu d'astronomie et de géographie, un peu de physique et de chimie. Il apprendra un métier minuel, de préférence celui dt menuisier. Ici vient un magnifique éloge du travail des mains, celui qui rapproche le plus l'homme de l'état de niture. « Miis Emile est riche, dira-t-on : que sert de lui donner un rabot? ^> Vous vous fiez à l'ordre actuel de la société, répond prophétiquem2nt rédu:ateur, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regirder vos enfants. - On peut regretter que la conception utilitaire de Rousseau lui fasse rejeter en bloc toutes les connaissances désintéressées et le rende si parf litement étranger — dans ses plans d'éducation — à toute idée de beauté; mais il faut reconnaître qu'il a raison de ne point surcharger le ceiveau de son élève et que c'est un noble souci que celui de préparer un homme à la vie et de lui apprendre avant tout l'art d'agir.
Rousseau d'ailleurs s'inquiète moins encore de ce que doit apprendre son élève, que de la manière dont il l'apprendra. Il veut qu'il découvre tout, à peu près par luimême. C'est en observant le lever et le coucher du soleil, en regardant le ciel étoile qu'il s'instruira de l'astronomie; égiré dans la forêt de Montmorency, il trouvera, pour peu qu'on le lui suggère, le moyen de s'orienter. Sans doute, il ne saura jamais grand'chose, mais l'importint n'est pas qu'il siche beaucoup ni même qu'il sache rien; il suffit qu'il ait le goût du savoir et l'aptitude à apprendre. C'est un des enseignem^Mits les plus profitables de cet ouvrage que rien n? vuit, dans l'éducation, l'effort personnel de l'élève et qur l'ess Mitiel est de former, non des tètes bien pleines, mais des esprits largement ouverts, éveillés aux nobles initiatives.
Quand s'ouvre avec une certaine mélancolie le quatrième
livre, Emile a quinze ans-et il ne va pas tardera sortirde l'enfance. ' Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse révolution s'annonce par le murmure des passions naissantes. > Ces passions, il ne s'agit pas de les détruire puisqu'elles ont leur origine dans l'amour de soi, c'est-à-dire dans la nature. Rousseau une fois de plus, avec la plupart des philosophes de son temps, les proclame bonnes; mais il convient, pense-t-il, d'en faire l'éducation en même temps que de modérer chez l'adolescent l'entraînement des sens. C'est le moment de faire d'Emile un être moral, ce qui revient à incliner son cœur, dont jusqu'ici on ne s'est pas soucié, vers les sentiments affectueux. Le premier qu'il connaîtra sera la pitié, et Rousseau indique très curieusement l'art de l'éveiller; puis viendront la reconnaissance, et l'amour de l'humanité. On commence à parler au jeune homme de ses semblables : « C'est le peuple, lui dit-on, qui compose le genre humain : ce qui n'est pas le peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de le compter. » -- « Ne faites pas seulement l'aumône, lui dit-on encore, faites la charité. » Et il s'en va dans la campagne, aidant les cultivateurs de ses conseils et de ses soins, aussi bien que de son argent. Pour étendre sa connaissance des hommes, on lui permet cette fois de lire des livres, ceux des historiens de préférence. Enfin, on se résout à lui parler de Dieu, qu'on lui a jusqu'ici laissé ignorer, ce qui valait mieux que de lui en suggérer une idée insuffisante, et c'est alors qu'arrive la fameuse Profession de foi du Vicaire savoyard. Puis, comme on peut bien ajourner, mais non point décevoir ses désirs : « Ton cœur, lui dit le précepteur, a besoin d'une compagne : allons, cherche celle qui te convient. > Et ils partent à la découverte de la jeune fille idéale qu'ils se plaisent à appeler du nom symbolique de Sophie; mais i+s ne la trouvent pas de sitôt parce qu'ils commencent par la chercher là où elle n'est ni ne saurait être, et le livre s'achève qu'ils en sont encore à l'imaginer.
Ce quatrième livre, si l'on isole la Profession de foi, est bien le plus complexe, le plus brillant peut-être, mais non
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le plus consistaiU de l'onvraoe. On y relève des pages éloquentes sur la vie simple opposée à la vie factice, l'impor tance donnée à la pitié et les efforts de l'éducateur pour étendre jusqu'à vingt ans chez son élève ' l'ignorance des désirs et la^ pureté des slmis . On se demande toujours co-iment Emile a pu si longtemps attendre la révélation de tout sentiment et, d'autre part, comment la simple émotion du cœur pourra lui tenir lieu de règle morale.
Le livre V est consacré à l'éducation de Sophie. Rousseau, grand ami des femmes, est ici constamment guidé par l'idée d'accentuer les différences qui les peuvent distinguer de nous. 11 semble même admettre à certains moments une différence essentielle et irréductible entre les deux sexes : il est très loin d'ailleurs de les tenir pour égaux, et on ne saurait le soupçonner de féminisme. La femme, à l'en croire, n'est faite que pour plaire à l'homue : il ne suppose pas qu'elle puisse avoir, elle aussi, une personnalité indépendante, aspirer du moins à en avoir une. il règle sur cette idée l'éducation qu'il lui donne : lui, si hardi quand il s'agit d'élever Emile, apparaît ici singulièrement arriéré. On ne cultivera dans Sophie que les qualités propres à en faire l'agréable compagne de l'homme. On encouragera sa coquetterie naturelle comme son penchant à la ruse; on s'efforcera de la rendre bonne ménagère, dans la mesure du moins où sa coquetterie lui permeitra de le devenir, car elle aimera toujours mieux laisser sa cuisine au feu que de salir ses manches; de tous les travaux d'aiguille, elle préférera celui de la dentelle, parce qu'il permet les attitudes les plus gracieuses. Elle devra savoir un peu de calcul afin de tenir les comptes de la maison. On cultivera son goût pour les arts d'agrément, tpls que la musique, le chant, la danse. De culture intellectuelle, elle n'en aura point : elle ne connaîtra que le Télémaque. On lui parlera de bonne heure de religion : si ' l'on attendait qu'elle pût s'en former une conception vraie, on risquerait de ne lui en parler jamais : elle aura donc la religion de sa mère. Bien qu'habitant la campagne, on la
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conduira dans le monde. L'autorité, le respect de l'opinion qui sont si dédaigneusement exclus de l'éducation d'Emile, 1 èsent de tout leur poids sur celle de Sophie.
Certes, il est permis de rêver pour la femme une formation différente. 11 faut reconnaître cependant que Rousseau a prêté un grand charme à l'idéale jeune fille qu'il se plaisait d'ailleurs à imaginer < dans une solitude profonde et délicieuse, au milieu des bois et des eaux, au concert des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange ». Sophie sera certainement une femme agréable, assez bien préparée à la vie de famille chère au philosophe, et très capable de la rendre douce à son mari.
Le reste du livre appartient presque tout au roman : c'est la rencontre d'Emile et de Sophie ménagée depuis longtemps, et leurs amours auxquelles Jean -Jacques se complaît, et leur mariage tant retardé jiar le discours de l'éternel précepteur sans compter le voyage qu'il persuade à Emile d'entreprendre et d'où celui-ci revient chargé de la connaissance de plusieurs langues et d'une ]3hilosophie politique cpii se trouve être celle du Contrat social.
Nul doute que Rousseau ne prenne un vif plaisir au roman qu'il mêle à son traité^i'éducation, puisqu'il éprouva le besoin de lui donner une suite qui s'intitule les Solitaires, et dont l'adultère forme le' sujet. On y voit Sophie, la vertueuse Sophie, devenue épouse infidèle, témoigner jiar là que son inspirateur n'avait pas plus de foi qu'il ne convenait en l'éducation qu'il lui avait donnée.
Telle est l'œuvre dont nous avons relevé au passage, eii même temps que les idées discutables, les graves et féconds enseignements. A le considérer même iutiépendammentdcs grandes vérités qu'il renferme, /'/:/;/ /7f vaudrait encore par la chaleur d'âme qui d'un bout à l'autre le soutient. C'est avec une tendresse immense et une immense pitié que
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Rousseau y parle des enfants comme si, par une sorte de retour expiatoire, il avait voulu reporter sur eux tous les sentiments qu'il n'avait pas su nourrir pour ceux que la nature lui avait donnés. A l'émotion contenue qui en pénètre les pages, comme à cet accent d'autorité qui surprit dès l'abord les contemporains, le livre dut la rapidité et la profondeur de son action.
Sa publication eut pour Rousseau les conséquences les plus graves. Elle entraîna le décret de prise de corps rendu contre lui par le Parlement et qui, le forçant à l'exil, le vouait de nouveau à la vie errante, où il devait bientôt trouver sinon la folie, du moins la détresse.
Sur les contemporains, l'impression fut très profonde. L'Emile déchaîna les objections, les pamphlets, les réfutations, les condamnations. De celles-ci la plus^ remarquable est le mandement de l'archevêque de Paris, rendu fameux par la riposte dont il donne à Rousseau l'occasion. Voltaire et ses amis vont répétant qu'il n'y a dans le Traité de l'éducation que fatras et confusion. Mais cela n'empêche pas qu'on le lit avec ferveur et qu'on s'en inspire; témoin plus d'un enfant qu'on élève ou qu'on croit élever selon ses principes. Quand, plus tard, Rousseau fugitif passe à Strasbourg, on lui présente i*n Emile. 11 devient plus que jamais le conseiller des pères, le directeur de conscience des mères, comme l'atteste, entre autres documents, sa curieuse correspondance avec le prince de Wurtemberg sur l'éducation de sa fille. 11 lui faut même, à plus d'une reprise, modérer le zèle de certains disciples. U Emile est traduit en Angleterre et pénètre en Allemagne : il en paraît à la fin du dix-huitième siècle une multitude d'imitations.
Après la mort de Rousseau, il inspire, en France et à l'étranger, des théoriciens. Saint-Just, Lepelletier de Saint- Fargeau, Marie-Joseph Chénier s'efforcent d'en tirer les plans d'une éducation révolutionnaire. Bernardin de Saint- Pierre, Mme de Staël, Mme de Genlis, Mme Necker de Saussure en sont imprégnés. Son influence est manifeste sur les philosophes et les éducateurs, tels que Kant, Jean- Paul Richtcr, Pestiilozzi, Frœbel. Aujourd'hui même, les
enseignements de Rousseau ne seraient pas inutiles à méditer : c'est à lui que revient le mérite d'avoir fait circuler, dans ces questions d'éducation, la passion et la flamme dont elles paraissaient si peu susceptibles, et dont elles sont devenues, grâce à lui, les inspiratrices souveraines.