‹ Jean Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 15 sur 81 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans la Nouvelle Héloïse, Rousseau ne se borne pas à opposer la franchise des cœurs vrais à Thypocrisie des conventions mondaines; il oppose aussi la vie simple des champs à la vie compliquée des villes. L'éloge de l'existence rurale est un thème qui lui est cher, comme plus tard à George Sand, et sur lequel il est souvent revenu avec une éloquence persuasive. De lui ont procédé ces goûts bucoliques qui se mêlèrent aux passions tragiques de la Révolution. De lui est dérivée l'habitude prise par les bourgeois et les ouvriers des villes de promener aux champs leurs loisirs, de s'y retremper, d'en rapporter des fleurs et de la verdure.

Que n'apparaît-il aujourd'hui un autre Rousseau qui proteste victorieusement contre la désertion des campagnes par une multitude de jeunes gens dont le rêve est de cesser d'être de vaillants et robustes agriculteurs pour s'engouffrer dans les villes où ils deviendront des bourgeois fainéants et ventrus !

L'agriculture étant la nourricière du genre humain, l'agriculteur est le maître du monde. C'est aux travailleurs de la terre, seuls capables de se suffire, que doivent recourir les autres travailleurs. L'immense atelier des champs prime les ateliers des villes, et, à la base des trésors de l'industrie et de Fart, il y a le grain de blé d'où se tire le pain.

L'une des grandes causes de la décadence de l'empire romain fut la désertion des campagnes. En vain Virgile écrivit-il les Géorgiqaes, sur la demande d'Auguste. Les lettrés admirèrent ce chef-d'œuvre; mais les paysans continuèrent à émigrer vers les villes et à grossir la plèbe réclamant du pain et des spectacles, comme aujourd'hui ils grossissent l'armée des sans-travaiL Des appels ne sauraient suffire, si de bonnes lois et d'heu-

Fabre. — J.-J. Rousseau, S

reuses réformes sociales ne viennent à l'appui.

Dans la belle antiquité, les plus illustres, les plus grands furent pâtres et laboureurs. Homère nous montre la fille du monarque des Phéaciens lavant le linge à la fontaine avec ses servantes. Gédéon s'occupait luimême de battre son blé quand il reçut Tordre d'être le libérateur d'Israël ; le roi Saûl était en train d'atteler une paire de bœufs, quand il fut appelé dans le pays de Galaad pour la défense de la patrie; David faisait paître les brebis quand on vint le prendre pour le sacrer roi. Il y a peu de pays qui, en leur temps d'aimable simplicité, n'aient eu leur Cincinnatus, qu'on allait prendre à la charrue pour lui confier les missions les plus hautes.

De nos jours, les déracinés abondent qui délaissent pâturage et labourage, au risque de tarir les deux mamelles de la France, selon le mot de Sully. On se rue dans la servitude des places^ qui ne vous ménagent le plus souvent que gloriole et pauvreté.

Est-il pourtant un bien plus précieux que l'indépendance du laboureur qui se contente

de peu, mais tire ce peu de sa propre terre et ne doit de comptes à personne?

La vie des champs est la vie la plus naturelle ; et la vie naturelle est en même temps la plus heureuse.

Le poète latin avait bien raison de dire :

BIENHEUREUX LÈS RURAUX, s'iLS SAVAIENT LEUR

bonheur! Oui, heureux ceux à qui le sort a ménagé les douceurs d'une existence laborieuse, recueillie, simple et frugale, loin du brouillard et du tumulte des cités, dans la lumière et la paix des campagnes ! La vie rurale est celle où s'approvisionnent les plus riches trésors de force physique et morale. Les champs sont la pépinière d'où sont sorties les personnalités les plus grandes par la parole, par la plume, par l'action, l'inépuisable réserve des hommes bien trempés pour tous les labeurs, toutes les endurances, toutes les luttes.

Parmi les débordements du rêve et du paradoxe , là se trouve la grande forteresse de l'éternel bon sens, lequel est né rural.

Dès que la vie fiévreuse et factice des

villes nous laisse quelques loisirs, nous cherchons aux champs un refuge.

Et pourquoi ?

C'est que là nous nous appartenons enfin, au lieu d'être tiraillés par ces mille servitudes que créent, dans les cités, les conventions de la vie sociale, et qui gaspillent le temps en puérilités.

C'est que là, en face du saint travail de la nature poursuivant lentement mais sûrement ses éternelles créations et ses innombrables transfigurations, au milieu des braves campagnards menant une vie frugale et bornant aux frontières de leur village l'horizon de leurs espérances, nous sommes induits à nous armer de foi et de patience ; à nous déprendre des superfluités encombrantes et des folles ambitions ; à aimer cette simplicité avenante qui fait fraterniser les hommes en bons enfants de Dieu; à voir combien sont méprisables tant de petites querelles qui nous font ennemis, quand nous devrions être tous unis pour les grandes tâches préparant une humanité plus noble et plus heureuse.

Peu à peu , nous nous imprégnons d'une vail-

lance sereine au contact de ces forts agriculteurs qui ne se piquent pas, eux, d'avoir des nerfs comme nos citadins ou nos citadines, et se contentent d'avoir du nerf, le nerf du perpétuel labeur et de l'inaltérable résignation.

C'est à cette robuste race d'hommes, perpétuant sur le sol héréditaire l'œuvre et les vertus des ancêtres, que la France et d'autres pays doivent qu'il n'y ait aucun danger à redouter de ces niveleurs du collectivisme qui dupent autrui ou se dupent eux-mêmes par la surenchère des promesses les plus irréalisables ; font appel à la lutte des classes ; entreprennent l'apothéose de la haine sous prétexte de fraternité ; s'essaient à déraciner l'amour de la patrie sous prétexte d'amour de l'humanité ; poursuivent cette destruction de la propriété individuelle qui serait le pire mal si elle n'était la plus heureuse des impossibilités, et rêvent d'un bagne social où pèseraient sur les travailleurs les plus intolérables tyrannies. Sophistes ou rêveurs, ce sont gens que le paysan ne prend pas et ne prendra jamais au sérieux.

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