‹ Jean Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 6 sur 81 · I. Séance du 8 mars · texte numérisé non relu

I. Séance du 8 mars

PREAMBULE

questions des vivifiantes clartés du bon sens; n'imaginez pas qu'aucun de nous hésite à louer la grande rénovation littéraire préparée par Fauteur de la Nouvelle Héloïse, des Confessions, des Rêveries d'un promeneur solitaire.

Un sénateur à droite. — C'est bien ennuyeux.

M. Joseph Fabre. — N'empêche que Rousseau est l'aïeul du romantisme et l'initiateur de voies nouvelles ouvertes à l'art français.

Mais, Messieurs, nous estimons qu'entre les écrivains, ceux-là sont les plus grands qui, non contents de produire de beaux livres, engendrent des évolutions fécondes parmi les peuples. (Très bien! très bien! au centre et à gauche.)

Et c'est l'honneur de ceux-là d'avoir estimé qu'au lieu que le savoir et le beau style soient leur but à eux-mêmes, le but c'est l'action ayant pour inspiration le vrai, pour règle la justice, pour effet le bonheur des hommes. Et ils ont présidé — au milieu de quels obstacles, de quels dangers, de quelles persécutions! — à l'enfantement de cette immense chose, la Révolution, régénératrice de la France, de l'Europe, de l'humanité. {Vive approbation sur les mêmes bancs.)

Vous prétendez, en second lieu, mon cher collègue, que nous oublions les fautes de ces hommes et vous mettez quelque complaisance à nous les rappeler.

DISCOURS SUR ROUSSEAU ET VOLTAIRE, ii

Voltaire, dites-vous, a commis cette œuvre de lèse-patrie qui s'appelle la Pacelle.

Nous demandons que Voltaire soit glorifié non pas à cause de la Pacelle, mais malgré la Pucelle, [Nouvelle approhation à gauche et au centre.)

Au surplus, vous ne remarquez pas que, quand il ne se jouait plus dans un poème, où sa prétention de devenir Fémule de FArioste l'amenait à abuser de cette licence de déraisonner concédée en tout temps aux poètes d'après le bon Horace; quand il faisait œuvre d'historien, Voltaire exaltait Jeanne d'Arc et proclamait que, si elle avait vécu chez les Anciens, ils lui auraient dressé des autels. Que dis-je? Même dans une de ses fictions poétiques^ dans la plus célèbre, — j'ai nommé la Henriade, — Voltaire a su glorifier l'immortelle libératrice ; et vous y trouverez tel vers où il remémore l'héroïsme de cette « amazone » qui rendit le royaume à son Roi et la France aux Français. (^Applaudissements,)

Non, il n'y a pas l'antinomie que vous imaginez entre le culte de la Révolution et le culte de Jeanne d'Arc. L'un complète l'autre, en même façon que les libertés du citoyen complètent son indépendance.

Permettez-nous de ressembler à Gambetta qui se déclarait à la fois le dévot de Jeanne d'Arc, le disciple de Voltaire et l'admirateur de la Révolution. [Très bien! Très bien!)

PRÉAMBULE

Ah I si la bonne Lorraine avait vécu au temps de la Révolution, soyez-en sûr, mon honorable collègue, cette fille du peuple n'aurait pas été du côté des aristocrates qui se liguaient avec l'étranger : elle aurait été du côté des volontaires, des vaillants va-nu-pieds, qui marchaient avec un saint enthousiasme contre les armées de l'Europe coalisée. [Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Quant à Rousseau, vous avez rappelé qu'il avait mis ses enfants à l'hôpital. Nous le déplorons autant que vous. Mais en même temps, laissez-nous rappeler que c'est l'auteur de YÉmile qui apprit aux mères à nourrir elles-mêmes leurs enfants.

Vraiment, j'admire combien nos honorables collègues de la droite sont éloignés des dispositions où étaient leurs ancêtres !

Vos aïeux et vos aïeules, Messieurs, glorifiaient Rousseau et Voltaire dont ils dévoraient avec passion les vivants écrits ; et c'est parce qu'ils avaient été nourris de leurs principes et pour ainsi dire élevés par eux, que tant de privilégiés, en un enthousiaste élan, démolirent de leurs propres mains l'édifice de la féodalité, durant la mémorable nuit du 4 août.

Consultez donc vos généalogies; ne désavouez pas ces fils de Croisés qui tinrent à honneur d^être aussi les fils d'un Rousseau et d'un Voltaire ; de-

DISCOURS SUR ROUSSEAU ET VOLTAIRE. i3

venez les émules de leur libéralisme; comprenez qu'on n'est une aristocratie que dans la mesure où on se révèle élite en se mettant à la tête de tous les progrès; ne reniez ni les aspirations émancipatrices ni les admirations de vos pères! {Très bien! Très bien et applaudissements,)

Mettant le comble à ses méprises, l'honorable M. Fresneau a prétendu que Jean-Jacques Rousseau et Voltaire avaient été les apôtres du scepticisme et du néant.

Eux, les apôtres du scepticisme! Mais vous savez bien qu'avec le scepticisme on ne fonde rien.

Quand on parle du scepticisme de ce grand railleur que fut Voltaire, on oublie cet enthousiasme du bien qui lui faisait écrire à Vauvenargues : « Que ne vous ai-je plus tôt connu ! j'en vaudrais mieux... » ; on oublie ce culte du droit qui lui faisait baiser en pleurant les mains de Turgot, au lendemain de l'abolition des corvées et des jurandes ; on oublie cette ardente soif du progrès qui le rendit infatigable dans la lutte contre les abus, les dénis de justice, les superstitions, les intolérances de toutes sortes ; on oublie enfin cette foi profonde qui lui fit dire, le jour où le grand Franklin le pria de bénir son petit-fils : « Dieu et liberté I voilà la bénédiction qui convient au petit-fils de Franklin! » {Vifs applaudissements.)

PRÉAMBULE

Des apôtres du néant ! ces hommes qui ont donné une si forte impulsion à la critique et à la science libre ; qui ont remué tant d'idées grosses de tous les progrès; qui ont combattu, au nom de la raison et de la conscience, toutes les servitudes du passé; qui ont, enfin, rendu l'humanité à l'humanité I

Non ! non ! Ils ne furent rien moins que des nihilistes. S'ils n'ont pas été des satisfaits, s'ils n'ont pas trouvé que tout fût à merveille dans l'histoire et dans la nature ; s'ils n'abondent pas en bonnes paroles pour toutes les doctrines ; s'ils estiment qu'il y a des opinions radicalement fausses, des choses radicalement mauvaises; s'ils ont leurs partialités et leurs colères, si enfin, ils montent à l'assaut de tant de préjugés, c'est qu'ils poursuivent la généreuse entreprise de refaire un monde meilleur sur les ruines du vieux monde. {Très bien! très bien!)

Et ils fondent une foi qui s'impose à nos âmes, une foi qui explique la motion que vous combattez : la foi en la Révolution, c'est-à-dire la foi dans la liberté et la justice, la foi dans les droits dé l'homme et du citoyen. {Applaudissements sur un grand nombre de bancs,)

Pour vous, ces hommes sont des athées, prédicateurs d'athéisme.

C'est oublier que Voltaire combat les athées

DISCOURS SUR ROUSSEAU ET VOLTAIRE. i5

non moins que les fanatiques ; qu'il distingue du christianisme selon Féglise des inquisiteurs le christianisme selon le Jésus du Sermon de la Montagne; que son fameux cri de guerre, Écrasons rinfâméî s'applique à la théocratie, non au Christ ; qu'enfin il conclut à une religion haute et large qui, reposant sur l'observance des devoirs de l'homme et du citoyen, prêcherait l'adoration de Dieu en esprit et en vérité.

C'est oublier que l'auteur du Contrat social fut un ardent théiste, et que même, toujours excessif, il est allé jusqu'à vouloir proscrire les athées, oubliant que, quand on en vient à dire : (( Hors de la foi en l'Être suprême, point de civisme », on n'a plus le droit de réprouver ceux qui disent : (( Hors de notre Eglise, point de salut » ; et que des deux côtés, c'est le même esprit d'exclusion aboutissant aux mêmes excès, aux mêmes crimes.

Ne remplaçons pas une intolérance par une autre I C'est aujourd'hui notre honneur d'être contre toutes les intolérances. [Très bien ! très bien!)

Messieurs^ à l'encontre des espérances rétrogrades de mon contradicteur, il n'est pas mauvais^ pour l'édification des républicains, qu'à la veille des élections s'affirme l'existence d'une armée de la contre-révolution ouverte ou déguisée, et que,

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par elle, Voltaire et Rousseau soient d'autant plus maudits qu'ils méritent davantage d'être pénis.

Oui, certes, au milieu des difficultés de leur immense lutte, ces grands hommes furent des hommes. L'un a eu tous les dédains de l'aristocrate; Tautre toutes les haines du démocrate. L'un s'est fait un jeu des bassesses du courtisan; l'autre s'est fait un rôle des impertinences du misanthrope. Mais la splendeur des bienfaits cache les défauts, comme l'éclat du soleil ses taches. {Vive approbation,)

Chez Rousseau la sève républicaine ; chez Voltaire la sève gauloise. Ici éclate le rire du bon sens; là gronde la plainte de la conscience.

Voltaire, précurseur de la déclaration des droits de l'homme, est avant tout l'avocat de la liberté civile et du droit individuel. Rousseau, précurseur de la déclaration des droits du citoyen, est avant tout l'avocat de la liberté politique et du droit social.

Il y avait deux ennemis à terrasser : le despotisme sacerdotal et le despotisme monarchique. Il fallait ménager l'un pour frapper l'autre. Voltaire vise surtout la tyrannie des prêtres; Rousseau la tyrannie des rois.

Le cri de Voltaire a été : Libre examen, justice, tolérance ! Le cri de Rousseau a été : Liberté, égalité, solidarité I

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