‹ Jean Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 60 sur 81 · ESSENCE DE LA VOLONTÉ GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

ESSENCE DE LA VOLONTÉ GÉNÉRALE

Du moment où prévalent des volontés particulières, du moment où Ton vise des intérêts particuliers, elle est éludée. « Le citoyen, dit Rousseau, qui détache son intérêt de l'intérêt commun voit bien qu'il ne Ten peut séparer tout à fait ; mais sa part du mal public ne lui paraît rien auprès du bien exclusif qu'il prétend s'approprier. Ce bien particulier excepté, il veut le bien général pour son propre intérêt, tout aussi bien qu'aucun autre. La faute qu'il commet est de changer l'état de la question, en sorte qu'au lieu de dire par son suffrage : // est avantageux à VEtat, il dit : // est avantageux à tel homme, ou à tel parti, que tel avis passe, »

La volonté générale ainsi caractérisée tend à se confondre avec le grand principe de Kant sur la nécessité d'universaliser les maximes de nos actions pour en reconnaître la moralité, et elle revient à l'adoption de la règle suivante: Citoyen, vote de telle sorte que la raison de ton vote puisse être érigée en une loi pour tous, présents et à venir.

Quand les hommes sont bien éclairés, la

volonté nationale a pour expression des contrats qui établissent la réciprocité des droits et qui donnent une sanction positive aux lois de la justice universelle, fondée sur la nature même des choses et indépendante des conventions humaines.

Fairé que tous obéissent sans qu'il y ait personne qui commande; faire que chacun soit en réalité d'autant plus libre que, sous une apparente sujétion, il perd uniquement de sa liberté ce qui peut nuire à celle d' autrui : voilà Fouvrage de la loi, formule écrite de la volonté générale.

Le peuple est-il vraiment apte à trouver cette formule? Non; car, chez lui, la droiture des intentions n'est guère secondée par l'abondance des lumières. 11 veut le bien ; mais de lui-même il ne le voit pas toujours. De là la nécessité d'un ou de plusieurs législateurs, semblables aux Lycurgueet aux Solon, ayant pour mission de déterminer les lois fondamentales.

Les législateurs ne sauraient avoir aucune part au commandement ; car alors leurs conceptions risqueraienl d'être dictées par leurs

ESSENCE DE LA VOLONTÉ GENERALE. igS

passions. Ils ne légiféreront pas non plus définitivement ; car ce serait faire œuvre d'usurpateurs. Ils combineront des textes et communiqueront au peuple les fruits de leurs méditations. Le peuple, par ses suffrages, décidera s'il y a lieu de convertir leurs propositions en lois.

Les lois, une fois faites, ne sauraient être nécessairement immuables. Vouloir les perpétuer, ce serait souvent vouloir perpétuer des erreurs et des injustices, puisque, quoique la volonté générale soit foncièrement droite, il peut arriver qu'en fait tous se trompent.

D'ailleurs, le droit même qu'a le peuple de s'appartenir implique le droit qu'il a de modifier sa législation. Un peuple doit demeurer toujours le maître de changer ses lois; et toute constitution doit être déclarée révisable.

Gomment la volonté des générations actuelles engagerait-elle la volonté des générations à venir? (( Quand chacun pourrait s'aliéner lui-même, dit Rousseau, il ne peut aliéner ses enfants. Ils naissent hommes libres: leur

Fabre, — J.-J. Rousseau. ï3

liberté leur appartient; nul n'a le droit d'en disposer qu'eux. »

Mais peut-on s'aliéner soi-même, et est-il possible qu'un peuple s'inféode à un homme, ou à plusieurs.^ Non. « Le peuple peut bien dire : (( Je veux actuellement ce que veut un tel homme, ou du moins ce qu'il dit vouloir » ; mais il ne peut pas dire : (( Ce que cet homme u voudra demain Je le voudrai encore», puisqu'il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour l'avenir. »

Ainsi, il n'est point admissible qu'un peuple use de sa liberté pour en faire l'aban-don. Ce serait user de ses droits contre ses droits. Or, Bossuet l'a dit : // ny a pas de droit contre le droit.

Page 1