‹ Jean Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 65 sur 81 · LA QUESTION SOCIALE ET SA SOLUTION SELON ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LA QUESTION SOCIALE ET SA SOLUTION SELON ROUSSEAU

Durant sa jeunesse errante, Rousseau avait pu comparer l'indigence des paysans de la Monarchie française avec Faisance des paysans de la République genevoise. Il avait lui-même éprouvé les humiliations de la misère sans gîte et sans pain. Il avait remarqué tous les excès de la vénalité ; la considération mesurée aux écus; les grâces, les exemptions, les emplois lucratifs réservés aux riches ; les friponneries de haut vol excusées. Il avait vu le pauvre d'autant plus maltraité qu'il est plus malheureux; supportant le poids de toutes les corvées; obtenant son dû avec plus de peine qu'un autre n'obtien-

2o8 JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

drait des faveurs; subissant, outre sa charge, celle dont son voisin plus riche a su se faire exempter; trouvant toutes les portes fermées, même quand il a le droit de les faire ouvrir ; constatant enfin que plus l'humanité lui doit, plus la société lui refuse. 11 avait amassé en son âme des trésors de pitié pour tous ces déshérités dont la liberté, rendue impuissante, se réduit au pouvoir de souffrir et d'être écrasés dans la lutte de la vie. Il se demandait si le pacte social, tel que l'ont fait les iniquités des uns et la lâcheté des autres, ne pourrait pas être résumé en ces quelques mots : (( Vous avez besoin de moi, car je sais riche et vous êtes pauvre; faisons donc un accord entre nous : je permettrai que vous ayez l'honneur de me servir, à condition que vous me donnerez le peu qui vous reste pour la peine que je prendrai de vous commander. »

Gomment remédier à cette monstrueuse inégalité des fortunes, principe de tant de maux.^ Par des spoliations .^^ Rousseau ne l'entend pas ainsi. Quand il se place sur le terrain des faits, il considère comme sacré le droit de propriété ; il y reconnaît le principal

LA QUESTION SOCIALE ET SA SOLUTION. 20g

soutien de F État, et il estime que la première condition de l'ordre social est que cîiacun soit maintenu dans la paisible jouissance de ce qui lui appartient.

Ce n'est point en enlevant les trésors à leurs possesseurs, c'est en ôtant à tout le peuple les moyens d'en accumuler que le gouvernement devra prévenir l'extrême inégalité des fortunes.

Pour cela, que faire Ne point favoriser les arts d'agrément aux dépens des métiers utiles ; ne pas sacrifier au commerce l'agriculture si justement prônée par le sage Sully ; alimenter les revenus publics aux dépens de toutes les vanités par lesquelles les riches veulent se distinguer des pauvres ; établir de très fortes taxes sur la livrée, sur les équipages (ajoutons les bateaux de plaisance, les automobiles), sur les cours et jardins des hôtels ou châteaux, sur lesprofessions oiseuses, sur tous les objets de luxe et d'amusement, qui peuvent d'autant moins se cacher que leur seul usage est de se montrer; s'acquitter du devoir d'assistance auquel la société est étroitement tenue à l'égard de ceux qui n'au-

Fabre. — J.-J. Rousseau. i4

raient pas de quoi vivre ni par leur bien, ni par leur travail; s'occuper moins de bâtir des hôpitaux pour les indigents que d'empêcher les citoyens de le devenir par les facilités données au travail ; prévenir les pertes des pauvres, qui sont beaucoup moins facilement réparables que celles des riches, vu que la difficulté d'acquérir croît toujours en raison des besoins, qu'on ne fait rien avec rien, et que l'argent est la semence de l'argent; régler les impôts d'après ce principe que « celui qui n'a que le simple nécessaire ne doit rien payer du tout », et que « la taxe de celui qui a du superflu peut aller au besoin jusqu'à la concurrence dé tout ce qui excède son nécessaire ».

Page 1