‹ Jean Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 81 sur 81 · I. Paris, Librairie Félix Alcan, un très fort volume · texte numérisé non relu

I. Paris, Librairie Félix Alcan, un très fort volume

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Orateur (j'ai pu le juger à ce point de vue quand je faisais partie de la Chambre des Députés; et, à propos du serment judiciaire, j'entends encore Gambetta défiant ses interrupteurs de droite de parler avec une pareille éloquence), il a réuni ses principaux discours parlementaires dans les deux volumes intitulés : les Neuf ans d'un sénateur.

Historien républicain et patriote, il a écrit : Les libérateurs antiques; Washington, libérateur de r Amérique ; Jeanne d'Arc, libératrice de la France; le Mois de Jeanne d'Arc; le Procès de condamnation de Jeanne d'Arc, traduit du latin; le Procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, en deux volumes, traduits du latin ; et il a fait voter au Sénat l'institution d'une fête nationale de Jeanne d'Arc, fête du patriotisme.

Poète, il a publié Jésus, mystère en vers, composé de cinq actes, avec prologue et épilogue, dédié à la mémoire de sa mère en ces termes :

L'homme s'est fait enfant pour écrire ce livre

Et de ses doutes s'y délivre

Dans les visions du berceau.

Va, fleur d'amour éclose au sillon des souffrances ; Embaume du parfum des saintes espérances

Ma sainte mère en son tombeau.

Il a écrit en outre : la Délivrance d'Orléans, d'après le vieux mystère du siège d'Orléans; et

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Jeanne d*Arc, trilogie en neuf tableaux, jouée au Ghâtelet et reprise à TOdéon.

Ajoutez qu'il a donné une traduction rythmée de la Chanson de Roland ; et une série de récits épiques, composés d'après nos vieilles chansons de geste, que précède une lettre élogieuse du maître Gaston Paris.

Esprit profondément religieux en dehors de toutes les orthodoxies, il a écrit une étude sur Y Imitation de Jésus-Christ, suivie d'une traduction nouvelle de cette œuvre immortelle ; et à l'occasion du dernier anniversaire de l'auteur du Cid, il a publié Cent poésies de Pierre Corneille, tirées de sa traduction de V Imitation, avec une introduction qu'a magistralement commentée mon confrère Emile Boutroux.

Je ne veux pas oublier les Notions de philosophie, où on a surtout remarqué les pages sur la morale et sur Dieu.

L'ensemble des ouvrages de Joseph Fabre a deux caractéristiques : d'abord l'élévation morale des sentiments, puis la netteté et la force du style.

J'ai loué, à propos des volumes précédents, non seulement l'étendue des lectures, la clarté et la sûreté des analyses, mais la loyauté, la sincérité et l'impartialité des appréciations, et ce don de se mettre à la place des personnages, de les voir dans leur temps et dans leur miHeu, qui rend

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vivante et vraie la critique philosophique, aussi bien que la critique historique et littéraire, la conscience, en un mot, qui anime toutes les études de M. Fabre.

Je n'ai rien à retirer, à roccasion de son dernier volume, de ces éloges; j'aurais peut-être à constater (une fois n'est pas coutume) qu'il a abusé de ses qualités, et par suite, en même temps qu'il donnait à ce tome quatrième une étendue excessive (800 pages grand in-8^), empiété quelque peu sur le domaine du volume encore en préparation.

Les pères de la Révolution ! Le sujet était assez vaste par lui seul et déjà bien lourd. Bayle, Locke, l'abbé de Saint-Pierre, Montesquieu, Buffon, Diderot, Gondillac, Rousseau, Voltaire, d'Alembert, Quesnay, Boisguilbert, Vauban, Turgot, Gondorcet, Helvétius, d'Holbach, Raynal, etc. , que de figures intéressantes à faire passer sous nos yeux, que de systèmes à discuter, que d'idées reprises, professées ou désavouées par les hommes de 1789 et de 1798, ou par leurs successeurs d'hier et d'aujourd'hui dont l'exposé était commandé par le titre de l'œuvre !

Cet exposé, M. J. Fabre l'a fait de main de maître, avec une clarté, une précision et une impartialité admirables. Mais entraîné malgré lui par la préoccupation du présent, il n'a pas su toujours s'abstenir de devancer les conclusions de

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son dernier volume. Après avoir fait, par exemple, des idées de l'abbé de Saint-Pierre un exposé excellent, il pouvait n'être pas inutile de constater, en quelques phrases, que ces idées étaient celles qui avaient inspiré, aux meilleures heures, les déclarations des constituants et des conventionnels, et qu'après avoir valu au bon abbé l'honneur d'être exclu de l'Académie française, elles étaient en train de passer, à l'aurore de ce xx^ siècle, dans la pratique de la politique internationale. Il l'était de donner, par anticipation, un aperçu de ce qui s'est fait depuis quarante ans pour préparer le monde à la substitution graduelle de la juridiction arbitrale à la force. Et si touché que je puisse être personnellement de la mention trop bienveillante que M. Fabre a cru devoir faire des travaux de mes amis et des miens, je ne saurais m'empêcher de penser que c'est, à cette place et à cette date, un peu un horsd'œuvre.

Mes autres critiques (si tant est que ce soient des critiques) sont moins graves et je n'en parle que pour mémoire. Ce sont toujours, au fond, de la part de M. Fabre, des excès de conscience.

Ai-je tort de trouver un peu longue la discussion du grand rapport de Condorcet sur renseignement.^ Peut-être, car je ne suis pas, ici, tout à fait impartial. Sans être, bien s'en faut, un ennemi de la culture classique, je professe, depuis

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longtemps, au scandale de quelques-uns de mes amis^ qu'elle aurait dû être davantage réservée à la partie de la jeunesse que ses goûts et sa vocation mettent à même d'en tirer réellement parti en en prenant autre chose qu'une vaine et superficielle teinture. Je ne trouve pas mauvais que M. Fabre, universitaire distingué, en ait pris la défense^ puisque^ parlant des idées de Condorcet, il devait dire en quoi il les approuvait et les combattait. Mais il me semble que c'était passer la mesure que de s'engager, à propos de cette question, dans les polémiques actuelles et de discuter la valeur ou la nécessité de tels ou tels des nombreux et contradictoires baccalauréats qui se disputent, non sans préjudice pour les candidats, les heures de nos jeunes gens.

Mon impartialité mise à couvert, comment ne pas signaler une fois de plus la valeur et les rares mérites de cet immense travail ? OEuvre de bénédictin, disais-je, à propos d'un des précédents volumes. Oui, œuvre de bénédictin, par l'abondance des recherches, mais aussi œuvre de penseur et de philosophe, par la hauteur, la fermeté et la clairvoyance des jugements. Je n'ai pas la prétention de pouvoir juger en connaissance de cause toutes les opinions et les appréciations de M. Fabre. Je ne connaissais que fort peu, avant de l'avoir lu, la plupart des personnages dont il nous expose les théories, Bayle, Locke, Helvétius,

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d'Holbach ne me disaient rien de bien précis; Diderot, d'Alembert, Gondillac, Rousseau même et Voltaire, sans m'être étrangers, ne m'étaient pas absolument familiers. Mais je me croyais tout au moins à peu près aussi au courant que personne des travaux et des idées de Quesnay, de Turgot et de l'école physiocra tique. Je dois déclarer que sur tout ce que je savais d'eux je n'ai pu que constater la parfaite exactitude des informations de M. Fabre^ et j'ajoute qu'il m'a instruit et éclairé. On peut, après l'avoir lu, différer sur quelques points d'avis avec lui ; on ne peut lui refuser ni la parfaite connaissance des différentes parties de son sujet, ni l'absolue loyauté de ses jugements. Ce n^'est pas seulement un infatigable travailleur, c'est une noble intelligence au service des grands intérêts de l'humanité.

Frédéric Passy, Membre de l'Institut.

(Le Temps du 19 mars 1912.)

Pains. — Typ. Ph. Renouard, 19, rue des Saints-Pères. — 8286

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