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CHAPITRE XXXVII

Quoique théoricien avant tout, Rousseau ne s'isole pas totalement de la réalité. Dans 1 antiquité, c'est Home qu'il admire, comme Montesquieu: puis Athènes et Sparte. Dans les temps modernes, c'est la Suisse qu il prend pour modèle.

Montesquieu et Voltaire, regardant de préférence du côté de 1 Angleterre, admettent les prérogatives de la naissance et de la fortune. Rousseau, s'inspirant de sa patrie et de la nature, fait de légalité la condition essentielle de l'ordre public, et pense que la liberté ne peut exister sans elle. Montesquieu et Voltaire insistent principalement sur la liberté civile : Rousseau insiste sur la liberté politique.

ROUSSEAU ET MONTESQUIEU. 2i5

Montesquieu et Voltaire se préoccupent de sauvegarder chaque individu contre les empiétements de l'Etat; Rousseau se préoccupe de sauvegarder TEtat contre les empiétements des gouvernants. Montesquieu et Voltaire, précurseurs des Girondins, revendiquent surtout le droit individuel; Rousseau, précurseur des Montagnards, a particulièrement à cœur le droit social.

Montesquieu et Rousseau, plus clairvoyants que Voltaire, ne veulent pas d'une économie politique sans conscience et sans entrailles.' Ils n'admettent point que l'Etat demeure indifférent aux plaies sociales.

Partant de ce principe que la nature ordonne bien au père de nourrir ses enfants, mais ne l'oblige pas de les faire héritiers, Montesquieu en conclut que la société, dans le règlement des successions, n'a de loi que ses convenances.

Encore faut-il qu'elles soient fondées sur l'équité et la raison.

Parmi ces convenances sociales qui doivent

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présider à la diHlrihutioii des biens, il en est une fondamentale, l'impôt.

C'est l'Mlat qui substitue à la commanauU' naturelle des biens, admise par Montesquieu comme par Pascal et Bossuet, le régime tutélaire de la propriété ; c'est TEtat qui garantit la sécurité de chacun. Il est bien juste que chaque citoyen lui donne une portion de son avoir pour jouir sûrement du reste.

Mais comment régler les charges publiques.^ Montesquieu distingue des taxes sur les terres, et des droits sur les marchandises, l'impôt personnel. Celui-ci, à son avis, doit être progressif. En effet, pour déterminer ce que chacun doit à l'Etat, il importe de ne pas confondre le nécessaire, l'utile et le superflu. IÉIf On doit ne pas taxer le nécessaire, taxer mo-

dérément l'utile et taxer surtout le superflu.

La part prélevée sur le superflu du riche, si grande qu'elle soit, n'est-elle pas toujours moins grande que la part prélevée sur le nécessaire du pauvre, si petite qu'elle soit.^

Un effet de l'impôt progressif et de certaines lois somptuaires est de diminuer la grande inégalité des fortunes. Or, selon Mon-

tesquieu, la liberté trouve là son profit. Si vous mettez l'extrême pauvreté à côté de l'extrême richesse, l'une sera forcément dépendante de l'autre. Si, au contraire, l'aisance est le lot commun, chacun sera plus à même de s'appartenir.

Au reste, on se méprend quand on fait uniquement résider la pauvreté dans le manque d'argent. « Un homme n'est pas pauvre parce qu'il n'a rien, mais parce qu'il ne travaille pas. »

Pour Montesquieu, comme pour tous les grands économistes, le travail est la vraie richesse. Cette richesse, Montesquieu ose penser que l'Etat la doit à chaque citoyen, et il dit: ((Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu, dans les rues, ne remplissent point l'obligation de l'Etat. Celui-ci doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit pas contraire à la santé. Un Etat bien policé tire cette subsistance du fond des arts mêmes ; il donne aux uns les travaux dont ils sont capables ; il enseigne aux autres à travailler. »

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On entrevoit combien les vues de Montesquieu sur le devoir qu'a l'Etat de ne point se désintéresser de la répartition des biens, de niveler les conditions par des taxes considérables frappant le suporllu de la ricbesse, et de régler le régime de la propriété de manière à pouvoir faire qu'une bonorable aisance soit ménagée à tous les citoyens, le difl'érencient heureusement de ces sociologues individualistes avec qui on a voulu souvent le confondre.

Mais c'est surtout Rousseau qui est le père du socialisme moderne. Il sonde avec angoisse ce problème de la misère, dont notre siècle doit demander la solution pratique au développement de libres associations et aux lois que nécessite la solidarité de tous avec tous.

En vain, certains critiques, qui ne sont aucunement révoltés par saint Paul disant : (( Quiconque ne travaille pas ne doit pas manger! », trouvent-ils scandaleux que Rousseau ait dit : « Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif n'est qu un fripon. » En vain, certains économistes trou-

vent-ils naturel qu'il y ait des exploiteurs ayant tout sans rien faire et des exploités se tuant à peiner pour enrichir autrui .

Les cris d'indignation du grand tribun contre l'égoïsme des privilégiés qui n'ont eu qu'à se donner la peine de naître, et ses cris de compassion pour la misère des déshérités qui arrivent péniblement à s'empêcher de mourir ne cesseront pas d'être entendus par les gens de cœur.

Les outrances du dogmatisme de l'auteur du Discours sur l inégalité des conditions peuvent être aisément réfutées ; mais ses revendications en faveur de la fraternité effective et du plein accord de la légalité avec la justice ébranleront les consciences jusqu'au jour oii s'établira un ordre meilleur.

Dans la conception générale des lois, tandis que Montesquieu fait prédominer l'idée de l'ordre, Rousseau fait prédominer l'idée de la liberté .L'un voit surtout dans la loi un rapport ; l'autre y voit l'expression de la volonté générale. L'un considère la société comme la J résultante de convenances rationnelles outra- '

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ditioijriciles; l'autre la fait reposer sur le libre pacte des consciences.

C'est l'honneur de Rousseau d'avoir mis en lumière le ciment moral qui est le fonrl solide de toute société; d'avoir fait de l'auto nomie de la personne humaine le principe de l'institution politique, et d'avoir montré comment le libre arbitre, faisant égaux les hommes, assure les droits de tous sous la sauvegarde de tous.

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