‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 10 sur 17 · dit ailleurs que c'en était une · texte numérisé non relu

dit ailleurs que c'en était une

observations utiles à ia médecine. Je ne vous consulte point d'ailleurs ; je n'attends ni ne veux plus aucune espèce de soulagement de la part des hommes, mais seulement de Celui qui sait consoler les maux de cette vie par l'attente d'une meilleure.

Je prends soin de noter souvent, à la rencontre, ses maladies et ses infirmités parce qu'il ne faut jamais oublier qu'il fut en effet toute sa vie un malade et un infirme, et de façon cruelle et humiliante. Cela nous conseille l'indulgence dans les moments où nous sommes tentés de nous irriter contre lui. Et cela explique en lui bien des choses : ses humeurs, ses brusqueries, et son goût de la solitude, et les diversions qu'il cherchait dans l'occupation mécanique de copiste ; l'excès même de son orgueil, la conscience de son génie lui étant une revanche de ses misères physiques ; ses frémissements passionnés d'ermite et d'abstinent ; le refuge qu'il demande au rêve. Et, aussi, cela rend ses sentiments religieux plus vrais et plus touchants, et presque héroïque, dans son partipris, son optimisme quand même.

11 revint de cette crise, comme de tant d'autres. Et il avait le soulagement d'être débarrassé de la mère Levasseur. Avant de quitter l'Ermitage, il l'avait fait partir pour Paris avec quelque argent et s'était engagé à lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, et à ne jamais la laisser manquer de pain, tant qu'il en aurait lui-même. (Il faut dire que Grimm et Diderot faisaient déjà à madame

Levasseur une petite pension, si on en croit mad.nne d'Épinay).

Peu de temps après son arrivée à Montlouis, il reçut le volume de V Encyclopédie qui contenait l'article de d'Alembert sur Genève . Dans cet article, « concerté avec des Genevois du plus haut étage », et où Voltaire avait mis la main, d'Alembert conseillait l'établissement d'un théâtre à Genève.

Le sang de Rousseau ne fit qu'un tour. Il sentait Voltaire là-dessous, Voltaire magnifiquement installé aux portes de Genève, qui attirait chez lui les principaux de la ville pour leur donner la comédie sur son petit théâtre, et qui avait évidemment entrepris de corrompre la cité de Calvin. Or cette cité était aussi celle de Rousseau. Il y avait reçu, quatre ans auparavant, l'accueil le plus flatteur. Il résolut donc de défendre la pudeur de Genève, et écrivit sa Lettre à cU Alembert.

Les relations de Rousseau avec Voltaire remontaient au temps (vous vous en souvenez) où Rousseau arrangeait la Princesse de Nai>arre sous le titre de Fêtes de Ramire. Ils s'étaient ensuite rencontrés dans quelques salons de Paris ; et il est bien clair qu'ils n'avaient pas dû « s'accrocher )>.

Puis, en 1756, Rousseau avait un jour reçu le poème de Voltaire sur le Désastre de Lisbonne (la ville à moitié détruite en 1755 par un tremblement de terre et un incendie ; trente mille hommes écrasés ou brûlés). Voltaire avait écrit là-dessus deux cent cinquante vers élégants et

fluides. — d'ailleurs convenablement spiritualistes, — où il se refusait à reconnaître que « tout fût bien », même au sens de Leibnitz et de Pope, et concluait qu'il ne faut pas dire : « Tout est bien », mais : « Un jour, tout sera bien ».

Ce pessimisme, quoique mitigé, avait paru odieux à Rousseau : et alore (chose vraiment admirable), Rousseau, pauvre, infirme et malade, avait écrit à l'auteur une longue lettre qui contient déjà plusieurs des principaux éléments de la Profession de foi du Vicaire Savoyard, — et où il démontrait que (( de tous les maux de l'humanité, il n'y en avait pas un dont la nature ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés plus que dans la nature ellemême ». — Il soutenait même expressément que la destruction de Lisbonne et de ses habitants, c'était encore la faute des hommes, puisque c'était la faute de la civilisation. Il faisait remarquer que ce n'était pas la nature qui avait rassemblé à Lisbonne vingt mille maisons de six à sept étages et que, si les habitants eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été moindre et peut-être nul : « Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que si rien n'était arrivé. »

Voltaire répondit à Rousseau, en peu de lignes, qu'étant malade et garde-malade lui-môme, il remettait à un autre temps sa réponse. Cette ré-

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poiise devait être le délicieux et pervers (hui-

(iicJc (1759).

Dans les pages des Confessions où il raconte cet incident, Rousseau nous dit, avec plus d'esprit (pf il n'a coutume d'en montrer :

Frappé do voir ce pauvre homme ' accablé pour ainsi dire de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet do le faire rentrer en lui-même, de lui prouver que tout était bien. Voltaire en paraissant toujours croire en Dieu n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du soin du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt.

On sent bien ici l'abîme qui sépare ces deux liommes. N'y eût-il pas eu entre eux rivalité littéraire, Voltaire représente justement ce que Rousseau déteste le plus : la vie sociale dans ce qu'elle a de plus artificiel et de plus corrupteur, l'ironie et l'impiété ; Voltaire, aimable et méchant, Rousseau, désagréable et bon ; Voltaire, riche et aristocrate, Rousseau pauvre et plébéien } Voltaire spirituel et léger, Rousseau grave et même solennel; A'oltaire réaliste en politique, Rousseau chimérique ; Voltaire despotiste et qui se contenterait

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