‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 13 sur 17 · TFAN-.TACQTTEÇl ROUSSE VU · texte numérisé non relu

TFAN-.TACQTTEÇl ROUSSE VU

El, pou de temps après, Wolmar demande à Saint-Preux d'être le précepteur de ses enfants.

Une autre fois, comme ils visitent ensemble un nouveau jardin que les Wolmar ont fait aménager : « Je n'ai qu'un reproche à faire à votre Elysée, dit Saint-Preux en |regardant Julie : c'est d'être un amusement superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de Tautre côté de la maison des bosquets si charmants et si négligés ? » (Vous vous rappelez le baiser échangé jadis dans un de ces bosquets?). Alors ]\I. de Wolmar intervenant : « Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les pieds dans les bosquets dont vous parlez, /'en sais la raison, quoiqu'elle me l'ait toujours tue. Vous qui ne V ignorez pas, apprenez à respecter les lieux où vous êtes ; ils sont plantés par les mains de la vertu. '^ — Quelle « santé », ce Wolmar !

Wolmar en donne d'autres témoignages. Un jour, il leur annonce qu'il va s'absenter une semaine, et qu'il lui plaît qu'ils restent ensemble.

Pendant son absence, au cours d'une promenade en barque, les deux amants subissent une assez forte tentation, dont ils triomphent, naturellement. A part cela, ils passent leur temps à déplorer ensemble l'incrédulité de Wolmar, homme parfait, mais athée. Et ce souci commun de l'âme de Wolmar est encore un lien de plus de Julie avec son ancien amant, et qui pourrait devenir dangereux si, à ce moment-là, ils avaient des corps...

Ici, Rousseau se trouve, pour la quatrième fois, assez embarrassé. Que va-t-il faire maintenant de son trio ?... Voici : il va le renforcer en quatuor; créer une situation morale encore plus compliquée, et dont il puisse extraire encore des attendrissements et encore des discours. La (c piquante » Claire, qui avait épousé un monsieur d'Orbe, est devenue veuve. Elle revient à Clarens. C'est d'abord toute une journée d'eiïusions et de transports à quatre.

Cependant, — pour changer un peu, — Saint- Preux est parti pour Rome, où l'appelle mylord Edouard. Wolmar, ayant vu Saint-Preux désespéré au moment de partir, lui donne de loin ces conseils délicats : « ... Faites votre sœur de celle qui fut voire amante... Pensez le jour à ce que vous allez faire à Rome : vous songerez moins la nuit à ce qui s^est fait à Ve^ey. »

Mais Saint-Preux est bientôt de retour. La piquante Claire, à force d'avoir été la confidente et la complice des amours de Julie, s'est brûlée à la flamme. Julie s'aperçoit que Claire aime Saint- Preux. Elle veut les marier, car elle sent elle-même que « ça ne peut pas durer comme ça ». Elle en fait d'abord la proposition à Claire, qui fait des façons, qui fc ne veut pas d'un cœm' usé par une autre passion ». — Puis, elle tâte Saint-Preux ; elle craint, dit-elle, que, s'il n'épouse pas Claire, il ne se rabatte sur les bonnes de la maison. Saint-Preux se déi'obe, alléguant qù^il n'est pas encore a^s'ez

sûr de lui : « La blessure guérit, mais la marque reste. »

Vous avez remarqué que, dans toute la seconde moitié du roman (six cents pages), tous les personnages sont dans une situation fausse, et cela parleur volonté : Julie entre son mari, son ancien amant, et son amie finalement amoureuse de cet amant ; Saint-Preux entre son ancienne maîtresse, le mari d'icelle, et son amie devenue amoureuse de Saint- Preux; Wolmar entre sa femme, l'ancien amant de sa femme, et l'ancienne complice de sa femme ; Claire, enfin, entre son amie et l'ancien amant de cette amie, duquel elle est amoureuse... Et ils vivent tous quatre, serrés les uns contre les autres, dans la plus étroite intimité.

Oh ! je sais bien que tout arrive dans le monde des sentiments, et que la psychologie n'est pas une science exacte. Mais, tout de même, tandis qu'ils se promènent, mangent, conversent et s'attendrissent à journée faite, inévitablement les mêmes images précises, concrètes, s'éveillent sous leurs fronts ; et chacun d'eux sait que ces images s'éveillent aussi dans l'esprit des trois autres. Je ne parle pas de l'excellent Wolmar, qui recule les limites connues de l'excentricité philosophique : mais il est bien à craindre que Saint-Preux, rappelé, ne redevint d'abord l'amant de Julie, ou qu'il ne fût l'amant de Claire, ou qu'il ne descendit aux servantes, comme le redoute la prévoyante JuUe, — et peut-être tout cela successivement, — si ces

gens-là étaient dans rhumanité moyenne. Mais justement ils n'y sont point (et Rousseau a voulu que ce fût leur marque à tous dans ce troisième volume); justement ils s'en distinguent avec éclat; justement, dans leurs souffrances mêmes, ils jouissent de se sentir exceptionnels et d'être follement romanesques, et « tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme les autres » (Faguet).

Bref, ils ressemblent à leur père Jean- Jacques. Jean-Jacques aime, comme eux, et pour eux comme pour lui-même, les situations bizarres... D'abord, parce qu'il en a l'habitude, ayant été souvent amoureux toléré de femmes qui avaient des amants ; puis, parce que nous l'avons toujours vu étrangement exempt de jalousie charnelle (et j'ai essayé de dire pourquoi) ; enfin, parce que ces situations anormales et compliquées donnent lieu à des sentiments rares, qui par là lui semblent sublimes.

Et c'est ainsi qu'il a conduit ses personnages dans une impasse... Arrivé à ce point, il ne sait décidément plus que faire d'eux. Les faire failfir? Mais alors à quoi bon tout le subUme qui est avant? — Les laisser vieilUr, s'apaiser, se détendre? Fi ! — « La situation ne comporte pas de dénouement / logique » (Faguet).

Jufie donc se jette à l'eau pour sauver son petit garçon. Elle y gagne un mal que l'auteur ne spécifie pas, et qui est apparemment une pleurésie. Sur son

lit de malade elle s'attendrit, devant son mari, sur son premier amour ; elle débite d'avance l'essentiel de la Profession de foi du Vicaire Sauoijard, et elle nleurt.

Voilà, je crois bien, comment cette histoire s'est formée et développée dans l'imagination de Jean- Jacques, s'est pour ainsi dire nourrie de Jean- Jacques lui-même, presque au jour le jour, et sans un plan bien arrêté d'avance. Je ne sais pas si j'ai su vous le faire voir.

Je n'ai considéré que l'action même du roman, — « l'histoire ». Elle serait intéressante sans les déclamations, qui nous semblent aujourd'hui bien surannées, du premier volume. L'action est simple ; les situations et les faits y sont produits par les sentiments. — Wolmar parait bien n'avoir jamais pu exister : mais Claire est assez vivante ; Saint-Preux est un des premiers types du héros romantique, faible, inquiet, plein de désirs et d'impuissance ; et Julie, sermonneuse, mais charmante, offre l'exemple, assez rare dans les romans, d'un personnage qui évolue, puisque c'est une jeune fille passionnée et déraisonnable, lentement transformée par sa fonction d'épouse et de mère. Tout cela, on l'a dit bien souvent. Si la Nouvelle Héloise se réduisait à l'histoire passionnelle de Juhe, de Saint-Preux, de Wolmar et de Claire, la Nouvelle Héloise aurait quatre cents pages, et serait un livre plus parfait, et d'aspect plus classique en dépit d'une composition peu serrée.

Mais la Nouvelle Héloïse a douze cents pages ; la ^Nouvelle Héloïse est un énorme livre, éloquent et désordonné, où l'auteur a déversé tout ce qui lui est venu. Outre « l'histoire » elle-même, il y a les discours, descriptions et digressions de toute sorte : le voyage de Saint-Preux dans les montagnes du Valais; l'épisode du mariage de Fanchon ; la dissertation sur la musique française et la musique italienne ; la discussion sur le duel; les lettres de Saint- Preux sur les mœurs parisiennes; la discussion sur le suicide; la description de la vie qu'on mène chez Wolmar, qui est un véritable traité d'économie domestique (en cent vingt pages et deux parties); la discussion sur l'art des jardins ; la description de vendanges ; les considérations sur l'éducation des enfants, sur le caractère des Genevois, sur la prière, sur la liberté ; la profession de foi spiritualiste de Julie à son lit de mort, etc., etc.. (je ne retiens ici que les faits réellement extérieurs à l'action elle-même) — et enfin le récit des Amours (le mylord Edouard, où l'on voit une fille galante refuser d'épouser son amant et se racheter par le sacrifice, ce qui est donc encore une histoire de relèvement, — et comme un premier crayon de toutes les " dames aux camélias » qu'on a vues depuis.

Tout cela éloquent, harmonieux, et tout cela sincère et presque ingénu ; et dans tout cela bien des choses que nous remarquons à peine, à moins d'être avertis, mais qui étaient neuves alors ;

un roman qui n'est pas parisien ; l'amour, le mariage, l'adultère pris au sérieux ; un roman plein de pensées (les personnages y étant tous des raisonneurs) et plein de paysages (les personnages vivant dans la plus belle nature) et plein de lyrisme (les personnages, et surtout l'amant, qui est le plus souvent passif, s'y complaisant à des effusions sur les thèmes de l'absence, du désir, du regret, du souvenir, de la nature indifférente ou consolatrice, etc.).

Et c'est pourquoi, — quelque tendresse qu'on ait pour la Princesse de Clèçes ou Manon Lescaut, — il faut bien dire que, tout de même, la Nouvelle Héloïse est d'un autre ordre et qu'elle renouvelle le roman, tant elle le hausse, l'élargit et le diversifie.

Nous ne pouvons plus bien concevoir l'effet que produisit la Julie. Comparez-la seulement aux Egarements du cœur et de Fesprit, ou même à Marianne. La littérature du temps était, avouonsle, un peu desséchée. Le vagabond, le rêveur, le solitaire Rousseau y rouvrit de larges sources neuves.

De la Julie se répandirent dans toute la société d'alors le goût de la nature, de la vie campagnarde (ce qui est fort bien), le culte de la sensibihté (ce qui ne serait pas mal), mais de la sensibilité se croyant une vertu (ce qui est dangereux). On fut plus touché, j'en ai peur, des sophismes du premier volume et des paradoxes psychologiques du troi-

I sième que de la morale excellente et traditionnelle qui se rencontrait dans le tome du milieu. Et il arriva bientôt que les formes du roman auparavant en faveur, le roman naïvement romanesque et le roman franchement libertin (qui du moins étaient faciles à distinguer) cédèrent le pas au roman à la fois sérieux et menteur. Et ainsi, au cours des âges suivants, tous les romans où sont affirmés la fatalité et le droit de la passion, tous les romans de mésalliances sociales ou morales, tous ceux où l'amour triomphe, souvent contre la raison, des préjugés ou des convenances de classes, et ceux où le vice parle le langage de la vertu, et ceux où abondent les courtisanes touchantes, et ceux où les personnages se font une morale particulière, supérieure à la morale commune, prennent le sentiment pour la conscience et commettent des actions douteuses avec des discours et des gestes avantageux, tous ces romans où règne ce que j'appellerai « l'illusion sur la moralité des actes », les Indiana, les Lélia, les Jacques et leurs innombrables petits... on peut dire que, directement ou non, — et sans que peut-être ce soit « la faute à Rousseau », — ils découlent de la Nouvelle Héloïse, mère gigogne des sophismes romantiques et des rêves orgueilleux. Mais, pour ne point fmir sur ces mots trop maussades, pour vous faire sentir au bout d'un siècle et demi quel accent nouveau apportait la Julie, je veux vous lire un de ces morceaux que j'appelais « lyriques », une page qui semble un thème tout

prêt pour les vers de quelque poète de 1830, — qui d'ailleurs n'auraient pas valu cette prose. (C'est, dans la sixième partie, une lettre de Saint- Preux à madame de Wolmar, dans un moment où il est amoureux à la fois de Julie et de Claire) :

Femmes ! fommos ! f)l)jols rliocs el funestes, que la nalure orna pour notre supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine et l'amour sont également nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément ! Beauté, charme, attrait, sympathie, être ou chimère inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés ! beauté, plus terrible aux mortels que l'élément où l'on t'a fait naître, malheureux qui se livre à son charme trompeur ! C'est lui qui produit les tempêtes qui tourmentent le genre humain. 0 Julie ! ô Claire ! que vous me vendez cher cette amitié cruelle dont vous osez vous vanter à moi ! J'ai vécu dans l'orage, et c'est toujours vous qui l'avez excité. Mais quelles agitations diverses vous avez fait éprouver à mon cœur ! Celles du lac de Genève ne ressemblent pas plus aux flots du vaste océan. L'un n'a que des ondes vives et courtes dont le perpétuel tranchant agite, émeut, submerge quelquefois, sans jamais former de long cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent élevé, porté doucement et loin par un flot lent et presque insensible ; on croit ne pas sortir de la place, et l'on arrive au bout du monde.

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