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l-elle oubliée? — Il se souvient pourtant que le premier enfant est no « dans l'hiver de 1746 à 1747, ou à peu près ». Celui-là avait une marque dans ses langes. (Il dit dans les Confessions que « cette marque était un chiiïre qu'il avait fait en double, sur deux cartes, dont une fut mise dans les langes de l'enfant )>.) Les autres enfants n'avaient aucune marque.
Laroche, homme de confiance de la maréchale, fait donc des démarches pour retrouver l'aîné, celui qui avait une marque, et qui en 1761 devait, s'il vivait encore, avoir quatorze ans. Les recherches sont infructueuses.
Rousseau écrit alors à la maréchale : « Le succès même de vos recherches ne pouvait plus me donner une satisfaction pure et sans inquiétude. » (Et cela est vrai : où, dans quel état allait-il retrouver, s'il le retrouvait, ce garçon de quatorze ans? et comment aurait-il été absolument sûr que c'était bien lui? etc..) — (( Il est trop tard, ajoute-t-il, il est trop tard. Ne vous opposez point à l'effet de vos premiers soins ; mais je vous supplie de ne pas y en donner davantage. »
Rousseau, dans la partie de ses Confessions écrite en 1769, nomme la sage-femme Gouin. L'a-t-il indiquée en 1761 à madame de Luxembourg? Ou cette sage-femme était-elle morte? En tout cas Rousseau savait bien qu'elle serait morte quand les Confessions seraient rendues publiques.
Oh ! tout cela ne prouve pas que les cinq enfants soient une invention de Rousseau. Mais il semble qu'il ait tenu avec madame de Luxembourg la même conduite que si c'avait été une invention.
Et là-dessus on pourrait essayer une hypothèse :
— Affligé des infirmités que vous savez, à cause de cela timide avec les femmes, les adorant toutes et ne concluant jamais ; sans autre liaison ({Lie celle de Thérèse ; abstinent dans un monde aux mœurs extrêmement relâchées ; devinant ce que sa conduite et le siège même de son infirmité pouvait suggérer à la malignité des gens, le Hsant peut-être dans les yeux de ses amis, et surtout de ses amies, — ne se pourrait-il pas qu'une de ses pires terreurs, et la plus obsédante, ait été de passer pour impuissant? — De là, cette réplique qu'on peut appeler triomphante : la fable des cinq enfants, et, parce qu'il n'aurait pas pu les montrer et que, d'autre part, l'horreur d'un tel aveu en impliquait la véracité, l'histoire du quintuple recours aux Enfants-Trouvés. Peut-être Rousseau, Imaginatif et «simulateur » comme il était, a-l-il mieux aimé paraître abominable que d'être soupçonné d'une des disgrâces les plus mortifiantes pour l'orgueil masculin.
L'hypothèse est fragile, je le reconnais. Il y en a une autre. D'après madame ^lacdonald, Thérèse, cinq fois de suite, aurait fait croire à Rousseau qu'elle était enceinte, qu'elle était accouchée chez une sage-femme et qu'elle avait fait porter
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l'enfant aux Enfants-Trouvés. Le principal argument de madame Macdonald, c'est que Rousseau avoue qu'il n'a vu aucun de ses cinq enfants. — Cette machination se serait faite d'accord avec Grimm et la mère Levasseur. Dans quel dessein? Pour empêcher Jean -Jacques de quitter Thé rèse.
Une telle hypothèse souffre d'étranges difficultés, et matérielles et morales. Au reste, si elle supprime le fait de la naissance et de l'abandon des enfants, elle ne supprime pas le consentement de Rousseau à l'abandon de ces enfants qu'il croyait avoir. Donc, elle ne l'absout pas.
Ici, se place naturellement une autre explication, — qui était celle de Victor Cherbuliez : — Oui, Thérèse eut cinq enfants et qui furent tous mis aux Enfants-Trouvés. Mais de ces enfants Rousseau n'était pas et ne pouvait sans doute pas être le père. Et, dans ces conditions, la conduite de Rousseau est assurément moins abominable.
Je ne repousse pas absolument cette hypothèse ; mais elle soulève encore bien des objections. — D'après Tronchin, Rousseau n'était pas impropre à avoir des enfants ; il y fallait seulement certaines conditions, qu'il trouvait auprès de Thérèse. Il ne pouvait donc avoir, au plus, que des doutes sur sa paternité. — Et, d'autre part, s'il avait su ou cru Thérèse infidèle, nous aurait-il parlé de sa « fidélité sans tache »? — A moins de supposer encore une fois qu'il aimait mieux paraître criminel
que de passer pour impuissant ou que d'être ridicule...
Tout bien examiné, mon hypothèse (qui d'ailleurs n'est pas à moi tout seul) me plairait mieux. — Mais j'ai été aux Enfants-Trouvés. Dans le dossier de l'année 1746, j'ai trouvé un papier * portant cette mention : « 2795. Marie- Françoise Rousaux » (ce dernier mot rayé et surchargé du mot (( Rousseau » correctement écrit). « Un garçon le 19 novembre 1746. » Puis, d'une autre écriture et d'une autre encre : « Joseph Cath^' a été baptisé ce 20 novembre 1746. Daguerre, prêtre. » — Ce papier est épingle à un bulletin de dépôt imprimé. Et, dans le registre où sont inscrits les dépôts de l'année 1746, j'ai lu ceci : « Joseph Catherine Rousseau, donné à Anne Chevalier, femme André Petitpas, à Guitry (Andelys), 1er mois, 6 francs, payés 22 décembre 46 ; 21 janvier n^l, 5 /. 2^ (mois) jusqu^au 14 janvier 1747, jour du décès, 1 mois 23 jours. »
Cela est impressionnant. La marque de reconnaissance a disparu. Mais la date concorde av3c l'indication de Rousseau. « Marie-Françoise )\ prénoms de la déposante, sont aussi ceux de la mère Levasseur. — D'autre part, pourquoi ce nom de f( Joseph », et surtout pourquoi ce prénom féminin de Catherine donné à un garçon? Je n'en sais rien. Et l'on doit remarquer aussi que le nom
1. C^tte découverte est due à madame Maodonald. J'ignore ce qu'elle en a conclu.
de Rousseau est et était fort commun. — C'est égal : la date, le nom de famille, les prénoms de la déposante, cela fait trois concordances singulières.
Mais alors, si l'homme de confiance de madame de Luxembourg a vu ce papier et ce registre, comment a-t-il déclaré n'avoir rien trouvé du tout?... Faut-il voir là un mensonge charitable de madame de Luxembourg qui n'a pas voulu dire à Rousseau que l'enfant était mort ?
Quant aux autres enfants, s'il n'y en a nulle trace dans les registres, c'est peut-être que la déposante ou l'administration leur avait donné, comme cela se faisait, un faux nom de famille. — Je ne sais rien, vous ne savez rien, nous ne savons rien.
Allons! je vois bien qu'il faut admettre l'histoire, — sur laquelle, au surplus, aucun des plus grands admirateurs de Rousseau, au xviii^ siècle, excepté Sébastien Mercier, n'a jamais eu de doutes *. Voyons maintenant comment il la raconte luimême, et quelles explications et excuses il nous donne successivement dans ses Cojifessions, dans ses lettres et dans ses Rêveries. (Car il y revient très souvent, et cela peut montrer également la
1. Dans un Recueil des airs, romances et duos de J.-J. Rousseau publié par souscriptions en 1871, on lit cette note à la suite de la liste des souscripteurs: « L'éditeur a cru devoir à sa délicatesse de présenter cette liste, pour rendre notoire le montant de tout el bénéfice qu'il a deafiné à VH6pitnl des Evfanfs-Trnu<.-pf,>^
préoccupation de soutenir l'imposture ou le trouble d'une âme peu à peu envahie par le remords.)
La première fois qu'il en parle dans ses Confessions (un peu plus de vingt ans après l'acte), c'est d'un ton léger et presque avec désinvolture. Il s'excuse sur l'influence de la mauvaise compagnie qu'il rencontrait à la table d'hôte de madame La Selle :
J'y apprenais des foules d'anecdotes très amusantes, et j'y pris aussi, peu à peu, non, grâce au ciel, jamais les mœurs, mais les maximes que j'y vis établies. D'honnêtes personnes mises à mal, des maris trompés, des femmes séduites, des accouchements clandestins, étaient là les textes les plus ordinaires ; et celui qui peuplait le mieux les Enfants Trouvés était toujours le plus applaudi. Cela me gagna, je formai ma façon de penser sur celle que je voyais en règne chez des gens très aimables, et dans le fond très honnêtes gens, et je me dis : « Puisque c'est l'usage du pays, quand on y vit, on peut le suivre. «Voilà l'expédient que je cherchais. Je m'y déterminai gaillardemment sans le moindre scrupule ; et le seul que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur (!) Sa mère, qui de plus craignait un nouvel embarras de marmaille, étant venue à mon secours, elle se laissa vaincre.
On la mène chez une sage-femme prudente et sûre, la Gouin, où elle fait ses couches. — « L'année suivante (1748y, même inconvénient et même expédient, au chiffre près qui fut négligé. « (Donc insouciance plus grande encore.) « Pas plus de
réflexion de ma part \ pas plus d'approbation de celle de la mère : elle obéit en gémissant. »
En 1760, troisième enfant, troisième dépôt (sans chiffre, donc sans intention de reprise en des jours meilleurs). Cette fois, il en donne pour raison, qu'en livrant ses enfants à l'éducation publique, faute de pouvoir les élever lui-même, en les destinant à devenir ouvriers ou paysans plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune, « il crut faire un acte de citoyen et de père et se regarda comme un membre de la république de Platon ».
D ans lalettre à madame de Francueil, 21 avril 1751 , voici les raisons qu'il donne : 1^ sa misère ; 2° il n'a pas voulu déshonorer Thérèse, (ce qui est assez plaisant) ; 3*^ il n'aurait pu nourrir ses en-
1. Voyez dans quelle mesure cela peut excuser Rousseau. — Un « abonné du Temps » me présente ces observations : « ...Dans les milieux les plus honnêtes et les plus cultivés les rapports des parents et des enfants étaient plus distants (au xvin^ siècle) qu'ils ne le sont de nos jours; si les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de force que ceux que nous éprouvons, ils étaient aussi plus simples, moins nuancés, et il s'y mêlait plus de rudesse... Il ne semble pas que l'opinion se soit alors émue de faits qui révolteraient notre conscience. Ce qui le prouve, c'est qu'un homme de la valeur de Rousseau, après ses aveux, ne trouverait pas aujourd'hui un ami pour lui tendre la main... Or, tous les salons s'ouvraient pour l'auteur du Devin et des Discours. » (Mais quelqups-uns seulement de ses amis savaient sa faute, et la savaient par lui.) a ... Il n'est pas juste ni humain de le juger au nom d'une morale qu'il a ignorée. » (Alors, à quoi sa réduit son rôle de moraliste? Ou pourquoi s'est-il tant repenti ? fit 1' « abonné du Temps » ne disait-il pas lui-même, tout à l'heure, que « les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de force qu'aujourd'hui? » Bnfln, juges vous-mêmes.)
fants qu'en devenant fripon ; 4° on est très bien aux Enfants-Trouvés. Les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d'une nourrice. Rousseau sait bien que ces enfants ne sont pas élevés délicatement : tant mieux pour eux ! Ils en deviendront plus robustes. On n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Ils seront plus heureux que leur père.
Chemin faisant, il prévient une objection : « Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir. — Pardonnez-moi, madame, la nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde : mais c'est l'état des riches, c'est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants. » (Ceci est écrit après le Discours sur les sciences et les arts.)
Enfin, cinquième raison, déjà donnée : il a cru agir comme un citoyen de la république de Platon.
(Il aurait pu ajouter encore cette excuse, — qui est de M. Gustave Lanson, — que, dans sa vie de vagabond, il avait appris à user sans scrupule des établissements de charité.)
Madame de Francueil aurait pu lui répondre que ses raisons ne valaient pas le diable. La misère? Rousseau, au moment de la naissance des deux premiers enfants, gagnait neuf cents, puis mille francs chez madame Dupin. Il eût pu gagner davantage s'il n'eût pas été paresseux. Ces dames faisaient d'ailleurs des cadeaux à Thérèse, et auraient été charmées de s'occuper des enfants. Il dit qu'elles ne
les auraient pas fait élever en honnêtes gens? La raison est un peu faible. — Il est célèbre en décembre 1750. Il a, peut-être avant 1752, une place lucrative, celle de caissier du fermier-général Francueil. Et en 1753, le Devin du Village lui rapporte de cinq à six mille francs. Il pouvait donc élever au moins ses deux derniers enfants. Mais sans doute le pli était pris. Et puis, il ne voulait pas commettre d'injustice envers les trois premiers. N'était-il donc pas devenu, dans l'intervalle, l'apôtre de l'égalité?
Quant au bonheur qui est l'apanage des enfants trouvés... La plaisanterie est lugubre.
Dans la Neiwmne Rêverie (1776, deux ans avant sa mort), autre explication :
La mère les aurait gâtés ; sa famille en aurait fait des monstres... .Te frémis d'y penser ; ce que Mahomet fit de Séide n'est rien auprès de ce qu'on aurait fait d'eux à mon égard.
Enfin, rappelons ce passage du hvre IX des Concessions :
Je n'avais point de famille; Thérèse en avait une, et cette famille, dont tous les naturels différaient trop du sien, ne se trouva pas telle que j'en pusse faire la mienne. Là fut la première cause de mon malheur. Que n'aurais-je point donné pour me faire l'enfant de sa mère? Je fis tout pour y parvenir et n'en pus venir à bout. J'eus beau vouloir unir tous nos intérêts ; cela me fut impossible. Elle s'en fit toujours un, différent du mien, contraire au mien et même à celui de sa filIë, q^i déjà n'ài était pIuD séparé. Elle el ses autres
enfants et petits-enfants devinrent autant de sangsues, dont le moindre mal qu'ils -fissent à Thérèse était de la voler. La pauvre fille, accoutumée à fléchir, même sous ses nièces, se laissait dévaliser et gouverner sans mot dire ; et je voyais avec douleur qu'épuisant ma bourse et mes leçons, je ne faisais rien pour elle dont elle pût profiter. J'essayai de la détacher de sa mère ; elle y résista toujours. Je respectai sa résistance et l'en estimai davantage ; mais son refus n'en tourna pas moins à son préjudice et au mien. Livrée à sa mère et aux siens, elle fut à eux plus qu'à moi, plus qu'à elle-même. Leur avidité lui fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent pernicieux. Enfin, si, grâce à son bon naturel elle ne fut pas tout à fait subjuguée, c'en fut assez du moins pour empêcher en grande partie, Veffet des bonnes maximes que je m'efforçais de lui inspirer... Les enfants vinrent ; ce fut encore pis. Je frémis de les livrer à une famille si mal élevée pour en être élevés encore plus mal. Les risques de l'éducation des enfants trouvés étaient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je pris, plus forte que toutes celles que j'énonçai dans ma lettre à madame de Francueil, fut pourtant la seule que je n'osai lui dire. J'aimai mieux être moins disculpé d'un blâme aussi grave et ménager la famille d'une personne que j'aimais.
Sur quoi Emile Faguet, qui s'est occupé de la question dans le Journal des Débats du 18 juin 1906, conclut ainsi :
« Ou je me fais bien illusion, ou, pour qui sait lire, cela veut dire : Absolument subjuguée par une famille de bandits qu'elle aima toujours plus que moi, Thérèse se privait pour eux et me volait et déprouillait pour eux. Vous comprenez bien
que cette famille n'a pas voulu que Thérèse eût d'enfants, qui auraient pris part au gâteau et qui auraient, d'autre part, peut-être détaché Thérèse de sa famille par l'affection qu'elle aurait eue pour eux. La famille de Thérèse n'a pas voulu que Thérèse eût d'enfants. Lui obéissant toujours, et craignant peut-être que sa famille ne les assassinât, Thérèse m'ordonna de les abandonner. Partie par amour pour elle, partie pour ne pas avouer que je lui obéissais comme elle obéissait à sa famille, je n'ai jamais voulu dire que c'était elle qui avait exigé leur sacrifice. »
Il reste que Rousseau aurait abandonné cinq enfants par peur de Thérèse et surtout de la mère Levasseur, en somme par faiblesse, passivité, aboulie. Il est possible.
Il a connu le remords, du moins à partir de 1769. Il écrit à Moultou (14 février 1769) :
C'est bien malgré elle (Thérèse), c'est bien malgré nous qu'elle et moi rC avons pu remplir de grands deç^oirs : mais elle en a rempli de bien respectables.
Et il ajoute cette phrase que j'avoue ne pas bien comprendre :
Que de choses qui devraient être sues vont être ensevelies avec moi ! Et combien mes cruels ennemis tireront d'avantages de r impossibilité où ils m^ont mis de parler \ (?)
Et dans l'admirable lettre à Thérèse, quand il songe à se séparer d'elle : « Nous avons des fautes à pleurer et à expier. )> Des mots comme celui-là, dans une lettre intime, me paraissent une meilleure
preuve des enfants abandonnés que les récits des Confessions.
Et dans la lettre à madame de Chenonreaux (17 janvier 1770) :
Jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du devoir pour exténuer (atténuer) mes fautes. J'aime mieux les expier que les excuser.
(Il est vrai qu'après cela il revient à ses mau vaises excuses.)
Enfin, dans sa lettre du 26 février 1770 à M. de Saint-Germain, qui est une sorte de confession générale :
L'exemple, la nécessité, l'honneur de celle qui m'était chère me firent confier mes enfants à l'établissement fait pour cela, et m'empêchèrent de remplir moi-même le premier, le plus saint des devoirs de la nature. En cela, loin de m'excuser, je m'accuse... Je ne fis point un secret de ma conduite à mes amis, ne voulant pas passer à leurs yeux pour meilleur que je n'étais. Quel parti les barbares en ont tiré ! Avec quel art ils l'ont mise (ma conduite) dans le jour le plus odieux !... Comme si pécher n'était point de l'homme, et même de l'homme juste! Ma faute fut grave sans doute, elle fut impardonnable, mais aussi ce fut la seule, et je l'ai bien expiée.
Il n'y a peut-être pas là « contrition parfaite », mais enfin, il y a trouble et repentir, — comme aussi dans l'audacieuse allusion qu'il fait publiquement à l'abandon de ses enfants, au livre I^^ de VÊmile. — Si l'histoire des cinq enfants abandonnés était une « simulation », il faut avouer que
Jean-Jacques l'aurait soutenue avec une stupéfiante et miraculeuse vraisemblance.
Hélas, je vois ])ien qu'il faut le croire... Et îilors, do quelque indulgence qu'on se veuille munir pour lui, il parait tout de même offensant à la fois et sinistrement comique que ce soit entre deux abandons de nouveau-nés, au retour du peu austère château de Chenonceaux où il avait fait la petite comédie de V Engagement téméraire et les petits vers de V Allée de Sylvie pour plaire aux belles dames ; — que ce soit dans sa chambre de la rue Plâtrière, dictant ses périodes à la mère Levasseur qui venait tous les matins allumer son feu ; — que ce soit dans ces conditions qu'il ait écrit son vertueux Discours, — ah! si vertueux! — sur la corruption des mœurs par les sciences et les arts.
LE (c DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS )) LA RÉFORME MORALE DE ROUSSEAU
J'ai traité aussi complètement que j'ai pu la question de Thérèse et de l'abandon des cinq enfants. J'ai présenté les diverses explications que donne Rousseau, et celles qu'il ne donne pas. Mais en voici une autre, d'ordre général, et qui rend compte de beaucoup d'actes de sa vie.
Xous avons, de Joubert, une longue lettre (six ou sept pages) à Mole sur Chateaubriand, écrite le 21 octobre 1803, et qui est une merveille d'analyse, on pourrait dire d'anatomie psychologique.
Nous y lisons vers la fin :
11 y a dans le fond de ce cœur (le cœur de Chateaubriand) une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j'en ai bien peur, do connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce qu-e à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions, il opposera toujours machinalement le sentiment de son essence., qui est fort bonne.
Il me semble que cela convient singulièrement aussi à Rousseau. Et voici un passage des Confessions qu'on dirait écrit exprès pour illustrer par Rousseau la remarque de Joubert sur Chateaubriand.
C'est dans le voyage que fit Jean-Jacques à Genève en 1754. Il revoit madame de Warens, tout à fait déchue :
Ah ! écrit-il, c'était alors le moment d'acquitter ma dette. Il fallait tout quitter pour la suivre, m'attacher à elle jusqu'à sa dernière heure, et partager son sort, quel qu'il fût. Je n^en fis rien. Distrait par un autre attachement, je sentis relâcher le mien pour elle, faute d'espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je gémis sur elle et ne la suivis pas. De tous les remords que j'ai sentis en ma vie, voilà le plus vif et le plus permanent.
(Là, décidément, il exagère, car enfin le remords de ses enfants abandonnés a dû ou aurait dû être pire ; mais il passe sa vie à exagérer.)
Je méritai par là, continue-t-il, les châtiments terribles qui depuis lors n'ont cessé de m'accablor. Puissent-ils avoir expié mon ingratitude ! Elle fut dans ma conduite : mais elle a trop déchiré mon cœur pour que jamais ce cœur ait été celui dhin ingrat.
Autrement dit : « J'ai pu agir comme si j'étais un ingrat ; mais je n'ai pu être un ingrat puisque j'ai un bon cœur ». Ou bien encore : « J'ai abandonné mes enfants, mais je n'ai pu être un mauvais père, parce que je suis un homme plein de sensi-
bilité. » C'est là de la psychologie proprement vaudevillesque : car notez que c'est tout à fait la logique de Jobelin dans Le plus heureux des trois : « Nous t'avons trompé, Marjavel!... Je n'ai pas de remords parce que je me repens. » Ainsi Jean-Jacques, pénétré de sa bonté intime, se juge toujours sur ses sentiments, non sur ses actes. C'est extrêmement commode. C'est en somme une déviation profane de la doctrine de V « amour pur » de Molinos et de madame Guyon, doctrine où les actes sont indifférents pourvu qu'on aime Dieu. Tant il est vrai que toutes les erreurs laïques correspondent à quelque forme d'hérésie !
Nous nous souviendrons de cela quand nous rencontrerons dans Emile la morale du sentiment et l'invocation à la conscience.
En attendant, reprenons Jean-Jacques où nous l'avons laissé. Il vient donc de se « mettre » avec Thérèse. Il mène une vie simple et toute populaire, qu'il nous décrit de façon savoureuse :
Si nos plaisirs pouvaient se décrire, ils feraient rire par leur simplicité ; nos promenades tête à tête hors de la ville, où je dépensais magnifiquement huit ou dix sous à quelque guinguette ; nos petits soupers à la croisée de ma fenêtre, assis en vis-à-vis sur doux petites chaises posées sur une malle qui tenait la largeur de l'embrasure. Dans cette situation, la fenêtre nous servant de table, nous respirions l'air, nous pouvions voir les environs, les passants, et, quoique au quatrième étage, plonger dans la rue tout en mangeant.
Qui décrira, qui sentira les charmes de ces repas composés, pour tous mets, d'un quartier de gros pain, de quelques cerises, d'un petit morceau de fromage, et d'un dcmi-setier de vin que nous buvions à nous deux ! Amitié, confiance, intimité, douceur d'âme, que vos assaisonnements sont délicieux ! Quelquefois nous restions là jusqu'à minuit sans y songer et sans nous douter de l'heure, si la vieille maman ne nous en eût avertis.
(Ah ! que vient faire cette vieille?...) C'est égal, cette simplicité de goûts, très sincère chez Jean- Jacques, est un de ses charmes, et que rien ne pourra lui enlever.
Cependant, à travers des découragements et des paresses, il cherche à se faire sa place, soit dans la musique, soit dans la littérature, et particulièrement au théâtre ; et c'est à cela qu'il songe entre 1741 et 1749.
Plus tard, il répétera à satiété que son cas est unique, qu'il n'a jamais pensé à la gloire, qu'il n'a pris la plume que vers quarante ans, et pour son malheur. Cela n'est pas vrai. — De bonne heure il a eu la passion et le don de la musique, et il a rêvé d'être compositeur. De bonne heure aussi, et malgré des études fort capricieuses et incomplètes, il a écrivaillé en prose et en vers, et il a rêvé d'être poète, et surtout auteur dramatique.
A son arrivée à Paris, il avait en portefeuille non seulement Narcisse, petite comédie en prose dans le goût de Marivaux écrite à vingt ans, mais des poésies, des élégies, des vers amoureux, et une tra-
gédie sur la Découverte du Nouveau Monde. Et; de 1741 à 1749, il écrit des épitres en vers, la Dissertation sur la musique moderne, le Projet concernant de nouveaux signes pour la musique, une petite comédie intitulée les Prisonniers de Guerre, l'opéra des Muses galantes, le Persifleur, premier numéro d'un écrit périodique qui n'eut pas de second numéro, VAUée de Sijlvie, VEngagement téméraire, comédie en trois actes, en vers; et j'en passe.
En 1745 il entre en rapports avec Voltaire, et il retouche pour lui la Princesse de Navarre qui reparaît à Versailles sous le titre de Fêtes de Ramire. — En 1747, son père meurt ; cela lui vaut un peu d'argent, dont il envoie une partie à madame de Warens. — La même année, il présente inutilement sa comédie de Narcisse aux Italiens.
Ses dîners avec Thérèse, sur la malle, dans Ternbrasure de la fenêtre, ne l'empêchaient pas d'aller « dans le monde ». Il devient, je l'ai dit, secrétaire de madame Dupin. Francueil l'introduit chez madame d'Épinay. Il fait la connaissance de madame d'Houdetot la veille même du mariage de celle-ci. Il soupe chez mademoiselle Quinault.
Et sans doute il fréquente Grimm, Diderot, Condillac, dîne avec eux toutes les semaines au Panier Fleuri (restaurant du Palais- Royal), connaît d'Alembert et l'abbé de Raynal, et est considéré comme du parti des « philosophes » ; et sans doute, Diderot exerce quelque influence sur lui ; et sans
doute la religion de Jean-Jacques, jusqu'ici demiprotestant, d'enni-catholique, tourne au déisme pur, — à un déisme, il est vrai très sincère, très pieux et même tendre : mais enfin, il n'y a pas un brin ni de révolte sociale, ni même de paradoxe, dans les petits vers de V Allée de Sylçie ni dans les vers un peu chétifs de Y Engagement téméraire, écrit pendant un automne qu'il passa en très brillante compagnie, au château de Chenonceaux, et joué en 1749, chez madame d'Épinay à la Chevrette. Le futur citoyen de Genève y tint lui-môme un rôle. Le sujet est encore dans le goût de Marivaux. L'a engagement )) dont il s'agit est l'engagement que prend un amoiu'eux de ne montrer aucun amour pour sa maîtresse pendant un jour, moyennant quoi elle l'épousera. Et quant à V Allée de Syhie, c'est à peu près, avec moins de souplesse, du ton et de la force de la Chartreuse de Gresset.
Bref, Rousseau est un homme d'allure un peu singulière, il est vrai, mais qui fait de la musique amoureuse et des petites comédies galantes, — la musique avec quelque originaUté, les comédies comme tout le monde, et plutôt un peu moins bien, — et qui paraît ne songer qu'à l'Opéra, aux Italiens et à la Comédie-Française. — Cela, jusqu'en novembre 1749.
Mais en octobre 1749, il arrive ceci.
Quelques mois auparavant, Diderot avait publié la Lettre sur les Aveugles à V usage de ceux qui voient. C'était à propos de l'opération de la cataracte pra-
tiquée par M. de Réaumur sur un aveugle-né. Réaumur, malgré les demandes, n'avait invité presque personne à la séance où il leva le premier appai^eil. De là, à la première page de la Lettre, cette plaisanterie de Diderot : « M. de Réaumur n'a voulu laisser tomber le voile que devant quelques yeux sans conséquence ». Dans ces « yeux sans conséquence », madame du Pré de Saint- Maur reconnut les siens. Cette dame était l'amie de Réaumur et aussi du comte d'Argenson, ministre de la guerre. Elle fut ulcérée.
Il faut dire aussi que certaines idées de la Lettre sur les Aveugles pouvaient paraître hardies. Bref, on lit des perquisitions chez Diderot, sous prétexte de rechercher le manuscrit d'un conte, VOiseau bleu, qui contenait, disait-on, des allusions à madame de Pompadour. En réalité, c'était pour mettre l'embargo sur les matériaux de VEncijclopédie. Diderot est arrêté le 29 juillet et conduit au donjon de Vincennes. Un mois après, on lui donna le château et le parc pour prison, avec permission de voir ses amis. Il resta là jusqu'au 3 novembre.
Et maintenant, écoutons Rousseau, puis Marmontel, puis Diderot.
Et ne vous plaignez pas que je fasse trop de citations : car ce premier ouvrage de Rousseau : le Discours sur les sciences et les arts, celui qui a commencé sa gloire et déterminé l'esprit de ses autres ouvrages, il s'agit de savoir dans quelles conpitions, comment et pourquoi il l'a écrit, et à
combien peu il a tenu qu'il ne l'écrivit pas ou qu'il l'écrivît autrement :
... Tous les deux jours, malgré des occupations très exigeantes, j'allais, soit seul, soit avec sa femme^ passer avec lui (Diderot), l'après-midi (à Vincennes).
Cette année 1749 rété fut d'une chaleur excessive...
(La question du Mercure est d'octobre, et octobre n'est pas l'été; mais peu importe. Rousseau écrit cela vingt ans après les événements.)
On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après-midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre ; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs K
A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers, et je devins un autre homme... En arrivant à Vincennes, j'étais dans une agitation qui tenait du déUre, Diderot l'aperçut, je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée deFabricius écrite au crayon sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de concourir au prix. Je le fis et dès cet instant je fus perdu.
Il écrit cela en 1769. Il avait déjà raconté la