‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 8 sur 17 · Chez d'Holbach, vers · texte numérisé non relu

Chez d'Holbach, vers

cachait sous le dehors d'une poHtesse tnnide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l'humihté. Mais, dans saf réserve craintive, on voyait' de la défiance ; son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention. Il n'en était pas moins amicalement accueilli : comme on lui connaissait un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il était cJioyé, ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on aurait usé à V égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine, à qui l'on aurait voulu plaire. Il travaillait alors à la musique du Devin du Village, et il nous chantait au clavecin les airs qu'il avait composés. Nous en étions charmés. Nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en éloquence était écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne et que notre estime pour ses talents.

(Cela doit être vrai, on le sent. Nous avons vu cela. Il nous est arrivé à tous d'être particulièrement gentils pour un confrère de talent à qui nous savions un sale caractère.)

Telles étaient encore, ce semble, les dispositions de ses amis, lorsque Jean-Jacques vint à l'Ermitage.

Rousseau dit que, tout de suite après le Devin ils avaient été jaloux de lui parce qu'ils n'auraient pas su, eux, faire un opéra-comique. Il dit aussi qu'ilB lui en voulaient de sa réforme morale, qu'ils ne lui pardonnaient pas sa vertu. Cela est bien peu croyable. Sa célébrité subite a pu les ennuyer un moment ; mais je crois qu'ils ne lui furent ennemis que plus tard, après qu'il les eut lassés par ses

défiances et ses noires humeurs, et surtout après qu'il se fut déclaré nettement et solennellement contre le parti des philosophes.

Mais, auparavant, ils pouvaient bien le taquiner quelquefois comme d'Holbach qui se divertissait à le faire « m.onter à l'échelle » parce que c'est seulement dans ces moments-là que Rousseau était éloquent : ils n'avaient point encore de mauvais sentiments pour lui. Je me figure qu'ils se disaient simplement : — Voilà un homme bizarre, mais d'un beau talent. Sa tête va achever de se détraquer l'hiver dans cette solitude. Et quelle compagnie pour lui que Thérèse et sa mère ! Si on pouvait le détacher de Thérèse, ou tout au moins le ramener à Paris !

Or, la mère Levasseur avait soixante-dix ans et était impotente. Ils imaginèrent de dire que c'était conscience d'obliger cette vieille femme à passer l'hiver dans un isolement complet, loin de tout secours. Ils pensaient sans doute que Thérèse voudrait suivre sa mère et que Rousseau viendrait lui-même à Paris, dont le séjour serait meilleur pour son cerveau, et où il aurait d'autre société que celle des deux f( gouverneuses ».

Mais ils s'y prirent mal. Ils eurent avec les deux femmes des conférences secrètes dont Jean-Jacques eut vent. Avec lui, Diderot se montra indiscret et despotique, à son ordinaire. Jean-Jacques fut vivement blessé. Dès lors, il croit à un complot formé par ses amis (Grimm, Diderot, d'Holbach)

pour le rendre odieux. Plus tard il fera entrer tout l'univers dans ce complot.

Il entendait vraiment trop peu la plaisanterie. Une fois, — toujours pour le décider à rentrer l'hiver à Paris, — Diderot lui écrit :

Le Lettré ^ a dû vous écrire qu'il y avait sur le rempart vingt pauvres qui mouraient de faim et qui attendaient le liard que vous leur donniez. C'est un échantillon de notre petit babil.

La plaisanterie était amicale et gentille puisque c'était une allusion aux habitudes aumônières de Jean-Jacques. Il l'accueillit de la façon la plus rogue et répondit fort lourdement :

11 y a ici un vieillard respectable qui, après avoir passé sa vie à travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours. Ma conscience est plus contente des deux sous que je lui donne tous les lundis que des cent liards que j'aurais distribués aux gueux des remparts... C'est à la campagne qu'on apprend à servir l'humanité : on n'apprend qu'à la mépriser dans les villes.

De même, Diderot ayant écrit par hasard dans ses Entretiens sur le Fils naturel : « Il n'y a que le méchant qui soit seul », Rousseau prit cela pour lui et cria comme un assassiné. Ah ! ce n'était pas un monsieur commode.

L'autre épisode de son séjour à l'Ermitage, ce sont" ses amours avec madame d'Houdetot.

1. C'était le surnom qu'on donnait au fils de madame d'Épinay.

Les études 'sur ce sujet sont abondantes. La dernière est le livre précis et solide de M. Eugène Rittcr : /.-/. Rousseau et madame d'Houdetot. Mais voici, je crois, tout ce qu'il vous importe do savoir, et ce qui me semble la vérité.

En l'absence de son amant Saint-Lambert, qui est à l'armée, madame d'Houdetot, belle-sœur de madame d'Épinay, trente ans, brune, beaucoup de cheveux, louche et marquée de la petite vérole, agréable avec cela, libre, gaie, très bonne femme, fait des visites à Rousseau dans son Ermitage — (la première fois, crottée comme un barbet). Lui, va la voir à son château d'Eaubonne. Il s'enflamme, il croit aimer pour la première fois, et que c'est la grande passion. Il nous parle de son « tendre délire )>, et de ses « erotiques transports )>. Il écrit à madame d'Houdetot des lettres brûlantes. Elle s'amuse de ses entreprises auxquelles elle n'a pas de peine à se dérober. En somme, Rousseau la chauffe pour Saint-Lambert.

Cependant on se doute de quelque chose dans le petit cercle de la Chevrette. A table, on se moque de lui à mots couverts. Madame d'Épinay est un peu jalouse. Elle déteste d'ailleurs madame d'Houdetot. Elle « potine » avec Thérèse, que Jean-Jacques, je l'ai dit, ne traite plus que comme une sœur, et qui souffre probablement, elle aussi, de cette aventure. Thérèse détourne des lettres de madame d'Houdetot et les montre à madame d'Épinay.

Puis, Saint-Lambert est averti, soit par une lettre anonyme de Thérèse, ou simplement (selon M. Ritter), par une indiscrétion de Grimm. Saint- Lambert est un sage, un homme qui « ne se frappe pas )>. Il sait du reste que Jean-Jacques n'a pu aller très loin. Néanmoins, il lui bat froid à son retour, et madame d'Houdetot aussi : de quoi (détail charmant) Jean-Jacques se plaignit à Saint-Lambert lui-même. Tout ce qu'il a gagné à cette vaine excitation, il nous apprend que c'est une « descente » qui vient s'ajouter à. ses autres maux.

Là-dessus, madame d'Épinay devant aller à Genève, consulter Tronchin (peut-être sur une grossesse que sa maladie rendait dangereuse), dit un jour à Rousseau : « Ne viendrez-vous pas avec moi, mon ours? » Rousseau n'en a nulle envie. Déjà, il s'est aperçu qu'il s'est donné des chaînes. Combien de fois a-t-il été appelé à la Chevrette au moment où il avait envie d'écrire, ou de rêver dans les bois, ou simplement de rester chez bii î Diderot, indiscret et impétueux comme toujours, — ce bourdonnant Diderot dont le style même vous tutoie et vous tape sur les cuisses, — le somme de payer sa dette à sa bienfaitrice en l'accompagnant. Grimm, — l'Allemand profiteur et sournois, l'amant de madame d'Épinay, — l'en presse de son côté. Rousseau lui répond par une longue lettre explicative, gauche et fière, d'où j'extrais ce passage délicieux :

... Madame d'Épinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je lui tinsse compagnie. C'était pour cela qu'elle m'avait retenu... Il faut être pauvre, sans valet, haïr la gêne et avoir mon âme, pour savoir ce que c'est pour moi que de vivre dans la maison d'autrui. J'ai pourtant vécu deux ans dans la sienne, assujetti sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par vingt domestiques et nettoyant tous les matins mes souliers, surchargé de tristes indigestions et soupirant sans cesse après ma gamelle...

Il aurait dû s'en aviser plus tôt. Dès qu'il s'en avise, il devrait partir, coûte que coûte. Mais il reste sur les prières de madame d'Houdetot, qui craint des « histoires ». Et il attend que, sous l'influence de ce mauvais chien de Grimm, madame d'Épinay, qui est déjà à Genève, lui signifie son congé.

Et, le 15 décembre 1757, en plein hiver et par la neige, il déménage, — beaucoup trop tard pour sa dignité. Où va-t-il? A Paris, où l'on peut si bien vivre seul? Dans quelque maisonnette de la banlieue, dont le propriétaire serait un bourgeois inconnu, à qui il n'aurait nulle obligation? Non, mais à Montlouis, près de Montmorency, dans une maison que lui loue M. Mathas, procureur fiscal du prince de Gondé, et tout proche du château du maréchal et de madame de Luxembourg, dont il sera encore, et quoi qu'il fasse, l'obligé, et qui lui feront du mal sans le vouloir. Mais quoi ! On dirait que cet ami des sauvages et cet homme d'une indépendance si farouche ne peut absolument pas

se passer de la compagnie et de la protection des grands.

C'est donc à Montmorency que nous le retrouverons, — à Montmorency où il continuera à devenir meilleur à mesure qu'il deviendra plus fou.

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