Lettre première
-lEAN-JACOIJES ROUSSEAU.
pas par IVjeil dol'liomme, et qui n'est point rendu par Fart tel que l'a vu l'œil de rhomme, est IVoid et glacé, et cela pour deux raisons qui se tiennent de près. La première, c'est que l'œil de l'homme illumine la nature et l'anime; la seconde raison, c'est que l'œil de l'homme se voit, pour ainsi dire, luimême en môme temps qu'il voit la nature. Il se met involontairement dans le tableau qu'il fait, il y met sa pensée, son souvenir, l'idée de sa vie ou l'idée de sa mort, pastor in Arcadiâ l et c'est par là ([ue le paysage ou le poëme nous plaît. Otez l'homme ou son souvenir, le paysage n'est plus qu'un plan plus ou moins bien colorié, et le poëme n'est plus qu'un inventaire où la périphrase remplace le mot propre. Le défaut des poëtes descriptifs du dix-huitième siècle, c'est d'avoir beaucoup décrit la nature et de l'avoir peu sentie, ou bien ils substituent la réflexion à rémotion. « Les anciens aimaient et chantaient la campagne, dit Saint-Lambert dans la préface de son poëme des Saisons^ nous admirons et nous chantons la nature. » En parlant ainsi, Saint-Lambert croit mettre les modernes au-dessus des anciens, et il n'exprime, selon moi, que leur infériorité. La nature ne vaut pas la campagne. Qu'est-ce que la nature ? C'est tout et ce n'est rien. Est-ce le riant aspect des champs? Mais quels champs ? Ceux de mon pays natal/ ceux où mes pères ont vécu, ceux où j'ai grandi, ceux où mes enfants sont nés? Je n'en sais rien ; ce sont ceux-là, mais ce sont aussi ceux du monde entier. Est-ce le ciel étoilé des belles nuits d'été ? — Oui, mais c'est aussi l'astronomie. — Est-ce la rosée qui brille le matin sur la pointe des
herbes? — Oui, mais c'est aussi la physique. La nature est tout ce que vous voudrez, la science, Ja philosophie, la morale même, comme le disent quelques-uns ; mais ce n'est pas la campagne, c'est-àdire ce petit coin de terre que je connais et que j'aime, où j'ai passé mes premiers ou mes derniers jours^ que ma vie traverse, mais où elle s'arrête par la pensée. Et ne croyez pas que je confonde ici la campagne et la propriété. Non, je n'ai pas besoin d'être grand ou petit terrien pour sentir et pour aimer la campagne. Simple voyageur, le lieu où je m'arrête, s'il est quelque peu gracieux, ou plutôt s'il est conforme à ma. pensée, car c'est là le grand point, je me l'approprie par ma rêverie, je m'en pénètre ; j'en reçois je ne sais combien d'émotions touchantes et douces que je lui rends, pour ainsi dire, en lui prêtant aussi je ne sais combien de charmes qu'il n'avait pas jusque-là et qu'il n'aura peut-être que pour moi. Il se fait entre ce muet aspect et moi mille confidences fugitives et charmantes, un entretien infini et rapide, où mes pensées, éveillées par les gracieuses images qui lui viennent de toutes parts, courent d'un objet à l'autre, sans jamais se lasser. Voilà la campagne comme Taimaient les anciens et comme ils la chantaient :
0 ubi campi Sperchiasqae et vîrginibus bacchata Lacœnis Taygeta! quis me gelidis in vallibus Hœmi Sistatj et ingenti ramorum protegat umbrâ î
La nature a beau être immense ; sa grandeur abstraite ne remplace pas le charme personnel de la
AN- JACQUES IIOTJSSEAU.
campagne. Il on est, pour ainsi diro, de la nature comme de riiumanité : aimer l'humanité, c'est souvent n'aimer personne; aimer la nature, ce n'est pas non plus aimer la campagne, qui a quelque chose d'individuel, qui est un bois situé au penchant d'une colline, un ruisseau qui court dans la prairie, rien de général, rien qui contienne plus d'une ou deux images, rien qui soit à embrasser par la réflexion, ne pouvant pas être embrassé par le regard.
Rousseau n'aime pas la nature, quoiqu'il se serve souvent de ce mot abstrait, qui était à la mode ; il aime la campagne comme l'aimaient les anciens, et il la chante comme eux, c'est-à-dire qu'il exprime comme eux le charme qu'il y trouve, et qu'en l'exprimant, il le fait sentir. C'est par là qu'il est le seul grand poëte descriptif du dix-huitième siècle. Entendons-nous bien, je ne veux pas dire que Rousseau, quand il est en face de la campagne et de la nature (confondons maintenant les deux mots après avoir distingué les deux sentiments différents qu'ils expriment chez les anciens et chez les modernes), je ne veux pas dire que Rousseau s'interdise les réflexions générales, et que ses pensées ne s'élèvent pas du particulier au général, de la campagne à la nature et de la nature à Dieu. Le mérite de Rousseau, et ce qui donne à ses paysages une vie admirable, c'est précisément ce mélange perpétuel des émotions ou des réflexions de l'homme au grand spectacle de la nature. 11 ne laisse jamais la nature seule, et il a raison. L'homme ne peut pas vivre seul, la nature non plus. Elle ne peut pas plus se passer de l'homme que l'homme ne peut se passer d'elle ; ils ont besoin
l'un de l'autre pour avoir tout leur prix dans l'art comme dans le monde.
Faut-il justifier ce que je viens de dire de Rousseau par une citation prise dans une de ses lettres à M. de Maleslierbes ? J'hésite^ car si je me mets à citer, je ne pourrai pas m' arrêter, tant le poëte, une fois que nous aurons commencé à l'écouter, nous entraînera avec lui jusqu'au bout. J'essaye cependant : « Quels temps, monsieur, dit-il à M, de Malesherbes dans sa troisième lettre, quels temps croiriez-vous que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves ? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume et sont déjà trop loin de moi. Ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres ni visites n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins que je remplissais tous avec plaisir, parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns et me ménager une plus longue après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate (son chien), pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de
moi avant que j'eusse pu m'esquiver ; mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé., en me disant : me voilà maître de moi pour le reste du jour ! J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert où rien ne montrant la main des hommes n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile ou je pusse croire avoir pénétré le premier et oii nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi. C'était là qu'elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur. La majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m'environnaient, l'étonnante variété des arbres et des Heurs que je foulais sous mes pas, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration : le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention, m'attirant sans cesse de l'un vers l'autre, favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse, et me faisait souvent redire en moi-même : Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux ^
c( Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsiparée. Jelapeuplais bientôtd'êtres selon mon cœur, et chassant bien loin l'opinion, les
1. « Ntic Salomon, in omni f^loria su;i, coopcrtus est siciit Linurii c\ illis. » (Saint Mallli., cli. vi, vers. 29.)
préjugés, toutes les passions factices, je transportais dans les asiles de la nature des hommes dignes de les habiter. Je m'en formais une société charmante dont je ne me sentais pas indigne; je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie, et remplissant ces beaux jours de toutes les scènes de ma vie qui m'avaient laissé de doux souvenirs et de toutes celles que mon cœur pouvait désirer encore, je m'attendrissais jusqu'aux larmes sur les vrais plaisirs de l'humanité, plaisirs si délicieux, si purs, et qui sont désormais si loin des hommes. Oh î si dans ces moments quelque idée de Paris, de mon siècle et de ma petite gloriole d'auteur venait troubler mes rêveries, avec quel, dédain je la chassais à l'instant pour me livrer sans distraction aux sentiments exquis dont mon âme était pleine î,.. Bientôt de la surface de la terre j'élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'Être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas; je me sentais avec une sorte de volupté accablé du poids de cet univers, je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées, j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace; mon cœur resserré dans les bornes des êtres s'y trouvait trop à l'étroit; j'étouffais dans l'univers, j'aurais voulu m'élancer dans l'infini. Je crois que si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue, et qui dans l'agitation de mes . transports me faisait écrier quelquefois: 0 grand Etre! u. 30
ô grand Etre ! sans pouvoir dire ni penser rien de plus^ »
Quelle sublime méditation qui commence par les genêts et les bruyères et qui finit par le Dieu créateur et conservateur ! Voilà bien le mouvement de la pensée humaine devant la nature ; elle jouit du spectacle des choses et peu à peu elle réfléchit sur leur cause, sans pourtant jamais perdre terre, car c'est de là qu'elle a pris son vol, et c'est là qu'elle revient avec charme, tant elle est sûre d'y trouver toujours de quoi voir et de quoi rêver. Ce retour de la pensée, ce retour naturel et simple, qui n'est pas une chute ni un désappointement, Rousseau a su le peindre avec le même attrait qu'il a peint l'essor de sa pensée vers Dieu, a Je revenais à petits pas, dit-il, la tête un peu fatiguée, mais le cœur content ; je me reposais agréablement au retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser, sans imaginer, sans rien faire autre chose que sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma terrasse ; je soupais de grand appétit dans mon petit domestique^: nulle image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous ; mon chien lui-même était mon ami et non mon esclave; nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma gaieté durant toute la soirée témoignait que j'avais vécu seul tout le jour. J'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie : j'étais rarement content des autres et jamais de moi. »