‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 93 sur 251 · Cow/essjo?is, liv. IX · texte numérisé non relu

Cow/essjo?is, liv. IX

l'était (le Ty installer. Ceite instillation fut umt scène qui eut aussi son air romanesfjue. Madame d'Épinay alla dans sa voiture prendre Rousseau et ses deux gouvernantes, a La mère Levasseur était une femme de soixante-dix ans, lourde, épaisse et presque impotente. Le chemin, des l'entrée de la foret, est impraticable pour une berline. Madame d'Épinay n'avait pas prévu que la bonne vieille serait embarrassante à transporter, et qu'il lui serait impossible de faire le reste de la route h pied ; il fallut donc faire clouer de forts bâtons à un fauteuil et porter à bras la mère Levasseur jusqu'à l'Hermitage. Cette pauvre femme pleurait de joie et de reconnaissance; mais Rousseau, après le premier moment de surprise et d'attendrissement passé, marcha en silence, la tête baissée, sans avoir Fair d'avoir la moindre part à ce qui se passait... Madame d'Épinay était si épuisée, qu'après le dîner elle pensa se trouver mal ; elle fit ce qu'elle put pour le cacher à Rousseau, qui s'en douta, mais qui ne voulut point avoir l'air de s'en apercevoir^. » Que dites-vous de cette fin d'une journée d'attendrissement ? Madame d'Épinay fatiguée d'avoir pris elle-même la peine de sa bonne action, ce dont je lui sais gré, et Rousseau mécontent ou embarrassé d'une bonté qui lui impose trop d'obligations. Le personnage le plus simple de cette scène, et qui m'amuse le plus, est la mère Levasseur, enchantée d'être portée à bras dans un fauteuil du château.

Les premiers moments du séjour de Rousseau à THermitage furent un véritable enchantement. Il ai-

1, Madame d'Épinay, t. Il, p. 132.

mait les champs, la vie rustique et simple, le loisir et le travail à ses heures, point de gêne, point de devoirs, la promenade, la méditation, et il sentait qu'il allait avoir tout cela à l'Hermitage. Depuis quelques années, il allait fréquemment à la campagne; mais c'était dans les châteaux du beau monde, a et ces voyages, toujours laits avec des gens à prétentions, toujours gâtés par la gêne, ne faisaient, dit-il, qu'aiguiser en moi le goût des plaisirs rustiques dont je n'entrevoyais de plus près l'image que pour mieux sentir leur privation. J'étais si ennuyé de salons, de jets d'eau, de bosquets, de parterres et des plus ennuyeux montreurs de tout cela; j'étais si excédé de brochures,^ de clavecin, de tri, de nœuds, de sots bons mots, de fades minauderies, de petits conteurs et de grands soupers, que quand je lorgnais du coin de l'œil un simple pauvre buisson d'épines, une haie, une grange, un pré; quand je humais, en traversant un hameau, une bonne omelette au cerfeuil; quand j'entendais de loin le rustique refrain et la chanson des faneuses, je donnais au diable et le rouge et les falbalas et l'ambre, et, regrettant le dîner de la ménagère et le vin du cru, j'aurais de bon cœur paumé la gueule à monsieur le chef et à monsieur le maître qui me faisaient dîner à l'heure où je soupe, souper à l'heure oii je dors, mais surtout à messieurs les laquais qui dévoraient des yeux mes morceaux, et, sous peine de mourir de soif, me vendaient le vin drogué de leurs maîtres dix fois plus cher que je n'en aurais payé de meilleur au cabaret ^ »

le Confessions^ liv. IX.

JEAN-JAGOUKS ROUSSEAU.

Pendant qu'il jouissait ainsi des champs, du soleil, de la liberté, il se mit aussi à se souvenir et à rêver de sa jeunesse, de ses amours, non pas tant encore de ceux qui avaient duré et qui avaient réussi, comme on dit, que de ceux qui n'avaient été que des moments de joie et d'innocence, de gracieuses rencontres que l'âme seule avait savourées. Ce sont là les plus belles amours, douces au présent, plus douces encore à la mémoire. Alors revenaient en foule aux yeux de son imagination je ne sais combien de charmantes images et de délicieuses figures, évoquées par le printemps et par le soleil de son Hermitage, et comme il s'en trouve dans la mémoire de tous les hommes qui vieillissent sans ennui, parce qu'ils ont vécu sans frivolité. Rêvant et se souvenant, il se mit aussi à regretter de n'avoir pas aimé plus purement et plus vivement encore qu'il n'avait fait: regret naturel, même à qui a aimé honnêtement, car les honnêtes gens ont bien de la peine à ne pas regretter quelque peu le roman même qu'ils se sont interdit; regret plus naturel encore à qui a aimé plus vivement que purement, parce que la pureté dans l'amour est un idéal que chacun a dans l'âme et veut avoir dans sa vie. C'est l'honneur de l'amour que qui n'a point aimé purement ne croit pas avoir aimé, et qu'il demande alors à son âge mûr ce qu'il n'a pas su obtenir de sa jeunesse. Tels étaient les souvenirs, les rêves et les regrets qui occupaient Rousseau dans ses promenades et dans ses repos sous les vieux châtaigniers de Montmorency. Mais quoi ! aimer à quarante-cinq ans, cela se peut-il? ou mourir sans avoir employé cette faculté d'aimer, cela se

peut-il davantage? Et voilà comment Rousseau, ne voulant point aimer à cause de son âge, et surtout par crainte du ridicule et du tracas, et ne pouvant pas non plus renoncer à exprimer ce qu'il sentait, fit un roman d'amour, se contentant de rêver ce qu'il ne voulait pas faire, et plus libre, plus amoureux peut-être avec les héroïnes de son imagination qu'avec celles du monde.

Le danger de cet état de rêverie amoureuse, c'est que si, en ce moment, une femme se présente qui soit belle ou qui soit seulement gracieuse, l'âme qui s'attendait à aimer aime du premier coup, et reconnaît dans la rencontre qui la charme l'héroïne qu'elle rêvait. Tel fut l'effet de la visite que madame d'Houdetot fit à Rousseau à l'Hermitage. Il ne se mit pas encore à l'aimer, mais il y pensa; et c'est du mélange des souvenirs de sa jeunesse et des émotions que lui donnait la vie qu'il menait à l'Hermitage ; des rêves et des regrets de son âme, qui trouvait qu'elle n'avait point encore aimé comme elle le pouvait; des chimères de son imagination, qui, depuis la visite de madame d'Houdetot, prenaient un visage : c'est de tout cela, qu'au milieu des grands bois de Montmorency et de la mémoire des paysages de la Suisse, ravivés par ceux de la solitude qu'il aimait, naquit la Nouvelle Héloïse.

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