L'ÉVANOUISSEMENT
Ainsi, le baron de Simaise avait commis de nouveau le crime de faussaire.
Se fiant à la bienveillance, à Textrême indulgence de son ami, le misérable n'avait pas hésité, ayant besoin d'argent, à contrefaire une seconde fois la signature de Pedro.
Le jeime homme avait si facilement pardonné l'imitation de sa signature sur le chèque du Comptoir d'escompte, que le baron en avait conclu
Sa sœur gisait sur le parqueU. (P. 1078.)
qu'il accepterait de même de payer la lettre de change quand elle lui serait présentée.
Mais il avait compté sans la perspicacité et le coup d'œil sûr du banquier allemand, qui avait sur ses livres la véritable signature du Brésilien.
Le faux n^étant nullement douteux, plainte avait été portée [>ar le banquier de Paris, sur la demande de son confrère, et elle avait été ac-
Ll\.13o. E- RiCHEBouRG. — Jkan Loup. — Éd. J. Roukf et Cl». LlV. IS'x
cueillie avec d'autant plus de facilité que la police et le parquet n'avaient à user d'aucun ménaorement envers le baron de Simaise.
Si tout son passé criminel n'était pas connu, on savait à quoi s'en tenir sur sa moralité, et, certes, elle ne le recommandait pas à la bienveillance.
Le baron avait si bien pris l'habitude des mauvaises actions, qu'il les oubliait volontiers, une fois commises. Ainsi, il ne s'était pas préoccupé le moins du monde de la fausse lettre de change. Il est vrai que, depuis, les événements s'étaient succédé avec une grande rapidité. Gela, en tenant compte de son insouciance, pouvait presque justifier son oubli.
Pedro Gastora était indigné et écœuré ; mais il fallait bien que, comme les autres, il acceptât tout du misérable.
— Oh! pensait-il, je garderai le secret de cette nouvelle action criminelle; le marquis lui-même ne saura rien.
Il suivit les conseils du commissaire de police et l'affaire s'arrangea, sans difficulté, ainsi qu'il le voulait.
La fausse lettre de change entre les mains, c'était une arme qu'il avait de plus contre le misérable à qui il allait acheter la liberté d'Henriette.
Le matin, le marquis de Ghamarande avait dit à Pedro que la baronne aurait peut-être à leur faire part d'une bonne nouvelle. Le marquii ne s'était pas expliqué; mais il avait une pensée ou plutôt un espoir.
Prévoyant qu'après la scène, chez Pedro Gastora, le baron serait en proie à un grand trouble d'esprit, il espérait qu'il serait possible à Henriette de profiter du désarroi qui pourrait régner dans l'hôtel pour prendre la fuite.
Le fidèle Landry avait reçu des instructions en conséquence. Il devait aider la jeune fille à s'évader et la conduire chez M. de Violaine près de sa mère et de Suzanne.
Tout cela était bien un peu hypothétique; mais il était sage de compter avec l'imprévu, ce deus ex machina qui joue un si grand rôle dans la vie et qui vient déjouer souvent les combinaisons les plus savantes.
Mais les heures se passaient sans qu'aucune nouvelle fût parvenue au marquis.
Or, du moment que Landry n'était pas accouru pour lui rendre compte de ce qui s'était passé à l'hôtel de Simaise, c'est qu'il n'avait pats été possible à Henriette de s'échapper de sa prison.
Il est vrai qu'il n'était pas encore midi. Et, comme il suffisait de quel-
ques minutes bien employées pour qu'Henriette fût libre, il y avait encore à espérer.
Le marquis n'avait point fait part de sa tentative à sa belle-sœur ; il savait trop ce que les déceptions font souffrir .
Vers onze heures et demie, avant d'aller retrouver la marquise chez M. de Violaine, le marquis donna des ordres pour que tout message qui arriverait en son absence lui fut immédiatement envoyé.
Il quitta Jean qui devait, lui aussi, se rendre chez M. de Violaine lans l'après-midi, entre deux et trois heures.
Cependant, dès qu'il avait pu voir Henriette, Landry, suivant les instructions de son maître, avait conseillé à la jeune fille de fuir, tout en lui en indiquant les moyens.
Henriette repoussa d'abord avec énergie le conseil qui lui était donné.
Nature exquise, pleine de loyauté, il lui répugnait de sortir de la maison de son père comme une prisonnière qui s'évade d'un cachot.
Et puis, si elle était entrée malgré elle dans cette espèce de prison, elle avait pris en quelque sorte l'engagement tacite de ne point s'en échapper avant que sa mère n'eût elle-même tenté de la reprendre.
Henriette ne connaissait rien, absolument rien des graves raisons qui avaient amené la séparation de son père et de sa mère, et elle croyait encore qu'un rapprochement entre eux était possible.
Or, c'est avec la crainte de créer un obstacle de plus entre son père et sa mère qu'elle fermait l'oreille aux exhortations du brave Landry.
D'un autre côté, ne connaissant l'ancien franc-tireur que comme valet de chambre de son père, elle ne comprenait pas quel intérêt il pouvait avoir à trahir son maître.
Malgré tout, cependant, en lui parlant de sa mère avec chaleur, en lui disant la douleur, le désespoir de la baronne, Landry parvint à vaincre la résistance de la jeune fille.
— Vous me dites, vous m'affirmez, qu'en partant d'ici je mettrai obstacle à de grands malheurs, dit-elle; eh bien, soit, je consens à fuir.
— Bien, mademoiselle, répondit Landry ; vous allez accomplir un acte de courage dont vous serez récompensée, je vous le jure. Mamtenant, écoutez- moi bien :
Vous allez agir promptement, avant que tout le monde soit sur pied dans la maison; je ne puis vous accompagner et je le regrette; ma présence ici est absolument nécessaire ; toutefois, soyez sans crainte, une lemnie âgée, en qui j'ai toute confiance, vous attendra dans la ruelle pour
vous conduire près de votre mère. Je vous ai dit comment vous pouvez sortir de Thôtel sans être rencontrée et vue par personne.
— Oui, mais je crains de ne pas me rappeler.
— C'est pour cela, mademoiselle, que j'ai écrit sur une feuille de papier les indications précises. Prenez, mademoiselle; vous lirez, et vous n'aurez qu'à suivre exactement mes instructions.
— Mais la femme, monsieur, la femme ? dit Henriette, montrant la porte d'une chambre par laquelle il lui fallait passer.
— Dorothée? fit Landry avec un sourire singulier, soyez sans crainte de ce côté; elle dort et ne songe pas à se réveiller. Fût-elle éveillée, vous pourrez passer près d'elle sans qu'elle ouvre les yeux. Mais j'entends du bruit, mademoiselle; je me hâte devons quitter, car il ne faut pas que nous soyons vus ensemble. Courage donc, mademoiselle, et agissez, je vous en supplie, sans perdre de temps.
Sur ces mots, Landry se retira sans bruit.
Comme on l'a compris, le fidèle serviteur du marquis de Chamarande avait gagné l'espèce de duègne à qui le baron avait confié la garde de sa prisonnière ; pour cela, il avait suffi d'une bouteille de liqueur accompagnée, il est vrai, d'un billet de mille francs. ^
Dès que Landry l'eût quittée, Henriette prit toutes ses dispositions pour partir ; un quart d'heure lui suffit pour achever sa toilette, et comme elle n'avait rien à emporter, elle se trouvait prête.
Avant, d'ouvrir la première porte, qui était celle de la chambre de Dorothée, elle lut attentivement l'écrit que lui avait remis Landry.
Le voici :
« Les fenêtres de votre chambre font face à l'avenue des Champs- Elysées ; vous ne pouvez sortir de ce côté attendu qu'il faut descendre le grand escalier où les domestiques veillent, et avoir affaire ensuite au concierge qui a reçu, à votre sujet, une consigne des plus sévères.
» Vous ne pouvez fuir, sans rencontrer d'obstacles sérieux, que de l'autre côté, où les domestiques ne vont jamais le matin. Quand vous aurez traversé la chambre de Dorothée et le grand cabinet contigu à la chambre de votre père, vous vous trouverez dans un long et étroit couloir assez mal éclairé; vous le suivrez jusqu'au bout; vous ouvrirez une porte, vous traverserez une pièce dont la fenêtre ouvre sur le jardin; en sortant de cette pièce vous vous trouverez sur un palier. Alors, vous descendrez un escalier dérobé au bas duquel vous verrez une porte épaisse; vous n'aurez qu'à frapper, et la porte s'ouvrira. Un instant après vous serez dans la rue dePonthieu et bientôt dans les bras de votre mère.
» Ce matin, à l'aide d'un passe-partout, j'ai fait jouer toutes les serrures, et les portes, en ce moment, ne sont plus fermées qu'au pêne. »
Sa lecture achevée, la jeune fille resta un instant pensive.
— Allons, murmura-t-elle en se redressant, ce n'est pas le moment d'être craintive; j'ai promis de partir et ma mère, ma mère adorée m'attend.
Elle ouvrit doucement la première porte et, sur la pointe des pieds, elle traversa la chambre de Dorothée.
La geôlière dormait et ronflait consciencieusement.
Henriette ouvrit la deuxième porte et se trouva dans le cabinet. Là, elle s'arrêta et, triste, ses yeux se fixèrent sur la porte de la chambre du baron; elle adressait ainsi à son père un adieu mental.
Soudain, les éclats de voix de son frère et du baron frappèrent ses oreilles.
Elle tressaillit, s'approcha de la porte et, toute frémissante, tendit l'oreille.
Auditeur invisible, Henriette assista à la longue conversation du père et du fils.
Elle entendit tout.
Ah ! elle comprenait maintenant pourquoi le valet de chambre de son père était venu lui dire :
« Fuyez, fuyez !»
C'est maintenant, surtout, et plus que jamais qu'elle voulait fuir pour aller se cacher quelque part, loin, bien loin... Mais, impossible, elle avait les jambes comme paralysées et ses pieds semblaient cloués au parquet.
Elle était haletante, la sueur ruisselait sur son front et des frissons successifs passaient dans tous ses membres.
Elle entendit charger les pistolets, elle entendit Raoul disant :
« Nous devons nous tuer au même instant ! »
Frappée d'épouvante et d'horreur, elle se demandait si son devoir de fille et de sœur n'était pas d'intervenir et d'employer tous ses efforts pour empêcher ce double suicide.
Elle allait, en efiet, ouvrir la porte et se précipiter dans la chambre du baron, quand ces mots retentirent lugubrement à ses oreilles :
« Adieu, mon père ! »
« Adieu, Raoul ! »
La peur la saisit, elle sentit que la respiration lui manquait, quelque chose dans sa gorge l'étranglait; elle recula, les yeux hagards, troublés,
n'y voyant presque plus; elle passa comme un fantôme dans la chambre de Dorothée, qui ronflait toujours, et alla tomber sans connaissance au milieu de sa chambre.
Pendant ce temps, Raoul descendait au rez-de-chaussée et rentrait chez lui pour écrire une lettre d'adieu à sa mère.
Landry, lui aussi, avait entendu une partie de ce qui s'était dit dans la chambre du baron.
Caché derrière une tapisserie, il vit Raoul, tenant son pistolet, descendre précipitamment le grand escalier; il allait s'élancer sur les pas du jeune homme, lorsque, à son tour, le baron sortit de sa chambre.
Le misérable était pâle, mais il avait l'air parfaitement tranquille.
Landry, paraissant sortir de l'antichambre, se montra.
— Ah! c'est vous, Frédéric, dit le baron; je sors à pied; si quelqu'un vient me demander, vous T)rierez d'attendre ; je ne serai pas longtemps absent.
Le baron s'éloigna et Landry, sans perdre une. minute, alla se placer en observation près de la porte de la chambre de Raoul.
Après avoir écrit rapidement quelques lignes d'adieu à sa mère, le jeune homme pensa à sa sœur.
Pouvait-il mourir sans l'avoir revue, embrassée, sans lui avoir demandé une fois encore de lui pardonner le chagrin qu'il lui avait
causé.
Il ne lui dirait rien de ce qui s'était passé; il aurait assez de force pour se contenir et ne point laisser soupçonner à Henriette le drame qui allait s'accomplir.
Raoul ouvrit sa porte, sortit, traversa le large vestibule et grimpa l'escalier.
Connaissant parfaitement l'intérieur de l'hôtel, le jeune homme, malgré les précautions prises par le baron, avait facilement deviné dans quelle partie de la maison Henriette était retenue prisonnière.
Arrivé sur le palier, il n'hésita point.
Il suivit un couloir et s'arrêta devant une porte. Elle était fermée à clef, mais en dehors, et la clef avait été laissée dans la serrure. Il ouvrit, traversa une grande pièce, se trouva devant une autre porte fermée comme la première, l'ouvrit également et se trouva enfin dans la chambre de sa sœur.
Aussitôt, terrifié, il poussa un cri rauque.
Sa sœur gisait sur le parquet, sans mouvement, les yeux grands ouverts, mais sans regard, le visage livide, décomposé.
Un frisson d'épouvante le saisit. Un instant, il crut que sa sœur était
morte. Il mit sa main sur le cœur ; il sentit qu'il battait. Il releva le corps inanimé, le prit dans ses bras et le porta sur un canapé .
Il y avait de l'eau dans une carafe ; il en versa dans le creux de sa main et la fit tomber en pluie sur le front et les joues dTIenriette. L'effet de Teau froide sur le visage de la jeune fille ne se fit pas trop attendre. Henriette se ranima peu à peu et reprit connaissance.
A la vue de son frère, la jeune fille laissa échapper un cri.
— Ah! Raoul, Raoul, prononça-t-elle d'une voix faible, oppressée. Le jeune homme, l'enveloppant de son regard, la soutenait; il n'osait
l'interroger encore, malgré son vif désir de connaître la cauèe de cette syncope.
Henriette lui fit un collier de ses bras, le pressa sur son coeur, l'embrassa et fondit en larmes.
— Ma chère Henriette, ma bonne sœur, dit Raoul d'une voix émue, qu'^as-tu? Que t'a-t-on fait? Que t'est-il arrivé? Pourquoi t'ai-je trouvée là, étendue, ne donnant plus signe de vie? Ah! sœur chérie, je t'ai crue morte !
La jeune fille eut un frisson qui fut suivi, aussitôt, d'un tremblement nerveux.
LES DERNIÈRES MLNUTES.
Après un moment de silence, Raoul reprit :
— Dis, ma sœur, dis ; je t'en prie, réponds-moi.
— Ah! je voudrais être morte! s'écria Henriette. Et elle poussa un long et douloureux soupir.
— Et pourquoi, mon Dieu ? Henriette, d'où te viennent ces lugubres pensées? Encore une fois, je t'en supplie, parle, réponds-moi, que t'at-on fait?
Au souvenir de ce qu'elle avait entendu, Henriette se reprit à frissonner; de nouveau elle se pendit au cou de son frère et, avec une expression d'indicible terreur, elle balbutia :
— Épouvantable ! . . . horrible !
Raoul se méprit sur le sens de ces paroles ; il s'imagina que son p^re ou la gardienne de sa sœur avait exercé sur la pauvre enfant quelque violence, et son cœur bondit d'indignation.
— Au nom du ciel, Henriette, parle!... Nomme-moi le misérable qui t'a fait souffrir. Allons, ma sœur bien aimée, ne tremble pas ainsi; je suis là pour te défendre.
La jeune fille regarda son frère avec une expression de douleur navrante, qui acheva de le bouleverser dans tout son être. Il se dressa, les yeux étincelants de fureur.
— Henriette, dit-il d'une voix sourde, on t'a fait souffrir, on t'a frappée, peut-être... Qui, qui? Réponds-moi, ma sœur, et je te jure.
Henriette baissa la tête, et parlant à mi-vôix, comme si elle eût craint d'être entendue, elle répondit .
— Tout à l'heure, j'étais près de la porte de 1^ chambre de mon père.
— Eh bien? fit Raoul, regardant sa sœur avec angoisse.
— J'ai tout entendu.
Raoul sentit en lui comme un affreux déchirement.
— Qu'as-tu entendu ? demanda-t-il.
— Tout, te dis-je, tout!
— Tout, répéta le jeune homme avec accablement.
— Oui, tout.
— Oh!
Il serra fortement sa sœur contre sa poitrine et l'embrassa comme l'eût fait une mère, avec une sorte de délire.
— Mon frère, reprit Henriette, en rendant à Raoul ses caresses, tu as chargé des pistolets, tu as parlé de mort... Mais te voilà près de moi, tu ne te tueras pas!... Raoul, nous sommes les enfants d'un homme bien coupable ; nous devons vivre, non pour être heureux, le bonheur, hélas ! ne nous est plus permis, mais pour que l'expiation soit exemplaire; seulement, il ne faudra pas que maman sache que tu as eu l'intention de te suicider.
Raoul secoua tristement la tête et répliqua :
— Je suis désolé que tu connaisses ces terribles secrets ; mais puisque tu as tout entendu, tu dois comprendre que je dois mourir.
— Raoul, Raoul, je ne veux pas que tu meures!
— Ma destinée doit s'accomplir.
— Je te dis que tu vivras !
— Écoute, ma sœur chérie, j'ai essayé de me relever, de me rendre
Non, non, je ne puis le laisser partir!... Non. non, je ne puis te laisser mourir! (page 1086).
Uv. l3Gr
cligne de notre mère et de toi ; mais, inflexible dans sa colère et dans sa justice, Dieu m'a condamné.
— Raoul, je t'ai pardonné, moi!
— Les autres aussi, je le sais ; oui, tous m'ont pardonné, Dieu seul est inexorable !
— Non, mon frère, Dieu pardonne aussi.
— Il n'a pas pardonné, ma sœur. Puisque tu as entendu ce que nous avons dit tout à l'heure, le baron et moi, tu sais que l'existence n'est plus possible pour ton frère. L'avenir est fermé devant moi, ma vie est perdue...
Je dois, je veux mourir.
— Non, non ! s'écria Henriette en se serrant toute frémissante contre son frère^je ne veux pas, je ne veuxpas!... J'appellerai, je me cramponnerai à ton cou.
Raoul se débarrassa doucement des bras qui l'étreignaient.
— Ma sœur, dit-il d'un ton ferme, je porte un nom déshonoré, je ne puis plus vivre !
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! Mais c'est donc vrai, tu as appelé notre père voleur, assassin !
Raoul baissa la tête.
— Hélas! gémit-il.
Il se fit un silence, silence lugubre, qui n'était troublé que par les ronflements sonores de Dorothée.
La note grotesque venait se mêler à la note sinistre.
Henriette essuya ses yeux et, se dressant devant Raoul, elle lui dit :
— Mon frère, je porte comme toi le nom de Simaise, j'ai donc le droit de savoir ce qu'a fait notre père ; si épouvantable que soit la confidence, je la veux ; parle, parle !
— Malheureuse enfant, qu'exiges-tu de moi !
— La vérité ! Tu veux mourir, je veux savoir si tu dois mourir!
— Henriette, c'est horrible ce que tu veux apprendre !
— Qu'importe ! Parle, parle, je l'exige.
— Tu le veux absolument ?
— Oui, oui !
— Écoute donc !
Rapidement, en quelques phrases coupées par les sourdes exclamalions de sa sœur, Raoul raconta les principaux faits de l'existence crimi nelle du baron de Simaise:
Quand il eut fini, la jeune fille se dressa debout, blanche comme
LlV. 136. I'- RjcHKBouRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et O: Liv. 13t>.
neige, les traits contractés, tremblante, les yeux secs, fiévreux, étincelants.
— Quel abîme! murmura-t-elle. C'est horrible, horrible! Et elle laissa tomber sa tête sur son sein.
Raoul ne trouvait pas une parole pour la consoler.
Hélas ! que pouvait-il dire pour contenir cette effroyable douleur, cet immense désespoir !
Un gémissement sourd s'échappa de la poitrine gonflée de la jeune fille, puis, comme se parlant à elle-même, elle prononça des paroles entrecoupées, des phrases hachées par les sanglots.
— Jean Loup, une victime de mon père!... Jean Loup est mon cousin!... M. Lagarde est le marquis de Ghamarande ! notre oncle... Et c'est mon père, mon père!... Quel amas d'iniquités!... Quel horrible chaos d'infamie!... Mon Dieu, mon Dieu, qu'avons-nous donc fait pour être si cruellement frappés ?
— Rien, ma sœur, tu n'as rien fait, toi ! Mais il y a des familles maudites, et il faut que les innocents expient les crimes des coupables !
— Mais c'est épouvantable et injuste ! s'écria Henriette en se tordant convulsivement les bras... Ah! c'est à faire douter de Dieu luimême!
A ce moment, l'horloge de l'hôtel, qui sonnait les quarts, fit entendre les deux coups qui annonçaient la demie de onze heures.
Raoul tressaillit.
Il n'avait plus qu'une demi-heure à vivre.
Une demi-heure ! Trente minutes ! Et il avait vingt-trois ans ! Et il aimait, et sa sœur était là, devant lui, suppliante, qui semblait lui crier encore :
« Il faut vivre, vivre pour notre mère; je ne veux pas que tu meures. »
Gomment allait-il faire, le malheureux, pour s'échapper des bras ^Henriette?
Gomme lui, en entendant l'horloge, la jeune fille avait ressenti une commotion violente.
G'était un véritable glas funèbre qui venait de tinter, quelque chose comme une voix fantastique qui avait jeté, aux oreilles du frère et de la sœur, l'espèce de mot de passe des frères trappistes :
« Frère, il faut mourir! »
— Eh bien, ma sœur, dit Raoul d'un accent triste et grave, comprends-tu maintenant que le fils du baron de Simaise veuille mourir?
La jeune fille sursauta et releva brusquement la tête.
— Oui, répondit-elle d'une voix étranglée, oui, je comprends.
Et elle pressa la main de son frère pendant qu'un feu sombre s'allumait dans son regard.
Elle aussi venait de prendre une résolution.
Il y eut un court silence.
Soudain, Henriette se frappa le front et dit :
— Voilà donc pourquoi, ce matin, Frédéric m'a tant suppliée de prendre la fuite, en m'en indiquant les moyens ?
— Quoi! Henriette, fit Raoul étonné, tu pouvais t'échapper de ta prison?
— Oui, facilement.
— Pourquoi ne l'as-tu pas fait?
— Je partais, Raoul; c'est au moment où j'allais sortir de l'hôtel que je suis passée devant la porte de la chambre de notre père.
— Ah ! malheureuse enfant, pourquoi t'y es-tu arrêtée ?
— C'est Dieu qui l'a voulu, Raoul, et je le bénis!
— Ah ! tu aurais mieux fait de passer sans entendre.
— Pouvais-je, reconnaissant ta voix, ne pas écouter?
— Enfin, c'est à cela que je dois d'avoir pu t'embrasser avant de mourir; ce sera ma consolation. Mais, dis-moi, chère sœur, ne pourrais-' tu pas fuir encore?
— Je le pourrais.
— En ce cas, pars, pars à l'instant... Adieu, ma sœur bien-aimée, va retrouver notre mère...
Dis-lui que ma dernière pensée a été pour elle.
Tu l'embrasseras pour moi, tu lui donneras le dernier baiser que je te donne.
Sur ces mots, Raoul prit sa sœur dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises, en la serrant fiévreusement contre <^a poitrine.
— Maintenant, reprit-il, je te dis adieu une dernière fois; pars, ma sœur, quitte vite cette maison maudite.
— Non, Raoul, non, je ne partirai pas, répondit-elle.
— Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi? Notre mère t'attend...
— Oui, Raoul, elle m'attend ; malgré cela, je reste ici.
— Henriette, je t'en conjure, pars!
— M'obéirais-tu si je te demandais de ne pas te tuer ?
— Tu sais bien que c'est impossible.
— Quand tu ne te rends pas à mes raisons, Raoul, pourquoi veux-tu que je t'obéisses?
— Mais ton avenir, ma sœur, n'est pas brisé comme le mien; tu
lOSfi TOUT POUR LTION?>'CUIÎ.
n'as rien à te reprocher, toi, et tu peux espérer encore une existence heureuse.
Elle secoua la tête.
— Tu aimes, tu es aimée! ajouta Raoul.
Un sourire singulier crispa les lèvres d'Henriette.
— Tu consoleras notre mère ; voilà ton devoir, ma sœur chérie ; le mien est de mourir, tu le reconnais maintenant, n'est-ce pas?
— Oui, Raoul, oui, et c'est pour cela que je reste ici, répondit-elle en proie à une exaltation qui allait grandissant.
Sa physionomie avait pris une expression étrange.
— Raoul, reprit-elle, en lui saisissant le bras qu'elle serra fiévreusement, il faut aussi que ma destinée s'accomplisse.
— Mon Dieu, que veux-tu dire ?
— Rien, Raoul, rien; je reste ici et j'attends...
— Qu'attends-tu?
— Je ne sais pas, répondit-elle avec égarement.
— Henriette, tu me fais peur !
— Raoul, on ne doit pas avoir peur en face de la mort!
— Ah! s'écria le jeune homme montrant la pendule, qui marchait avec une effrayante rapidité, tu me rappelles que l'heure du devoir va sonner pour moi.
— C'est vrai, fit-elle avec un sourire navrant, l'heure approche; c'est à midi... à midi, répéta-t-elle avec un accent singulier.
— Plus que quelques minutes, et je voudrais rester avec toi, ne plu? te quitter, travailler à ton bonheur.
— Alors, viens, partons ensemble, dit-elle, en prenant la main de son frère.
— Tu sais bien que c est impossible, Henriette ; et mon père que tu oublies, mon père qui, en ce moment, s'apprête à tenir sa parole... voudrais-tu qu'il s'en allât en disant : « Mon fils est un lâche ! »
— Non, Raoul, non; c'est toi qui as raison, mon frère... l'heure approche, il faut nous séparer.
— Mais..
— Adieu, mon frère!
— Adieu, ma sœur!
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, se tinrent un instant enlacés dans une suprême étreinte, puis Raoul se dégagea. Mais Henriette le ressaisit aussitôt et l'enlaça de nouveau en disant, éperdue:
— Non, non, je ne puis te laisser partir!... Non, non, je ne puis te laisser mourir 1
Raoul se débattait, essayant de dénouer le lien qui le retenait ; mais Henriette s'était si bien cramponnée à lui que cette espèce de lutte pouvait durer longtemps, à moins qu'il ne fît usage de sa force.
L'aiguille fatale avançait.
Par un mouvement brusque, le jeune homme parvint enfin à repousser sa sœur, qui s'affaissa sur le parquet en poussant un cri déchirant.
— Adieu, ma sœur, adieu ! dit une dernière fois Raoul. Et il s'élança hors de la chambre.
Au bas du grand escalier, il se trouva tout à coup en face de Frédéric, dont le visage exprimait une vive satisfaction.
— Ah! c'est vous, Frédéric, dit Raoul, je suis heureux de vous rencontrer.
Vous vous intéressez à ma sœur?
— Gomme à vous, monsieur Raoul.
— Vous lui avez conseillé de fuir, vous lui en avez donné les moyens ?
— Oui^ monsieur Raoul.
— Vous trahissez donc votre maître ?
— Lequel, monsieur Raoul ? répondit Landry en souriant.
— Mais... mais... balbutia le jeune homme.
— Monsieur de Simaise, répondit Landry, baissant la voix, mon véritable maître est M. le marquis de Ghamarande. Ici, je suis Frédéric^ le valet de chambre du baron de Simaise ; mais vous m'avez vu la nuit dernière chez M. Pedro Gastora, dans mon costume de marin ; je suis Sosthène Landry.
— Vous, vous, c'était vous! exclama le jeune homme stupéfié.
— G'était moi, monsieur Raoul.
— Oh ! alors toutes mes inquiétudes disparaissent ; vous veillerez sur ma sœur !
— M"® de Simaise est maintenant, je pense, sous la protection de sa mère.
— Erreur, erreur, ma sœur pouvait fuir, mais elle n'est pas partie.
— Oh ! fit Landry dont le visage changea aussitôt d'expression.
— Vite, vite, courez près d'elle; je vous la confie... La malheureuse n'a que vous ici, Landry, vous en répondez !
Le fidèle serviteur du marquis de Ghamarande bondit dans l'escalier pendant que Raoul se précipitait dans sa chambre et s'y enfermait. La pen iule marquait midi moins cinq minutes.
— Il était temps! murmura le jeune homme.
Il détacha la chaîne de sa montre, accrochée à une boutonnière de
son gilet et plaça le bijou sur le guéridon à côté du pistolet. Il prit ensuite une feuille de papier sur laquelle il écrivit ces trois mots :
« Pour Sosthène Landry. »
Et il mit la montre sur le papier. L'aiguille marquait midi moins trois minutes. Il prit le pistolet, l'arma et mit le canon entre ses dents : Les yeux sur sa montre, voyant avancer la grande aiguille, le doigt sur la gâchette, immobile, il attendit.
Landry n'avait mis que quelques secondes pour arriver près d'Henriette.
Trop faible pour supporter coup sur coup d'aussi terribles émotions, la pauvre enfant avait encore perdu connaissance.
Landry s'empressa de la relever.
Un verre d'eau qu'il jeta sur le visage de Dorothée tira celle-ci du sommeil simulé ou vrai dans lequel elle était plongée.
— Hein, qu'y a-t-il donc? fit la femme... Monsieur le baron, je vous jure...
— Il ne s'agit pas de M. le baron, dit Frédéric en la secouant rudement, l'affaire n'a pas réussi, elle est remise... Mais, attention : vous n'avez rien vu, rien entendu.
— Sans doute, puisque je dormais.
— Taisez-vous, vous ne dormiez pas.
— Ah ! ... Je ne comprends pas bien.. .
— Vous n'avez pas besoin de comprendre.
— C'est vrai.
— Maintenant, donnez vos soins à mademoiselle.
— Oh! la chère enfant, la chère enfant!
— Quoi que vous ayez entendu, vous serez muette.
— Gomme une pierre.
— Ce soir, je vous donnerai de nouvelles instructions.
— Vous m'avez encore promis mille francs ?
— Vous les aurez, et peut-être mieux, si je suis entièrement satisfait de vous.
— Soyez tranquille, monsieur Frédéric; ah! tenez, je ne sais pas tout ce que je ferais pour vous.
Landry descendit quatre à quatre le grand escalier, courant vers îa chambre de Raoul (page 1090).
— Je ne vous demande que de me bien servir et de mériter la récompense qui vous est promise.
Sur ces derniers mots, Landry s'éloigna rapidement.
Tout à coup, une formidable détonation ébranla tout Tétage.
Henriette, qui venait de reprendre l'usage de ses sens, s'échappa des bras de Dorothée épouvantée et bondit vers la fenêtre qu'elle b'efforça d'ouvrir.
Landry descendit quatre à quatre le grand escalier, courant vers la chambre de Raoul.
Les domestiques, affolés, ne sachant au juste d'où partait l'explosion, ^ couraient dans tous les sens; ne comprenant pas, ils se regardaient et s'interrogeaient.