‹ Jean LoupChapitre 124 sur 153 · FOU · texte numérisé non relu

FOU

Au moment où Garlotta se disposait à suivre Dorothée dans la chambre de M"° de Simaise, elle fut prise subitement d'un malaise étrange.

— Mais qu'ai-je donc? fit-elle, en passant à plusieurs reprises ses mains sur son front moite de sueur; c'est comme une sorte de vertige; déjà, hier, j'ai éprouvé cela; mes yeux se troublent, mon cœur bat avec violence, un frisson passe dans mes membres, mes jambes fléchissent...

Elle s'affaissa sur un siège.

Elle était devenue affreusement pâle et ses lèvres frémissantes prenaient une teinte violacée. Ses yeux, démesurément ouverts, aux prunelles agitées, brillaient d'un éclat singulier.

— Mon Dieu, madame, qu'avez-vous? lui demanda Dorothée.

— Je ne sais, je ne souffre pas, et cependant...

— Vous êtes blanche comme neige, votre front est ruisselant de sueur... Mon Dieu, vous allez perdre connaissance !

— Non, non, ne crains pas cela, je suis forte I

— Vous respirez à peine.

— C'est vrai, j'étouffe, j'étouffe...

— Que faut-il vous donner?

— De Teau, un peu d'eau.

Dorothée chercha dans la chambre. Il n'y avait plus d*eau ; elle avait été employée pour Raoul.

— Madame, dit-elle, je vais appeler.

— Non, non, je vous le défends.

— Alors, je suis forcée de vous laisser seule; je ne trouve pas d'eau ici, il faut que j'aille en chercher.

— Oui, allez, allez vite.

Dorothée s'élança hors de la chambre.

— J'ai la gorge sèche, murmura Garlotta, et là, dans la poitrine, quelque chose qui me brûle et me coupe la respiration. C'est comme si

j'avais absorbé quelque poison... Mon Dieu, si j'allais mourir!... Non, non, je ne veux pas mourir! Dieu ne le voudrait pas. Je n'ai pas encore rempli ma tâche.

Elle parvint à se remettre sur ses jambes et elle fit quelques pas dans la chambre, aspirant l'air à pip^pc poumons.

Ses yeux se fixèrent sur le visage de Raoul, qui n'avait pas fait un mouvement depuis qu'il s'était endormi sous l'action du narcotique.

— Non, non, reprit-elle, je ne veux pas mourir avant de les avoir sauvés, lui et sa sœur, avant d'avoir retrouvé la fille de Juanita, avant de m' être vengée !

Voilà la mission que j'ai à remplir, voilà ce qu'il faut que je fasse; après, que m'importe la vie?...

Elle fit quelques pas encore et retomba sur son siège.

— Ah ! ma vue devient plus nette, le nuage se dissipe ; mais là, là, toujours cette brûlure... De Teau, de Teau... Elle ne revient pas... Que fait-elle donc si longtemps? Oh ! cet étouffement !

Dorothée reparut enfin, tenant une carafe d'une main, de l'autre un verre.

— Donne, donne vite, dit Garlotta.

Elle se jeta pour ainsi dire sur le verre plein que lui présenta Dorothée et but avidement à longs traits.

— Vous sentez-vpus soulagée, madame?

— Oui, et j'espère que cela ne sera rien.

— Si vous le croyez nécessaire, on ira chercher le médecin. Garlotta secoua la tête.

— Respirez- vous plus facilement?

— La douleur de l'estomac s'est un peu calmée, mais je me sens toujours serrée à la gorge.

— Voulez-vous encore un peu d'eau ?

— Oui, oui, donne.

Dorothée remplit le verre à moitié.

Cette fois, Garlotta but lentement, à petits coups.

Cependant, ce ne fut qu'au bout d'une longue heure que la jeune femme se sentit à peu près remise. Les grosses gouttes de sueur successivement épongées par Dorothée avaient fini par disparaître ; le visage reprenait peu à peu ses chaudes couleurs; seule, l'oppression persistait.

— L'air vous manque ici, madame, dit Dorothée.

— Oui, peut-être.

— Êtes-vous en état de marcher, maintenant?

— Oui, répondit Garlotta, en se levant, les forces me sont revenues.

— Eh bien, madame, la salle de billard est tout près: si vous voulez y venir, vous ne tarderez pas à êlre tout à fait remise.

— Oui, je le veux bien, allons.

Elle jeta un long regard sur Raoul, prit le bras de la servante et elles sortirent de la chambre.

— Il faut que M. le baron soit bien occupé pour ne pas être descendu , dit Dorothée,, en faisant entrer Garlotta dans la salle de billard \ il est vrai qu'il a eu plusieurs visites ; du reste, il vous croit près de mademoiselle. Dans un instant, aussitôt que vous n'aurez plus ce vilain étouffement, nous monterons chez M'^° Henriette.

La salle de billard, qui avait autrefois servi de serre, était vitrée en haut et sur deux côtés attenant à un jardin. L'air y pénétrait et s'y renouvelait par deux grands panneaux ouverts.

— Ah ! fit Garlotta, éprouvant un certain bien être, je respire ici !

— Je vous l'ai dit, madame, dans un instant vous vous sentirez tout à fait bien.

En parlant, Dorothée avait plongé son regard jusqu'au tond de la salle, et aperçu le vicomte de Lubessy.

— Nous ne sommes pas seules ici, dit-elle tout bas à l'oreille de Garlotta.

— Ah! fit celle-ci.

Et son regard, suivant la direction de celui de Dorothée, elle vit le vicomte qui, son chapeau à la main, la saluait en s'avauçant vers elle.

— Vous m'excuserez madame, dit-il, si je me permets de me présenter moi-même : Je suis le vicomte de Lubessy, un ami de M. le baron de Simaise; je suis venu ici fumer un cigare pendant que mon ami donne audience à un visiteur.

— G'est très bien, monsieur le vicomte, répondit la jeune femme; j'ignorais votre présence dans cette salle, et je regrette de vous avoir dérangé et probablement fait jeter votre cigare.

— Je ne fumais plus depuis longtemps déjà lorsque vous êtes entrée, madame.

Le vicomte était arrivé tout- près de Garlotta et il l'examinait avec une attention mêlée de surprise.

— Mais c'est elle, vraiment, pensait-il, ayant sur les lèvres un sou-

rire agaçant.

Garlotta fronça ses fins sourcils et son regard eut un jet de flamme. — ' Pardon, madame, dit le vicomte, souriant toujours, je crois avoir l'honneur de vous reconnaître.

— C'est possible, monsieur, répliqua sèchement Garlotta, mais, moi, je ne vous reconnais point.

— Oh! j'ai une excellente mémoire, et vous êtes d'ailleurs si peu changée... Toujours admirablement belle! C'est à Batavia que j'ai eu l'honneur de vous voir; il y a de cela bien des années.

Carlotta ne put s'empêcher de tressaillir et, à son tour, elle regarda fixement son interlocuteur.

Certes, elle était grandement étonnée. Qui donc était-il, cet homme qui venait lui rappeler le passé après tant d'années écoulées? Mais elle se dit qu'elle n'avait rien à craindre, et elle répondit franchement :

— J'ai, en effet, habité à Batavia, monsieur.

— Alors, madame, vous êtes...

Il s'arrêta, ayant l'air de chercher un nom oublié.

— Je suis, monsieur, la comtesse Garini, dit Carlotta avec une certaine hauteur.

— La comtesse Carini ! répéta le vicomte stupéfié et en faisant un pas en arrière.

Au fait, reprit-il vivement, vous vous êtes mariée et c'est un autre comte Garini que celui que j'ai connu à Batavia que vous avez épousé. Mais il se disait mentalement :

— Par exemple, voilà qui est étrange !

— Assurément, monsieur, je me suis mariée, balbutia Carlotta.

— Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir à Batavia, madame, reprit le vicomte, vous viviez près de votre sœur, une belle, une adorable jeune fille qu'un malheur imprévu, inattendu, immérité surtout, à subitement frappée. Votre sœur, madame, se nommait Juanita; vous voyez que j'ai bonne mémoire.

Carlotta saisit le bras du vicomte.

— Je ne doute plus, monsieur, dit-elle avec émotion; oui, je suis convaincue que vous m'avez vue à Batavia et que vous avez connu ma pauvre sœur.

— Votre sœur, madame, qui était certainement la plus belle jeune femme de la ville, et qui faisait beaucoup de bien autour d'elle, était, à l'époque dont je parle, estimée et aimée de toute la colonie européenne.

— Oui, dit amèrement Carlotta, ma sœur Juanita était estimée et aimée; et malgré cela, cependant...

— Le malheur est venu. Un jour, on a retiré d'un puits le cadavre de votre sœur.

— Hélas !

— On a cru d'abord à un accident ; mais quelques mois plus tard ou sut ia vérité.

— Ah!

— La pauvre Juanita, accusée de trahison par Hiomme qu'elle aimait, désespérée, folle de douleur, s'était suicidée.

— Et l'on a cru à la trahison de Juanita^ n'est-ce pas, monsieur?

— D'abord, oui, madame; mais comme la cause des innocents triomphe toujours, M. Halbruger découvrit, trop tard, malheureusement, qu'il avait été odieusement trompé.

— A-t-il su le nom du misérable calomniateur ?

— Oui, madame ; mais il n'avait pas à le chercher, ce nom, il le connaissait.

— Et ce nom, monsieur, ce nom?

— Est celui d'un Italien qui fréquentait alors la maison du riche négociant.

— J'ai vu plusieurs Italiens chez M. Antoine Halbruger.

— Celui qui a causé le désespoir et la mort de votre sœur, madame, se nommait Adriano Zacharetti.

— Dieu du ciel ! exclama Garlotta.

Son regard devint flamboyant et sa physionomie prit une expression terrible.

Mais, devenant subitement maîtresse d'elle-même, elle dit d'une voix presque calme :

— Continuez, monsieur, je vous prie, continuez.

— M. Halbruger chercha partout dans la ville et même dans toute l'île de Java le misérable Adriano Zacharetti pour lui demander compte du mal qu'il avait fait. Mais Adriano Zacharetti avait disparu. Cet homme avait accompagné à Batavia un comte Carini dont il était le ^ ëcrétaire. C'est sans doute un parent de ce comte Carini que vous avez épousé, madame.

— Oui, monsieur, oui, répondit Carlotta d'une voix frémisso jte.

— On apprit avec étonnement, je puis môme dire avec stupéfaction, que la comtesse Carini, pour une cause restée inconnue, avait mis tin à ses jours. Quant au comte, il s'était embarqué, quittant précipitamment Batavia et abandonnant sa fille unique dans un couvent de la ville.

— Quelle sombre histoire, monsieur !

— Aussi mystérieuse que terrible, madame; car, malgré toutes les recherches faites par les autorités de Batavia, on ne parvint pas à savoir ce qu'était devenu le comte Carini.

— Et sa lille, monsieur, sa fille laissée dans un couvent?

— La malheure ase enfant mourut Tannée suivante d'une maladie de langueur.

On a prétendu qu'elle avait perdu la raison. Il paraît qu'elle poussait des cris déchirants, terribles, et qu'elle répétait sans cesse :

« Mon Dère et ma mère sont morts, ils ont été lâchement assassinés !»

Garlotta se fit un voile de ses mains.

— Horrible! horrible! murmura-t-elle.

Et, ne pouvant plus se contenir, elle laissa éclater ses sanglots.

Debout devant elle, n'osant plus parler, le vicomte la contemplait avec une sorte de compassion et se demandait quelle pouvait bien être la véritable cause de cette explosion de douleur.

La situation devenait embarrassante. Heureusement, un domestique parut à la porte de la salle et dit :

— M. le baron fait prévenir monsieur le vicomte qu'il l'attend dans son cabinet.

— Au revoir, madame la comtesse, dit le vicomte en s'inclinant devant Garlotta.

La jeune femme lui rendit silencieusement son salut. Dès qu'il fût sorti de la salle de billard, Garlotta poussa un gémissement sourd et se laissa tomber sur un divan.

— Oh ! le monstre, le monstre ! prononça-t-elle d'une voix rauque, étranglée.

Déjà, dans sa tête, elle cherchait quel châtiment épouvantable elle pourrait infliger à Adriano Zacharetti.

Le vicomte de Lubessy ne resta pas plus de cinq minutes dans le cabinet du baron; il en sortit avec un air assez déconfit en murmurant des mots qui exprimaient son vif mécontentement.

Le baron venait de le congédier presque brutalement.

Le vicomte s'était à peine éloigné de l'hôtel, lorsque, tout à coup, la cloche de la grande porte d'entrée sonna bruyamment.

Le baron et Garini se mirent précipitamment à l'une des fenêtres du cabinet.

La nuit était venue.

Un domestique, dans la cour, allumait les becs de gaz, pendant qu'un autre éclairait l'intérieur de l'hôtel.

— Ah! ça, que signifie cc tapage et pourquoi n'ouvre-t-on pas? cria le baron d'une voix irritée.

Mais le concierge faisait jouer les verrous et les serrures de la porta cochère qui, bientôt, tourna en grinçant sur ses gonds.

Et il allait, tournant sur lui-môme, bondissant, jouant des poings comme un boxeur (page 1196).

— C'est sans doute notre Brésilien, dit Garini au baron ; descendons Tite au rez-de-chaussée pour le recevoir.

— Soit, allons.

Us descendirent le grand escalier et se trouvèrent dans le vestibule. Alors, par la large porte du perron, grande ouverte, ils virent, traversant la cour, le marquis de Ghamarande ayant à son bras la baronne de Simaise, puis Jean et Pedro Gastora.

JUv. 150. E. RiCHEBouRG. — Jean Loup. — En. J. Rouff et Qi». Liv. 150.

1194 TOUT POUR L'IiONNEUR.

Tous quatre s'avançaient d'un pas rapide, sans s'inquiéter de la pluie qui, après avoir cessé un instant, se remettait à tomber.

Les deux complices restèrent cloués sur place ccwime pétrifiés.

L'apparition menaçante du marquis ainsi accompagné leur disait assez que tout était perdu ; cette fois, ils étaient bien vaincus ; plus rien ne restait debout de leurs plans criminels.

Ils avaient été frappés d'une telle stupeur que les quatre justiciers purent monter les marches du perron et pénétrer dans le vestibule avant qu'ils aient eu seulement la pensée de fuir.

Garini sortit le premier de son immobilité.

— Que le baron s'arrange avec les siens comme il le pourra, se dit- ♦ il ; quant à moi, on ne me prend pas ainsi comme une souris dans une

souricière.

Et il bondit hors du vestibule, espérant qu'il s'échapperait facilement de Vhôtel.

Le baron, éperdu, presque fou de terreur, ne s'aperçut même pas que son complice venait de l'abandonner.

— Misérable, lui cria le marquis, que voulais- tu faire de mon fils?

— Maudit, lui cria la baronne, rends-moi ma fille, rends-moi mon enfant !

Landry parut.

W^ de Simaise est dans sa chambre, dit-il; venez, venez, suivezmoi.

La baronne et Jean s'élancèrent sur les pas de l'ancien marin.

Le marquis et Pedro Gastora tenaient le baron écrasé sous leurs regards chargés de mépris et de dégoût.

Le misérable sortit enfin de son état de torpeur et, à son tour, il songea à prendre la fuite.

Il poussa un cri de fauve blessé par le plomb du chasseur et disparut tout à coup par une petite porte ouverte derrière lui. Il gagna précipitamment l'escalier de service, qu'il grimpa haletant, et arriva dans sa chambre, oii il s'enferma et se barricada.

Il ouvrit son secrétaire et, avec une rapidité vertigineuse, il empila dans ses poches tout ce qu'il put trouver d'or, d'argent, de bijoux.

Alors il se redressa, eut un éclat de rire farouche et bondit ve/s une porte en criant :

— Ah ! ils ne me tiennent pas encore 1

Mais la porte ne s'ouvrit pas ; elle était fermée à clef de l'autre côté.

— Malédiction! hurla le baron; mais tous les démons de Tenfer sont donc contre moi!... Eh bien, je lutterai contre Tenfer, contre tout... Je triompherai, je... je...

La parole s'arrêta dans sa gorge ; il lui sembla qu'un cercle de fer rougi au feu venait d'être appliqué sur son front par une main invisible et vengeresse.

Il fit entendre un hurlement épouvantable.

Aussitôt, deux jets de flamme s*échappèrent de ses yeux et il bondit au milieu de la chambre avec une fureur de possédé. Il avait les cheveux hérissés sur le crâne, et la contraction de ses traits, le rendant plus horrible encore, tous les muscles s'allongeant ou se tordant, il était hideux.

Le délire s'emparait de son cerveau, il le sentait. La pensée lui échappait, il voulait la ressaisir : impossible! Une fureur de bête féroce s'allumait dans son regard farouche, éperdu !

II fit le tour de la chambre, ses mains crispées sur son front, se serrant les tempes, sous la peau desquelles le sang affluait à flots. Puis il s'arrêta et ses yeux tombèrent sur la pendule, dont, pendant un instant, il regarda fixement les aiguilles.

— Oh! oh! la folie! fit-il; non, je ne veux pas <ievenir fou ! Soudain, un frisson de terreur le saisit dans toutes les parties de son

corps, et un rire aigu, étrange, pareil à un bruit de fer sous la lime, éclata entre ses dents.

— Mourir, moi ! me tuer, moi ! s'écria-t-il ; allons donc ! Ils croient cela... Imbéciles !... Je ne veux pas mourir, je veux vivre... Je veux me défendre, lutter, oui, lutter jusqu'au bout !... Qu'ils tremblent tous ! Ils croient qu'ils me tiennent ! Ah ! ah ! Que je suis à leur merci ! Ah ! ah ! ah !

Et il eut de nouveau son rire de grincement de fer, saccadé, nerveux.

— Je veux fuir, reprit-il, passer la frontière; je suis le baron de Simaise, on me connaît ; partout je trouverai des amis... Oui, oui, il faut fuir... Je le peux, j'ai de For !

Il courut de nouveau à son secrétaire qu'il avait laissé ouv^t. Bien qu'il l'eût déjà fouillé, la fièvre au bout des doigts, il s'empara de papiers qu'il fourrait dans ses poches en murmurant :

— Encore des billets de banque, encore, toujours...

Puis, comme s'il eût oublié sa résolution de fi^ir, il resta un instant immobile; ses yeux errèrent autour de lui, ayant l'air de chercha ; ils avaient l'égarement de la folie.

La bougie, qui éclairait vaguement la chambre, semblait l'attirer.

Cependant l'idée de fuir lui revint.

Il marcha vers une porte faisant face à celle qu'il n'avait pu ouvrir.

— Oui, je peux fuir par ici, grommela-t-il; je trouverai le couloir circulaire, Fescalier dérobé, la ruelle, la rue de Ponthieu !

Il ouvrit la porte.

Mais à peine eut-il franchi le seuil qu'un homme vêtu de noir se dressa devant lui, lui barrant le passage. Il crut que c'était le commissaire de police qui venait pour l'arrêter. Épouvanté, il se rejeta en arrière en tirant la porte sur lui. Et comme la maison était pleine de rumeurs sourdes, il s'imagiitta qn*'û j av^iî da^ ft^esits de police de tous les côtés et que toutes les issues de l'hôtel étaient gardées par des gendarmes.

Pourtant, derrière la porte, il n'y avait personne. Dans son égarement, le baron avait pris son ombre pour un homme.

Le corps ployé, les yeux, démesurément ouverts, roulant dans les orbites, il écoutait, Foreille aux aguets.

Des bruits divers se faisaient entendre dans les corridors et les escaliers ; les portes s'ouvraient et se fermaient avec violence ; on entendait des gens courir, des cris, des exclamations désespérées.

Pour le baron, ces pas, ces cris étaient ceux des agents de la force publique, venant pour s'emparer du faussaire, du voleur, de l'assassin !

Il se redressa, les yeux étincelants de fureur. Il eut dans sa gorge en feu un râle suivi d'un grondement sourd.

— Ah! ah! ils veulent me prendre! hurla-t-il. Non, non, je ne veux pas!...

Et menaçant, les poings tendus, ayant l'air de se ruer sur un être imaginaire :

— Arrière! misérables coquins, arrière! criait-il; on ne m'arrête pas, moi!... Je suis le baron de Simaise!

Et il allait, tournant sur lui-même, bondissant, jouant des poings comme un boxeur qui s'ouvre un passage à travers un cercle d'adversaires. '

Soudain il s'arrêta.

— Je les entends, reprit-il d'une voix étranglée, ils montent, ils viennent, ils vont enfoncer la porte... Ah! ah ! les gendarmes, les hommes de justice en robe rouge, la cour d'assises, le bourreau... Horreur!... Jamais! jamais !... Les voilà! les voilà!... Ah ! les misérables, les lâches, les brigands!... Dix contre un!... C'est Jean Loup qui les conduit... Ah! ah! ah! Ils me tiennent, ils m'étranglent!... J'étouffe, j'étouffe!

Et, fou furieux, envoyant des coups de poings et lançant des ruades dans le vide :

— Laissez-moi, laissez-moi ! hurlait-il ; vous voulez me traîner en prison... Non, non. Je vous échapperai, coquins, bandits que vous êtes!... Vous ne m'aurez pas vivant!... J'ai le poison^ le poison!... La boîte d'argent, oii est-elle?...

— Ah! je me souviens, là, sur la cheminée, dans la coupe de bronze.

Il bondit vers la cheminée^ saisit la fameuse boîte aux quatre flacons, qu'il ouvrit, et partit d'un bruyant éclat de rire.

— Voilà, voilà, reprit-il, je tiens le poison! Sauvé! sauvé!... Je me moque de la justice et de tous ses gendarmes !

11 déboucha rapidement le petit flacon, mit le goulot dans sa bouche et avala tout le liquide par un mouvement convulsif.

La dernière goutte était à peine dans sa gorge qu'il s'abattit comme une masse sur le parquet où il resta étendu sans mouvement, inerte.

On eût dit qu'il venait d'être foudroyé.

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