‹ Jean LoupChapitre 129 sur 153 · LE RÉVEIL · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL

— Madame la baronne, dit le marquis, c'est une bonne nouvelle que je vous apporte : vous ne tarderez pas à serrer votre lille dans vos bras.

— Ah! monsieur le marquis, ah!...

Elle ne put prononcer que ces mots. Elle suffoquait de bonheur. Mais elle joignit ses mains et son regard se tourna vers le ciel.

— Vous allez retourner immédiatement chez M. de Violaine, reprit \ marquis, et vous y attendrez M"* de Simaise.

Le bandit avait passé la nuit sur une chaise, les mains attachées (page 12361.

— Mais, monsieur, puis-je m'éloigner de mon fils ?

— Votre présence près de lui n'est nullement nécessaire. D'ailleurs je ne quitterai pas Thôtel de Simaise avant le réveil de M. Raoul.

— Eh bien, monsieur le marquis, je vous obéis.

M. de Ghamarande accompagna la baronne jusqu'à sa voiture, où il la fît monter, et donna l'ordre au cocher de revenir aussitôt qu'il aurait conduit M""" de Simaise chez le comte de Violaine.

LlV. 155. E. RlCHEBOURG. — JbAN LoUP. — CiD. J. ROUFF BT OK LIV 155L

La baronne partie, le marquis revint dans la chambre de Raoul, oii était restée Garlotta.

— Madame, dit le marquis à la jeune femme, je vous remercie sincèrement de votre dévouement; vous m'avez appris pourquoi j'ai eu l'honneur de vous trouver ici hier soir, mais vous ne m'avez point fait connaître la cause du profond intérêt que vous témoignez à quelques-uns des membres de ma famille.

— Je vous ai dit, monsieur le marquis, que je vous dirais qui je suis dans un autre moment.

— Le moment est-il venu, madame?

— Oui, monsieur.

— Alors je puis me permettre de vous demander votre nom?

— Je me nomme Garlotta.

-^ Garlotta, répéta le marquis, comme si ce nom lui rappelait quelque lomtain souvenir.

— Et^ c'est moi, monsieur le marquis, qu'on appelle la comtesse Garini.

M. de Ghamarande eut un haut-le-corps.

■ — Quoi! s'écria-t-il, vous êtes la femme de ce...

— Oh ! vous pouvez dire de ce misérable, monsieur le marquis. Non, Dieu merci, je ne suis pas^ sa femme; hélas! c'est déjà trop, beaucoup trop de porter le même nom que lui! Mais ne me jugez pas trop sévèrement, monsieur; si je ne suis pas exempte de reproches, je' ne suis pas ce que vous pensez de moi, peut-être.

— Oh! madame.

— Je vous l'ai dit, je. suis accourue ici pour protéger M. Raoul de Simaise et M^^^ Henriette contre les dangers qu'ils pouvaient courir. Je n'ai pas besoin de vous. dire, monsieur le marquis, que j'avais connaissance des odieuses machinations de M. ie baron de Simaise et de Garini.

Si M^^^ Henriette n'a pas été enlevée d'ici et conduite en Italie, dans un endroit où il vous eût été difficile, impossible, peut-être, de la retrouver, c'est à moi que vous le devez. Vous me croyez, n'est-ce pas^ monsieur ?

— Je vous crois et je vous remercie, madame.

— On s'intéresse à la situation de toute personne qui souffre, qui est menacée ou est une victime; mais je me suis intéressée aussi à M'^° de Simaise parce qu'elle était la parente de M. le marquis de Ghamarande.

— A cause de moi? fit le marquis surpris.

— Oui, monsieur le marquis, et à cause de la reconnaissance que j'ai gardée dans mon cœur. Je n'ai jamais oublié les bontés que *vl. Paul — c'est ainsi que nous vous appelions alors — a eues pour moi dans mou enfance.

- — Je ne comprends pas, madame.

— Jn mot va vous faire comprendre, monsieur le marquis : je suis uûcî des deux orphelines de Batavia, recueillies par M. Philippe de Villers.

— Garlotta, Garlotta! exclama le marquis; vous, mon enfant, c'est vous!

— C'est moi, monsieur le marquis.

— Et votre sœur?

— Hélas! Juanita est morte. Il y a là une sombre histoire, monsieur le marquis; si vous me le permettez, je vous la raconterai un de ces jours ; vous avez autre chose à faire, en ce moment, qu'à m 'écouter.

M. Raoul, je vous l'ai dit, et un médecin que j'ai fait venir Ta reconnu, a été endormi par son père, et sans doute sur le conseil de Garini.

Ge dernier, qui fabrique des poisons et des somnifères, a certainement fourni à son complice le narcotique qui a donné à M. Raoul ce long et inquiétant sommeil. Or, monsieur le marquis, Garini seul peut réveiller M. Raoul instantanément.

— Mais en ce cas...

— Attendez, monsieur le marquis ; avec Garini il faut toujours se tenir sur ses gardes; on ne peut guère le prendre que par surprise. Si vous alliez lui dire brusquement : « Vous avez le moyen de faire sortir de son sommeil M. Raoul de Simaise, vous allez de suite le réveiller, » il ne le ferait point.

Il faut que je le voie d'abord, que je puisse être un instant seule avec lui.,. Oh! ne craignez rien, monsieur le marquis, je hais ce misérable et ce n'est point moi qui chercherai à le soustraire aux châtiments qu'il a mérités.

— Eh bien, madame, je vais appeler un domestique et vous faire conduire près de mon prisonnier.

Gomme le marquis allait toucher le cordon de la soniiette, on frappa discrètement a la porte.

G'était Landry.

— Monsieur le marquis, dit l'ancien franc-tireur, le prisonnier insiste vivement pour vous voir; il a, dit-il une communication à vous faire concernant M. Raoul de Simaise.

Le marquis et Garlotta échangèrent un regard.

— Vous voyez, fit la jeune femme.

— Vous avez pensé juste, madame, répondit le marquis. Et s'adressant à Landry :

— Merci, mon brave ami, dit-il; je vais me rendre au désir de Carini. Voulez-vous m' accompagner, madame?

— J'allais vous prier de m'accorder cette faveur. Vous savez l'italien?

— Oui.

— Ne le laissez point voir tout à Theure. Quoi que vous entendiez, restez impassible. Vous êtes sûr de Caracole ?

— Son intérêt est de me servir : je tiens son sort entre mes mains.

— Vous voudrez bien l'éloigner afin que Garini, ou plutôt Zacharetti, ne se gêne pas pour parler.

— Vous avez dit Zacharetti...

— C'est le nom véritable du faux comte Carini.'

— Ah! il a volé un nom?

— Il a commis tous les crimes, monsieur le marquis.

— Veuez, madame, venez.

Un instant après, tous deux entraient dans la pièce où Carini était gardé à vue par l'ancien zouave et Caracole.

Le bandit avait passé' la nuit sur une chaise, les mains attachées derrière le dos et les pieds solidement garrotés.

— Laissez-nous, dit le marquis aux deux gardiens. Toi, continuat-il, s'adressant à Caracole, tu sais ce que je t'ai promis : la liberté ou le bagne.

En voyant entrer Carlotta, en qui il avait la plus aveugle confiance, Garini eut un tressaillement de joie. Il ne douta point qu'elle ne fût prête à le seconder dans ce qu'il pourrait tenter pour sortir du guêpier dans lequel il s'était fourré.

— Vous m'avez fait demander, dit le marquis ; vous avez quelque chose à me dire au sujet de M. Raoul de Simaise?

— Oui, monsieur. Mais, avant, je voudrais bien qu'on me déliât un peu les pieds. C'est la torture qu'on m'a infligée là.

Le marquis tira un canif de sa poche et coupa la cordé. Ayant l'air de se cacher du marquis, Carlotta dit rapidement en italien à l'oreille de Carini :

— Il ne connaît pas l'italien; je suis surveillée, mais pas autant que toi; si tu sais bien mener ta barque, tu te tireras d'affaire.

— Pas de conversation en langue étrangère, dit le marquis d'un ton rude ; voyons ce que vous avez à me dire, parlez.

— M. Raoul de Simaise dort toujours ?

— Oui.

— Son père lui a fait boire un narcotique.

— Nous l'avons deviné.

— Je connais ce narcotique et j'ai le secret d'en faire cesser l'effet immédiatement..

— Alors, que faut-il faire?

— Attendez, monsieur; donnant, donnant.

— Que demandez-vous ?

— Ma liberté.

— Vous serez libre demain après les obsèques du baron de Simaise. Garini eut son sourire étrange.

— Pourquoi souriez-vous?

— C'est que...

— Quoi?

— Je ne conseille pas à M. le marquis de faire enterrer son frère...

Et s' adressant à Garlotta, il ajouta en italien :

— Le baron n'est pas mort; il n'a pas pris de poison. Le marquis n'eut pas l'air d'avoir entendu.

— Que me dis-tu là, Guilio? fit Garlotta.

— Ge qui est; mais c'est du fils et non du pèie qu'il s'agit en ce moment.

— Viens donc vite réveiller M. Raoul.

— Je vous ai déjà défendu de parler en italien, dit le marquis; si vous continuez, madame, je vous déclare que je \"ous fais arrêter comme complice de cet homme.

J'ai consenti à vous le laisser voir, mais c'est tout.

— Vous êtes cruel, monsieur! fit Garlotta.

— Finissons-en; oui ou non, pouvez-vous faire cesser le sommeil de M. Raoul?

— Oui. Gonduisez-moi dans la chambre du baron.

— Pourquoi faire?

— Pour y prendre ce dont j'ai besoin.

Le marquis coupa la seconde corde qui attachait les mains de Garini.

— Venez donc, dit-il; mais ne cherchez pas à fuir ou, je vous le jure, je vous casse la tête.

Et le marquis tira de sa poche un revolver.

On passa dans la chambre mortuaire.

Le baron était couché, la face découverte, bien qu'il fût à demi enseveli. Un crucifix était placé sur sa poitrine; deux cierges brûlaient au pied du lit, près duquel une sœur de charité priait.

Garini alla droit à la cheminée et prit dans la coupe l'étui d'argent qui contenait encore trois flacons. Gela fait, on descendit dans la chambre de Raoul.

— Veuillez verser un peu d'eau dans ce verre, dit Garini au marquis.

Gelui-ci obéit, non sans émotion.

— Maintenant, monsieur le marquis, débouchez ce flacon, continua Garini, présentant la petite fiole rayée de rose. Bien. Versez dans le verre deux gouttes du liquide.

Le marquis suivit avec une Lttention scrupuleuse ces instructions.

— Bon, voilà qui est fait. Attendez que Teau prenne une teinte orangée. Voyez... le mélange est déjà fait. Maintenant^ à l'aide d'une cuiller, ouvrez la bouche du dormeur et, doucement, faites pénétrer cette potion dans son estomac.

Le marquis, aidé de Garlotta, fit assez facilement l'opération.

— La réaction commence, reprit Garini, dans trois minutes elle sera complète, et dans huit minutes le dormeur se réveillera paisiblement, aussi frais, aussi dispos que s'il sortait d'un sommeil ordinaire. Il aura seulement un peu de trouble dans les idées; mais cela se dissipera très rapidement.

Tout se passa ainsi.

Raoul ouvrit les yeux, s'étira, regarda autour de lui, se frotta les paupières, puis se mit sur son séant en poussant un long soupir.

— Où suis-je? dit-il.

— Auprès d'amis dévoués, mon cher Raoul, répondit le marquis émerveillé de ce qu'il venait de voir.

Raoul, qui n'avait vu d'abord que son oncle, aperçut Garlotta et Garini. 11 eut un mouvement de surprise, mais il resta silencieux. Les yeux fixes, il réfléchissait.

Tout à coup, la mémoire lui revint.

— Ah! je me souviens, je me souviens ! s'écria-t-il ; mon père!... le déshonneur!...

Et il cacha sa tête dans ses mains.

— Raoul, mon ami, ne pensez à aucune chose douloureuse, lui dit

affectueusement le marquis, en lui prenant la main; ne songez qu'à votre mère et à votre sœur.

— Ma mère ! . . . Henriette !

Le marquis se tourna vers Garini et Garlotta.

— Laissez-nous, je vous' prie, leur dit-il.

La jeune femme et le faux comte se retirèrent.

— Monsieur le marquis, il faut que je meure! s'écria Raoul.

— Pourquoi?

— Parce que portant un nom maudit, déshonoré, je ne peux plus vivre !

— Raoul, vous êtes dans Terreur, le nom de Simaise n'est point déshonoré.

— Mais les crimes de mon père!

— Ne sont connus, vous le savez, que de quelques personnes amies, qui garderont le silence.

Voyons, sont-ce MM. de Maurienne et de Violaine, les meilleurs amis de votre mère ; est-ce M. Pedro Gastora, qui va devenir le gendre de M. de Violaine; est-ce Jacques Grandin, qui est également l'ami de votre famille, qui songeront jamais à vous rendre responsable des crimes de votre père? Vous savez pourtant bien, Raoul, que je n'ai jamais voulu que les innocents portassent la peine des coupables !

En écoutant ces paroles, Raoul était assailli par toutes sortes de pensées douloureuses, et il comparait son père à son oncle.

Quelle différence entre les deux frères ! Autant le baron de Simaise était misérable, autant le marquis de Ghamarande était noble, généreux et grand.

— Enfin, Raoul, reprit le marquis, je veux que vous viviez afin de reconquérir les droits à l'estime des honnêtes gens perdus par votre père; je veux que vous viviez pour relever le nom de votre maison; enfin, Raoul, je vous ordonne de vivre pour votre mère* et votre sœur!

— Monsieur le marquis, répondit le jeune homme avec des larmes dans la voix, je vivrai !

— Bien, Raoul, mon enfant, bien !

Et le marquis prit le jeune homme dans ses bras et l'embrassa.

— Monsieur le marquis, demanda Raoul, ma sœur est-elle toujours

ici?

— Non, mon ami^ votre sœur n'est plus à l'hôtel de Simaise.

— Alors elle est?...

— Ghez M. de Violaine, près de votre mère Le marquis sonna. Landry parut.

— Ma voiture est-elle revenue? demanda le marquis.

— Pas encore, répondit Landry.

— Alors, dis qu'on attelle immédiatement; tu vas conduire M. Raoui chez M. le comte de Violaine.

Un instant après Raoul partait.

— Maintenant, murmura le marquis, voyons ce que signifient les étranges paroles de ce misérable Garini.

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