‹ Jean LoupChapitre 139 sur 153 · LA CONFESSION · texte numérisé non relu

LA CONFESSION

— Eh bien, ma fille, demanda Tabbé à Garlotta avec bienveillance, comment vous trouvez-vous ?

La jeune femme ne répondit pas tout de suite. Elle semblait se recueillir et rassembler ses souvenirs.

Au bout de quelques secondes elle tendit sa main au vieillard et répondit :

— Mieux; merci, monsieur l'abbé.

— Vous m'avez fait appeler, ma fille, serais-je assez heureux pour pouvoir vous rendre service ?•

— Oui, mon père.

— Parlez, ma fille ; que puis-je pour vous ?

— M'entendre en confession.

— Vous êtes fatiguée et pas en état, peut-être, de parler longuement; et puis il n'y a pas urgence absolue ; nous pouvons parfaitement remettre votre confession à demain.

— Non, non, tout d'e suite.

— Je le veux bien^ ma fille ; mais il ne faut pas que vous vous fassiez de vilaines idées... Vous savez que vous ne courez aucun danger,

— En êtes-vous bien sûr ?

— Très sûr : le médecin me l'a dit, me l'a affirmé.

— Ah ! le médecin vous a dit...

— Oui. Ainsi vous pouvez vous rassurer. Le médecm, un vieux praticien, que je connais depuis longtemps, est persuadé que votre état n'est pas dangereux ; et je pense comme lui que vous avez obéi à une frayeur de malade non motivée, en me faisant demander.

Garlotta eut un sourire triste.

— Je le crois aussi, répondit-elle ; mais il me semble que j'irai mieux encore quand vous m'aurez entendue et si vous me donnez l'absolution.

— Ma chère enfant, le divin maître a dit : — A tout péché miséricorae.

Alors Garlotta se tourna vers sa nièce.

— Ma chérie., lui dit-elle, laisse-nous.

— Oui, ma tante.

Et après avoir tendrement embrassé la malade, la jeune fille se retira.

Garlotta joignit les mains et ses yeux se fixèrent sur le prêtre.

— Ma fille, dit-il, je vous écoute.

La jeune femme raconta sa vie entière, sans rien cacher, s'arrêtant de temps à autre pour respirer et tousser.

— Ne vous pressez pas, ma fille, disait le prêtre, que cette toux opiniâtre et sèche inquiétait, j'ai tout le temps de vous entendre... Parlez à voix basse, j'ai de bonnes oreilles... Tenez, prenez un peu de votre potion.

Le prêtre se fit alors garde-malade ; puis il écouta de nouveau très attentivement.

Bientôt Garlotta arriva à l'endroit redoutable et terrible de ses aveux.

Alors elle s'arrêta brusquement, comme épouvantée de ce qui lui restait à dire.

Le prêtre comprit son hésitation et lui dit avec douceur :

— Jusqu'à présent, ma fille, vos fautes sont grandes, sans doute ; mais enfin elles sont de celles que Dieu peut pardonner, sans se montrer trop sévère, parce qu'elles ne sont pas vos œuvres à vous seules et que vous vous repentez. Ayez donc confiance et reprenez courage.

— Mon père, reprit la pénitente, croyez-vous que l'homme que je viens de vous faire connaître doive être châtié ?

— Dieu se chargera de ce soin, s'il parvient à échapper à la justice des nommes.

— - Les hommes ne peuvent rien contre lui.

— Dieu est là.

— Et si, moi, mon père, j'avais devancé le jugement de DieuV

— Que voulez-vous dire, ma fille ?

— Que je me suis fait justicière de ce misérable.

— Malheureuse ! Et de quel droit ?

— Du droit que je croyais avoir de me venger, en vengeant en même temps les autres victimes.

— Gommera avez-vous pu oublier qu'à Dieu seul appartenait le droit de punir?

— J'ai oublié cela, mon père ; j'ai puni ce grand coupable et je m'en accuse humblement devant Dieu et devant vous.

— Ainsi, vous avez tué I fit le prêtre en frémissant.

— J'ai fait pire, peut-être, mon père.

— Mon Dieu !

— J'ai infligé au coupable un supplice horrible.

— Vous me faites trembler.

— J'ai fait ensevelir et enterrer cet homme vivant !

— Horreur ! fit le prêtre, en se levant épouvanté.

Après s'être frappée la poitrine et voyant le prêtre disposé à l'écouter de nouveau, Garlotta raconta comment elle avait fait prendre à l'homme un narcotique, qui donnait à qui l'avait absorbé l'apparence de la mort ; elle expliqua que cet engourdissement de tous les membres, le froid et la rigidité du corps n'enlevaient pomt à la victime la faculté d'entendre et de comprendre.

Elle acheva en disant comment elle avait savouré sa vengeance en jetant à la face du mort-vivant tous ses crimes.

Le prêtre sentait ses cheveux se hérisser.

Une sueur d'épouvante mouillait son front.

— Quand avez-vous fait cela? demanda-t-il.

— 11 y a trois jours. ' .

— Et c'est de ce crime sans nom que vous me demandez Tabsoliition.

— Oui, mon père.

— Je ne puis...

— Si vous saviez comme je souffre!...

— Et lui, est-ce qu'il n'a pas souffert?

— Je me repens, je me repens !

-- Vous avez mis votre victime dans l'impossibilité de se repentir l

— Mon père, ayez pitié...

— Avez-vous eu pitié, vous ?

— Mon père, je suis condamnée, la mort m'étreint; me laisserezvous paraître devant Dieu sans vos prières ?

— Mes prières! je ne les refuse à personne... Mais vous absoudre... Je n'ai pas ce pouvoir... Le pape seul...

— Hélas! mon père, je voudrais pouvoir aller à Rome en me traînant sur mes genoux; mais, je viens de vous le dire, la mort est près de moi.

— Non, non, vous vivrez, vous devez vivre de longues années encore pour vous repentir et expier.

Elle ne savait pas refuser une aumône (page 1343).

— Ah! je le voudrais; mais les sources de la vie sont éteintes en

moi.

— Le docteur affirme le contraire.

— Le docteur se trompe.

— Pourtant...

— Je suis empoisonnée!

— Malheureuse! vous vous êtes empoisonnée!

LlV, 168. E. RicHEBOURG. — Jean Loup.— Ed. J. Rouff et G**. Liv. 168.

— Non. J'ai respiré, malgré moi et sans le savoir, les miasmes délétères d'un poison violent préparé pour l'homme qui m'a perdue.

— Oh !

— J'endure le martyre!... Vous voyez bien, mon père, que je ne puis aller à Rome.

Le prêtre regarda alors attentivement sa pénitente.

Ses traits étaient tirés; elle a /ait l'œil terne, le teint d'un gris

terreux.

Furtivement, il examina les bras croisés sur la poitrine; ils étaient maigres comme ceux d'une vieille femme, et cependant Garlotta n'avait pas quarante ans.

— Écoutez, dit le prêtre, je ne saurais vous absoudre, en ce momen du moins... Mais je prierai le Seigneur de m'éclairer et je vous promets de revenir,

— Quand?

— Dans trois jours.

— Si tari!...

— Je dois consulter mon évêque.

— Et d'ici là?

— Priez!

Le prêtre fit le signe de la croix. Puis tremblant, frémissant d'horreur, il s'en alla.

Jamais, dans sa longue carrière de confesseur, il n'avait reçu des confidences qui approchassent de celles qui venaient de lui être faites.

Garlotta le vit s'éloigner lentement, et elle se demanda avec anxiété s'il reviendrait.

C'est que la malheureuse jeune femme se repentait sincèrement.

Face à face avec elle-même et voyant la mort s'approcher, elle avait compris l'horreur de son crime. Et c'était vainement qu'elle invoquait, pour s'excuser à ses propres yeux, les infamies, les monstruosités commises par Zaccharetti.

L.e seniimeni de - sa culpabilité Técrasait et elle se demandait avec une indicible" épouvante quels tourments éternels lui étaient réservés.

Le médecin revint comme il l'avait promis.

Il trouva Charlotte au chevet de la malade, la câlinant et lui faisant entrevoir une guérison prochaine.

Garlotta était plus calme. La potiou avait produit un effet salutaire. Et puis, le fait seul d'avoir confessé son crime l'avait quelque peu soulagée.

— Eh bien, madame, dit le docteur, nous allons mieux.

— Un peu mieux, docteur.

— Voyons, racontez-moi ce que vous éprouvez.

Garlotta parla de ses douleurs atroces dans la poitrine, de ses étourdissements, d'un feu qui lui brûlait la gorge, des élancements aigus qu'elle avait dans la tête.

Mais elle ne dit pas un mot qui pût faire soupçonner au docteur Faction lente et terrible d'un poison asiatique.

Le docteur l'ausculta et lui donna les plus douces espérances.

Après avoir écrit une nouvelle ordonnance :

— Ce ne sera rien, dit-il. A demain, et ne vous tourmentez pas.

— Est-ce bien vrai, monsieur, demanda Charlotte au médecin en le reconduisant, est-ce bien ce que vous dites ?

— Sans doute. Toutefois, le cas est assez grave et certaines précautions me paraissent nécessaires.

—-Oh ! parlez, monsieur.

— Je vous conseillerai, par exemple, de faire changer d'air à la malade ; ce serait trè^ bon.

— Alors, monsieur ?

— Eh bien, il faudrait emmener au plus tôt votre parente dans le midi. Le climat de Paris ne lui vaut rien.

— Nous partirons dans quelques jours, monsieur.

— Très bien, le plus tôt sera le meilleur. Il faut absolument à votre tante les chauds ravons du soleil.-

— Et beaucoup de soins.

— Oui, et beaucoup de soins.

— Ils ne lui manqueront pas.

— J'en suis persuadé. Il faudra lui faire boire de bon lait.

— Oui, monsieur.

— Allons, à demain.

Le médecin croyait sérieusement avoir ail aire à une poitrinaire. Et la phtisie, compliquée d'une méningite, lui semblait arrivta à soi* dernier période.

VIÏI

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