AMIN ET MARABOUT
Raoul s'était aperçu de l'attention profonde dont il était l'objet de la part de la jeune femme, et en môme temps que sa rare beauté l'avait frappé, il avait remarqué l'ardeur du regard fixé sur lui, la coquetterie provocante du sourire, et surtout un geste d'une grâce adorable évidemment à son adresse.
Quand la jeune femme s'aperçut que le roumi la regardait avec une attention flatteuse, elle porta à ses lèvres une fleur qu'elle avait à la ùiain, y mit un long baiser et sembla toute prête à la lui jeter.
L'allusion était trop directe pour échapper à Raoul qui, si modeste qu'il pût être, n'en était pas moins homme.
— Le marabout a dit mon nom devant toi; je m'appelle Djorah (page 1400).
Son amour-propre fut agréablement chatouillé. Mais ce ne fut qu'un éclair; instantanément il eut comme honte de l'impression qu'il avait ressentie.
Il rougit, baissa les yeux et détourna la tête.
C'est que le souvenir de celle qu*il aimait s'était tout à coup réveillé dans son cœur.
La jeune Tunisienne devina-t-eiie la pensée du jeune officier ou se
LlY. 175, E. RiCHEBouRQ. — Jean Loup. — Ed. J. Rouff et C;»«, Liy, |75
sentit-elle blessée seulement du peu d'effet qu'elle avait produit? On ne saurait le dire. Toujours est-il que ses sourcils se froncèrent, qu'elle laissa tomber sa fleur et la foula sous ses pieds avec colère,
La femme est femme partout.
Cet. incident s'était passé avec une telle rapidité qu'il avait échappé à tout le monde. Mais il laissa dans l'esprit de Raoul une impression profonde. Il eut le pressentiment que cette jeune fille, si étrange dans ses allures, devait jouer un rôle important, sinon dans sa vie, du moins dans l'épisode de son voyage.
Les Kabyles rassemblés pour l'élection de l'amin manifestaient une certaine impatience; il leur semblait que' le roumi portait atteinte à
leurs droits.
Il faut dire que le gouvernement kabyle est le gouvernement républicain dans toute sa force primitive.
En effet, le pouvoir y est électif à tous les degrés, et l'élection se fait par le suffrage universel.
Chaque dechera se nomme un chef qu'on appelle amin. Cette qualification indique une idée de surveillance et de police bien plus aue d'autorité. L"'amin est pour ainsi dire le maire de la commune.
Tous les Kabyles en âge de porter les armes prennent part à l'élection. La réunion de tous les amins de la Kharouba forme le conseil de la tribu; c'est quelque chose comme notre conseil d'arrondissement ou même notre conseil général.
Ce conseil, en effet, délibère sur les intérêts communs, rend les jugements, prend des mesures générales et choisit parmi ses membres un président qui porte le titre d'amin des amins. Ce personnage a des pouvoirs particuliers : il est le chef politique et militaire de la tribu; mais sous la condition expresse que sa nomination ait été sanctionnée par les électeurs de toute la tribu.
D'ordinaire, c'est le marabout qui désigne le candidat pour chaque dechera, et il est bien rare que celui qu'il recommande ne soit pas nommé.
L'amin dont l'élection allait avoir lieu devant Raoul de Simaise, était un homme dans la force de l'âcje.
Il s'appelait Ben Hamed.
C'était un fort beau type du cavalier kabyle.
Visage carré, très expressif. La tête, surmontée de cheveux roux, un peu forte, avait un caractère d'énergie des plus accentués, à peine tempéré par la douceur de deux grands yeux bleus au regard profond.
La peau était relativement blanche ; les membres souples et robustes.
Ce qui distmguaU encore le candidat, c'était sa taille beaucoup plus
élevée que celle de ses compatriotes, qui sont généralement un peu trapus.
Il était le protégé du marabout et son élection, recommandée d'ailleurs par ses mérites personnels, était certaine.
Elle eut lieu, fut proclamée et saluée par une décharge générale de toutes les armes à feu.
[1 y eut alors un moment de confusion comme il s'en produit dans toutes les foules satisfaites.
On s'empressait autour de Télu pour le féliciter.
L'attention de Raoul était tout entière à ce spectacle, quand il se sentit tiré par son manteau.
Il se retourna vivement.
La jeune Tunisienne était à son côté. .
Raoul allait l'interroger; mais elle posa un doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence, et en même tomps son regard expressif commandait au jeune homme la circonspection.
Très surpris, Raoul se demandait ce que signifiait cette pantomime et quel pouvait être le but delà jeune fille, quand le marabout inLervmt.
— Que fais-tu là? dit-il à la Tunisienne.
— Je regarde et j'écoute, répondit-elle sans s'émouvoir.
— Ta place n'est pas ici.
— Ma place est partout oi^i il me plaît d'aller.
Il sembla à Raoul que les yeux du marabout étaient loin d'avoir une expression de colère.
Du reste, la jeune fille ne paraissait nullement intimidée. Elle regarda le marabout en face, fixement, avec une telle persistance railleuse que celui-ci détourna la tête.
Un sourire de triomphe glissa sur les lèvres de la Tunisienne, qui s'éloigna de quelques pas, mais non sans avoir lancé à Raoul un coup d'oeil qui pouvait être oii une provocation amoureuse ou un avertissement amical d'avoir à se tenir sur ses gardes.
Sur ces entrefaites, Raoul s'aperçut que le nouvel amin se dirigeait de son côté.
Évidemment, le chef kabyle allait l'interroger, c^'était son droit.
Mais au lieu de marcher tout droit vers l'officierfraucais, qui se disposait à le recevoir, Ben Hamed biaisa quelque peu de manière à passer près de la jeune fille à l'oreille de laquelle il murmura quelques mots.
Elle y répondit par un sourire dédaigneux et par un haussement d''épaules plus dédaigneux encore.
L'œil de l'amin lança un éclair que la Tunisienne essuya sans sourciller. Toutefois, elle s'éloigna encore de quelques pas, en se rapprochant
du groupe des femmes, qui entouraient la jeune fille dont les noces allaient se célébrer.
Cette scène, si rapide qu'elle eût été, n'avait pas échappé au regard investigateur du marabout. Son visage se contracta, une espèce de tremblement nerveux secoua ses membres et ses lèvres murmurèrent une sourde imprécation.
Mais il se remit bientôt, et quand Ben Hamed arriva près de lui et de Raoul, sa physionomie avait repris son impassibilité ordinaire.
Raoul, qui avait eu le temps de lire sur le visage du marabout, comprit qu'il existait une rivalité d'amour entre le marabout et Tamin, rivalité ensevelie jusqu'alors dans le mystère et qui venait de se révéler tout à coup.
— Ben Hamed, dit Raoul, je suis heureux d'avoir assisté à ton élection; je te souhaite le succès de tous tes désirs.
— Je te remercie, dit l'amin; je forme en ta faveur les mômes souhaits.
— Dis-nous ce que tu veux^ interpella le marabout.
— Je veux, répondit Raoul, s'ad ressaut à l'amin, connaître les intentions de ta dechora et t'ofTrir l'amitié des Français en échange de la tienne.
— Nous ne demandons rien aux chrétiens, répliqua le marabout ; n'est-il pas vrai, Ben Hamed?
— Rien, répondit l'amin.
Et tous deux firent mine de se retirer.
— Pourquoi, leur dit Raoul, répondez-vous si mal à ma politessu .
— Que pouvons-nous te dire? Gomment te répondre? répliqua le marabout, est-ce que nous ne sommes pas séparés de toi par nos mœurs, notre religion?
— Et puis, ajouta l'amin, nous ne pourrons jamais nous entendre.
— Pourquoi, quand je viens parmi vous en ami? Me croyez- vous donc capable de vous blesser dans votre conscience? Je vous le répète, je suis un ami.
— Oh ! ami ! fit Ben Hamed avec une expression de colère
— Oui, ami, accentua Raoul.
— Nous t'accepterions comme ami, dit le marabout, si nous pouvions oublier que tu es Français.
— Vous haïssez donc les Français ?
Il y eut comme une hésitation dans le regard de l'amin.
— Non, répondit gravement le marabout, et cependant ils nous ont soumis à leur domination.
— Et nous croyons, ajouta Ben Hamed, que les Français sont les instruments de la colère d'Allah !
— S'il en est ainsi, pourquoi tous deux me témoignez-vous de Taversion!
— De l'aversion! fit le marabout avec un accent indéfiflissable
— Sans doute, cela se lit dans vos yeux.
— Nous n'allons pas trouver les Français, nous ; ils ne doivent pas venir vers nous.
— Pourquoi donc, puis'qu'ils viennent en amis ?
Ben Hamed cherchait du regard la Tunisienne, qui s'était dissimulée derrière un groupe de femmes, mais qui ne perdait pas de vue les trois interlocuteurs.
Le marabout reprit : "
— J^ai fait serment de ne pas aller volontairement vers les Français et je tiens mon serment. » ^
Après un instant de silence il ajouta d'une voix sombre :
— Je le tiendrai toujours !
— Tu es un loyal montagnard.
— Oui, mais je sais que tu peux m'imposer la volonté des tiens.
— Sans doute.
— Vous êtes les maîtres, je ne Fignore pas !
— Eh bien?
— Je resterai près de loi, si tu l'exiges, mais je ne parlerai plus. Raoul comprit qu'il ne devait plus insister. Ce mélange de fierté et
d'obéissance lui donnait la mesure de la confiance qu'il devait avoir dans le marabout.
Cependant il n'était pas satisfait ; car ce n'était pas sur de pareilles déclarations qu'il pouvait renseigner ceux qui l'avaient envoyé sur les dispositions de la tribu et des tribus voisines.
— Je serai plus heureux ailleurs^ pensa-t-il.
Il fit un signe à son spahis et celui-ci lui amena son cheval.
— Reste sur le bien, dit-il au marabout en se mettant en selle.
— Va avec la paix, répondit le marabout.
— Au moment oii Raoul allait tourner bride, il aperçut la Tu^aisienne qui dardait sur lui un regard chargé de flammes.
Cette persistance l'intrigua de nouveau, et ii voulut en avoir le cœur net.
— Encore un mot, dit-il au marabout.
— Je t'ai dit que je ne voulais plus parler.
«— Il ne s'agit plus ni de toi ni des Français ; je te prie seulement
de me dire quelle est cette jeune fille qui nous regarde en ce moment avec une si grande attention.
Le marabout et Tamin tressaillirent et leurs regards se fixèrent sur Tofficier avec une expression d'étonnement et d'inquiétude.
— Que t'importe? fit Ben Hamed.
— Simple sentiment de curiosité... Évidemment cette jeune fille n'est pas née chez vous, et sa présence ici a lieu de me surprendre.
Le marabout plongea son regard dans les yeux du jeune officier comme pour lire au fond de sa pensée.
Le visage de Raoul resta calme.
— Elle te répondra elle-même, dit alors le marabout. Et il fit un signe à la Tunisienne.
Celle-ci, qui avait deviné qu'on s'occupait d'elle, s'avança d'un pas rapide.
LA BELLE DJORAH
Tout le monde s'était écarté pour livrer passage à la jeune fille Raoul remarqua alors qu'elle était l'objet d'une certaine déférence de la part des hommes et des femmes.
Quant à elle, elle marchait d'un pas délibéré, recevant avec satisfaction les hommages qui lui étaient rendus. Son visage brillait de fierté* et semblait dire à Raoul :
— Vois, comme on me respecte ; vois, comme on m'admire ! Quand elle ne fut plus qu'à deux pas du marabout, elle s'arrêta et
d'une voix harmonieuse elle lui dit :
— Père, que me veux-tu ?
Le marabout fronça les oourcils comme si ce nom de père, qui lui était donné, lui fut pénible à entendre,
— Approche, Djorah, dit-il d'une voix qui trembla légèrement.
Elle avança encore, mais en aff'ectant de s'écarter de l'amin, qui la dévorait des yeux.
— Le chrétien a quelque chose à te demander, dit le marabout avec un effort visible.
— Je suis aux ordres du seigneur français^ répondit Djorah, en souriant gracieusement.
Ben Hamed eut comme un grognement guttural de menace auquel la Tunisienne ne parut faire aucune attention.
— Je te remercie de ton bon vouloir, dit Raoul à Djorah.
— Parle, que me veux-tu?
— Je désire causer un instant avec toi !
— Pour quelle chose ?
— Quelques questions à t' adresser.
— Oh ! je suis prête à te répondre et tant qu'il te plaira.
— Eh bien....
— Attends que nous soyons seuls... Fais éloigner ton compagnon, ajouta-t-elle, en désignant le spahis de la main.
Raoul sourit, mais laissa voir sa surprise.
— Je désire qu'il en soit ainsi, dit Djorah.
— Soit, fit Raoul.
Il descendit de cheval, jeta la bride au spahis, fit un signe et le soldat s'éloigna.
Alors la jeuj^e fille prit familièrement la main de Raoul et l'attira, en lui disant :
— Viens!
Les deux kabyles échangèrent un regard rapide. Ben Hamed sembla vouloir s'opposer à leur passage. Mais, sans affectation^ d'un geste gracieux, la jeune fille l'obligea à s'écarter.
— Laisse-nous donc, lui dit-elle; c'est à moi et non à toi que le chrétien veut parler.
— Je ne pense pas qu'il ait peur que je t'emmène, fît Raoul en souriant.
La main de Djorah serra fortement la main du jeune homme.
— Elle a raison, dit le marabout, laissons-les. Et il entraîna Ben Hamed.
Djorah prit alors le bras de Raoul, et suivis à distance par le s[)nhis, qui tenait en main les deux chevaux, ils marchèrent vers un bouquci de figuiers qui se trouvait à environ cinquante pas de distance.
— Asseyons-nous, dit la jeune fille en s'arrêtant et en montrant un petit tertre servant de siège, nous senms mieux pour causer.
Raoul prit place sur le petit monti(îule; la Tuuisienne £:'assit |.rès de lui et se mit à le regarder avec une joie visible.
Le jeune homme, lui aussi, examinait Djorah avec une attention curieuse. Mais cet examen ne paraissait pas embarrasser la jeune fille ; elle s'y prêtait, au contraire, avec complaisance; sa petite vanité de femme y trouvait son compte.
Au bout d'un instant, donnant à sa voix une inflexion d'une douceur exquise, elle prit Ja parole :
— J'attends tes questions, dit-elle.
— Gomment t'appelles-tu?
— Le marabout a dit mon nom devant toi ; je m'appelle Djorah.
— Ce nom est joli.
— N'est-ce pas ?
— Et c'est pour cela qu'il te convient.
Le visage de la jeune fille se couvrit d'une vive rougeur.
— Les Français savent faire des compliments, dit-elle.
— Tu es vraiment charmante!
L'œil de Djorah s'illumina d'une lueur d'orgueil.
— Merci, dit-elle.
— Quel est ton pays ?
— Tunis.
— Je m'en doutais à ta grâce, à tes mains mignonne?, à tes beaux yeux.
Djorah buvait les paroles de Raoul.
— Gomment te trouves-tu en Kabylie?
— J'ai voulu yh venir.
— Quoi, tes parents t'ont laissé partir ?
— Ils n'ont pu me retenir.
— Soit ; mais t'ont-ils donc laissé voyager seule ?
— Ils ne m'ont pas donné la permission de voyager; je l'ai prise. — ■ Ainsi tu es venue seule danî§ ce pays étranger'/
— Oui; mais je iij suis pas une étrangère; tout 1^ monde connaît Djorah.
-- Ah! Mais écoute, Djorah, je ne comprends pas..,»
— Quoi?
— Que tu ais eu le courage de quitter ta famille. - J*ai de l'énergie; ce que je veux, je le fais!
— Je le vois.
— Mes parents m'ont reprise trois fois et trois fo:sje suis repartie; maintenant, ils me laissent libre.
— Quel âge as-tu?
^ — Dix-sept ans bientôt.
Le marabout remit à Raoul son chapelet (page 1408).
LiV. 176. — JEAN LOUP
Liv. 176.
— Dis-moi pour quelle raison tu f es éloignée de ta famill?.
— Je veux être indépendante.
— Ne crains-tu rien ?
— Que veux-tu que je crnii^ne?
— Mais... tout.
— Craindre! fit-elle avec un geste d'insouciance et de déli, qui craindrais-je? Les Français? Je les connais.
— Tu connais les Français ?
— Oui, et bien encore.
— Vraiment?
— Nos pères et nos frères nous disaient que les Français buvaient le sang des femmes et des enfants. J'ai- cru cela comme d'autres, autrefois...
— Et maintenant?
— Je ne crois plus au mal qu'on dit des Français.
— Et tu as raison, Djorah.
— Je sais qu'on nous trompe... Les Français ne font jamais de mal à ceux qui viennent à eux avec une main amie.
En prononçant ces derniers mots, Djorah tendit à Raoul sa main largement ouverte.
Le jeune homme là prit et la serra doucement.
Djorah aurait voulu sans doute une pression plus brûlante, indiquant plus de tendresse, car un nuage passa sur son front.
. — Enfm tu n'as pas peur des Français, reprit Raoul ;. mais les Arabes?
— Je ne les crains pas plus que les Français. Partout oii je vais, chez eux, ils m'offrent une place dans leurs demeures, me donnent des vêtements.
— Mais les Kabyles ?
— Ils ne sauraient non plus me faire du mal.
— Je le crois sans peine; mais ils pourraient vouloir...
— Quoi?
— Obtenir de toi certaines faveurs....
Djorali comprit. Elle sourit et répliqua :
— Ils n'oseraient pas !
— Et pourquoi n'oseraient-ils pas?... Tu n'as personne pour te défendre.
— Tu crois cela...
— Gomment, tu as ici un défenseur ?
— J'ai partout des défenseurs, par centaines...
— Je ne te comprends pas.
LiV. 176 E. RîCHEBOURG. — Jean Lolp. — Ed. J. Rouff et G»« Liv. 176.
LE MAL ET LE BiEN.
— C'est bien simple, pourtant.
— Explique-toi.
— Je suis marabout.
— Tu es marabout, toi, une femme T
— Oui.
Raoul était stupéfié.
Une femme marabout!... C'était la première fois qu'il entendait parler de cela.
Aussi un sourire d'incrédulité passa-t-il sur ses lèvres.
Rien n'était plus vrai, cependant. Mais le fait a besoin d'être expliqué. D'abord, qu'est-ce qu'un marabout ?
Voici comment Charles Nodier répond à cette question dans son Dictionnaire :
« Marabout, prêtre mahométan attaché au service d'une mosquée. »
Or, le marabout n'est pas prêtre et il n'est pas attaché à une mosquée.
A cela près, la définition du célèbre linguiste est vraie.
Le mot marahout désigne toujours un saint, un croyant de mœurs pures... quelquefois, attendu que le marabout, tout saint qu^il est, n'est souvent qu'un coquin. Le marabout n'a aucun caractère sacerdotal. C'est un lettré (taleb). Le titre de hadj (pèlerin) précède son nom quand il a fait le voyage de la Mecque. Sa vie est consacrée à Dieu. Les Arabes l'appellent mon père et lui obéissent aveuglement, le vénèrent et l'approuvent quoi qu'il fasse. Il est consulté dans les différends et ses décisions sont toujours respectées.
Le marabout, qui est pour l'Arabe la sagesse incarnée, est aussi consulté comme médecin. Vivant ou mort, le marabout exerce sur l'Arabe une influence à nulle autre pareille. Le lieu oii le marabout a été enterré est l'objet d'un pieux pèlerinage oii les femmes vont faire leurs dévotions.
Mais le mot marabout a encore une autre signification. Chez les orientaux, la créature humaine privée de sa raison est considérée comme touchée du doigt de Dieu. En France, dans certaines contrées, on dit : « C'est un innocent; » ce qui veut dire que si celui-là fait le mal, c'est sans en avoir conscience; que, par conséquent, non seulement on doit l'absoudre, mais encore le respecter.
Selon l'Arabe, l'être à qui Dieu a refusé l'intelligence n'a pas d'âme ; Dieu l'a gardée près de lui en mettant sur la terre cet être en apparence malheureuse, mais qui est un saint, un marabout.
De cet ordre d'idées résulte cette conviction profonde, que les actes
d'un fou, c'est-à-dire d'un marabout doivent être tolérés, si répréhonsiblcqu'ils soient.
Quoi que fasse le marabout, il est pardonné au nom de la religion.
Voilà pourquoi et comment Djorah. était marabout. Les Arabes la considéraient comme innocente, et la jeune fille, qui au résumé n'était qu'une indépendante, une révoltée sociale, avait profité de cette superstition pour donner carrière à toutes ses fantaisies.
Gomme femme, sa conduite était-elle irréprochable ? Nul n'aurait pu l'affirmer; mais nul aussi n'auiait pu dire le contraire.
Tout ce qu"'on savait, c'est qu'elle avait été poursuivie par les assiduités d'un Tunisien et qu'elle avait allumé les désirs d'amour dans plus d'un cœur.
Chose curieuse : eût-elle été libertine que le titre de marabout lui aurait été conservé. Les Arabes ont des idées si sévères sur la chasteté des femmes qu'ils n'hésitent pas à croire privée de raison celle qui foule aux pieds les principes sacrés de la pudeur.
La stupéfaction de Raoul et son sourire d'incrédulité n'avaient pas échappé à Djorah. Après un court silence, elle reprit :
— Ce que je viens de te dire te paraît surprenant, et pourtant cela est. Oui, je suis marabout. Tu peux me croire, car je ne sais pas mentir. Je n'ai pas le temps de t'expliquer ce mystère ; sache seulement que le titre de marabout m'a été donné parce que l'on prétend que je ne sais ni ce que je dis, ni ce que je fais.
— Est-ce vrai?
— Peut-être, répondit-elle avec un fin sourire ; dans tous les cas, je sais ce que je dis en déclarant que tu es beau et brave.
— Épargne ma modestie, fit le jeune homme, appelant un sourire sar ses lèvres pour dissimuler son embarras, car les paroles de Djorah commençaient à le gêner singulièrement.
— Écoute encore, continua-t-elle, je sais ce que je fais en te disant que le t'aime et en te priant de m'emmener.
Il n'y avait pas d'équivoque possible.
— Tu sais bien, répondit Raoul, que je ne peux pas t'emmener.
— Pourquoi?
— ilais...
— Je suis libre, tu l'es aussi, emmène-moi !
— Non, répondit l'officier en se levant pour couper court à Teii- Iretien. ^
— Ah! fit Djorah.
|/,n6 LE MAL ET LE BIEN.
Elle rejeta sa jolie têle en arrière et son front se couvrit d'un voile de tristesse.
— Adieu, dit Raoul.
— Non, pas adieu, répliqua-t-elle vivement ; tu ne veux pas m'cmmener, soit; mais tu ne peux pas m'empêcher de te suivre.
— GoQiraent, tu veux me suivre, malgré ce que je t'ai dit? »
— Oui; mais pour toi et non pour moi !
— Que veux-tu dire ?
— Tu cours des dangers; je veux être auprès de toi pour t'aider à ejQ sortir.
— Un officier français n'a pas besoin du secours d'une femme, -r- Dans ton pays, c'est possible ; mais ici c'est autre chose.
— Ni dans mon pays ni ailleurs.
— Soit. Mais si je te disais que moi aussi je cours un danger et que j'ai besoin de ton bras?
C'était un appel direct à la générosité du jeune homme.
— Parle, dit-il vivement; si je puis t'être utile, tu peux compter sur moi.
— Écoute : sache d'abord que jusqu'à ce jour aucun homme ne m'a touchée.
— Aucun?
— Je te le jure par le Coran.
— Je te crois.
— Trois hommes ont voulu me posséder : un Tunisien, Ben Aour, que j'ai repoussé, et qui de dépit s'est fait bandit ; Ben Hamed, le nouvel amin, que tu as vu; enfin le marabout qui t'a parlé.
— Eh bien, tu te débarrasseras de l'amin et du marabout comme tu t'es débarrassée du Tunisien.
— C'est moins facile. Le marabout peut, s'il en trouve l'occasion, s'emparer de moi et me violenter, même en public.
— Ce serait monstrueux.
— Oui, mais c'est ainsi. Quant à l'amin, il me tuera si je lui résiste.
— Mais tu n'es pas forcée de rester ici.
— Sans doute, puisque je te demande de m'emmener.
— Je croyais que tu n'avais peur de rien?
— Sachant que je suis maiabout^ on me respecte; et puis cour ne rien craindre j'ai encore ceci.
Et elle tira de son sein un petit poignard à lame recourbée.
— Allons, tu es brave^ Djorah; celui que tu choisiras sera fier-
— C'est toi que j'ai choisi et tu me repousses.
— Tu sais pourquoi.
— La mission dont tu es chargé ne le permet pas de m emmener, ;e le comprends... aussi je ne veux plus que Le suivre pour te servir et te défendre.
— Encore une fois, je ne veux pas être défendu par une femme. Djorah hocha la tôle et sourit tristement.
— x\s-tu seulement un anaya? demanda-t-elle.
— Non.
— Tu as tort, il faut en demander un.
— A qui ?
— Au marabout qui s'avance vers nous, trouvant trop long notre entretien.
— A lui ?
— Oui. Mais laisse-moi faire.
Le marabout aimait Djorah brutalement, et son instinct et sa perspicacité lui avaient fait deviner les tendres sentiments de la jeune fille pour le roumi.
— Eh bien, dit-il avec un mouvement de jalousie mal déguisée, le chrétien t'a-t-il dit tout ce qu'il voulait?
— Oui. Mais il va partir et j'allais aller vers toi pour te demander quelque chose en son nom.
— Me voilà, pourquoi ne parie-t-il pas lui-même ?
— Parce que je l'ai prié de me laisser présenter sa requête.
— Que veut-il ?
— Que tu lui donnes ton anaya.
Le front du marabout devint grave.
— Hésiterais- tu? ht Djorah. Le chrétien est venu en ami; tu l'as accueilli comme tel et il n'a rien à craindre de toi. Mais il va poursuivre sa route, la nuit.
— La nuit? Tu veux voyager de nuit? demanda le marabuuc à Raoul.
— Oui, car je suis pressé.
— C'est imprudent.
— En quoi?
— En pays kabyle tu n'as rien à redouter, le montagnard est loyal , mais tu peiix rencontrer un Arabe, un baudit, et alors...
— Nous serons deux.
— Je sais que les Français sont braves ; mais crois-moi, ne voyage pas de nuit. Reste ici, je t'offre l'hospitalité.
— Je suis. forcé de me remettre en route.
— En ce cas Djorah a raison, il te faut mon anaya. Tiens, prends ! Le marabout remit à Raoul son chapelet et poursuivit :
— Il est connu dans tous les villages de la Kharouba; quand tu seras aans la dernière dechera, tu le présenteras au marabout, qui t'en remettra un autre, et tu pourras ainsi parcourir tout le pays sans danger.
Cette fois, avec Taide du Prophète, la dechera el Kelba n'aura pas à expier un crime.
Djorah eut un sourire de triomphe.