ITN SOUFFLET, UN COUP DE POING
Les Prussiens faisaient dans le département d'importantes réquisitions; ils enlevaient les récoltes de gré ou de force, et vidaient successivement tous les greniers. Ah ! il ne faisait pas bon leur résister! Les coups de plat de sabre et de crosse.de fusil allaient leur train. Si on les menaçait, on risquait sa liberté et même sa vie.
Intimider, effrayer, terrifier les populations^ tels étaient leurs procédés ordinaires.
Ils forçaient les cultivateurs à conduire à Épinal, avec les bêtes de trait qu'ils ne leur prenaient pas, chevaux et bœufs, les chariots chargés de leurs réquisitions à main armée.
Ils avaient à Épinal un magasin général, véritable grenier d'abondance. Là on faisait chaque jour une distribution énorme de vivres, de grains et de fourrages. Si Tavoine manquait, comme elle ne leur coûtait pas plus cher que le blé, ils donnaient le blé à la cavalerie.
Outre la garnison importante qu'ils avaient à Épinal, il j passait aussi, journellement, de nombreuses troupes. Il fallait bien pourvoir aux besoins de ces cohortes, qui arrivaient de tous les pays d'Allemagne pour se ruer sur la France.
Un jour, un convoi de réquisitions fut attaqué, près de Mareille, par une cinquantaine de francs-tireurs. A la suite d'une défense qui dura moins d'un quart d'heure, les francs-tireurs s'emparèrent du convoi. Sur douze Prussiens qui escortaient le convoi, neuf restèrent sur le terrain, cinq morts et quatre blessés ; les autres avaient pris la fuite.
Les habitants de Mareille, sur l'ordre de Jacques VaiUant, recueillirent les blessés et enterrèrent les morts.
La journée du lendemain se passa sans incident ; mais le surlendemain, un peu avant la nuit", quatre cents hommes environ, amenant avec eux deux pièces de canon, arrivèrent à Mareille. Le commandant de cette troupe était un officier de Poméranie, grossier et brutal.
— Monsieur, dit-il au maire d'un ton hautain et insolent, nous vous rendons responsables, vous et tous les habitan.ts de la commune, de ce qui s'est passé avant-hier.
— Et pourquoi? demanda Jacques Vaillant.
— D'abord parce que le convoi a été attaqué près d'ici et que votre devoir était de protéger nos soldats et au besoin de les défendre.
— Pardon, monsieur l'officier, mais il me semble que vous oubliez que nous sommes en guerre : ce qui s'est passé avant-hier sur la route n'est-il pas un fait de guerre ?
— Non, s'écria l'officier avec emportement ; car nos soldats ont été surpris et assassinés par des bandits !
— Des Français qui combattent pour la défense de leur pays ! répliqua le maire avec dignité.
— Des francs-tireurs, monsieur, des bandits, vous dis-je, des brigands !
— Un franc-tireur est un soldat, un brave soldat comme un autre.
— Nous n'admettons pas cela, nous; nous ne l'admettrons jamais, riposta le Poméranien en frappant du pied avec colère. Mais, continuat-il, toute cette discussion est inutile. Voici ce que- je veux : plusieurs habitants de Mareille, — on m'a dit douze, — ont pris les armes contre nous et font partie de la bande qui a attaqué le convoi ; il me faut ces douze hommes.
Le maire haussa les épaules.
— Ah! çà, fit-il, est-ce que vous croyez que je les ai mis sous clef, pour n'avoir qu'à vous dire : Prenez-les ! Si vous avez absolument besoin de ces hommes, , monsieur l'officier prussien, allez les chercher.
Le Poméranien devint rouge comme une écrevisse cuite.
— Monsieur le maire, répliqua-t-il, si les francs-tireurs de Mareille ne sont pas dans la commune, ils y ont chacun leur famille; eh bien, je me contenterai, jusqu'à ce qu'ils viennent se livrer eux-mêmes à Épinal, de prendre en otage une personne de chaque famille. J'ai dit. Maintenant, monsieur le maire, vous allez me livrer mes otages.
Jacques Vaillant devint affreusement pâle et se mit à trembler d'indignation et de colère.
— Monsieur l'officier, s'écria-t-il d'une voix vibrante, je ne suis qu'un pauvre vieillard, mais c'est un cœur français qui bat dans ma poitrine ! Je n'ai que ceci à vous répondre : Vous venez d'insulter un vieux soldat de la France !
Sur ces mots, Jacques Vaillant tourna brusquement le dos au Prussien et sortit de la salle de la mairie.
I/officier n'avait qu'un signe à faire pour que le vieillard fût saisi et
ramené devant lui. Il le laissa aller. Mais ses yeux étincelaient de fureur mal contenue, et il tordait sa longue moustache avec rage.
Au bout d'un instant, il s'adressa à un de ses subordonnés et lui dit :
— Prenez vingt hommes, choisissez la plus grosse ferme dans le village et mettez-y le feu immédiatement. Gela d'abord, nous verrons après. Allez!
L'officier subalterne porta la main à son front et sortit pour exécuter l'ordre de. son chef.
Debout sur une des larges entailles de la Bosse-Grise, Jean Loup avait vu arriver les Prussiens, et il était resté à la même place, rêveur, les yeux fixés sur les maisons de Mareille, que la nuit n'avait pas tardé à envelopper de son ombre.
Jean Loup ignorait absolument ce qu'est cette chose horrible qu'on appelle la guerre ; mais il savait que les Prussiens étaient les ennemis des Français comme les animaux féroces sont les ennemis de l'homme.
L'avant-veille il avait été témoin de l'attaque du convoi. Déjà, quelques jours auparavant, il avait vu un paysan de Blignicourt frappé à coups de crosse de fusil par des soldats furieux, et laissé sur la place à demi assommé.
G'était plus qu'il n'en fallait pour que Jean Loup prît en haine les soldats allemands.
I^a nuit, comme nous venons de le dire, l'avait surpris sur une des plates-formes de la Bosse-Grise. Il se disposait à descendre pour rentrer dans sa grotte, lorsque d'immenses clameurs vibrèrent dans l'air, traversèrent l'espace et arrivèrent jusqu'à lui.
Presque aussitôt une grande flamme rouge, de laquelle se détachait comme une pluie d'étincelles, s'élança vers le ciel au milieu d'un immense tourbillon de fumée. La flamme était si vive que le village tout entier se trouva subitement éclairé et que la clarté vint frapper le rocher, comme en plein jour les rayons du soleil.
Jean Loup comprit qu'une maison était en feu. Une fois déjà, mais de loin, il avait eu sous les yeux le spectacle d'un incendie. L'occasion se présentait de voir de près, il ne voulut pas la laisser échapper.
Il descendit rapidement et d'autant plus facilement que la flamme l'éclairait, et partit comme une flèche. Il arriva sur le lieu du sinistre en passant à travers les jardins; craignant d'être aperçu, il oe glissa dans une espèce de cabane^ construite avec des fagots, dans laquelle on avait suspendu des touffes de haricots pour qu'elles achevassent de sécher à l'abri de la pluie.
De là, à trente pas seulement de la maison qui brûlait, il pouvait
admirablement voir Fincendie et ne rien perdre de la scène étrange qui se passait dans la rue.
Les soldats prussiens formaient un large cercle autour de la maison et tenaient à distance les habitants qui essayaient d'approcher. Aux larmes des uns, aux cris d'épouvante, de désespoir et aux exclamations furieuses des autres, les soldats répondaient par de bruyants éclats de rire.
Un homme et une femme, — c'étaient le fermier et la fermière, — suppliaient les soldats de leur permettre de sauver au moins leur bétail. Larmes, gémissements, prières, tout fut inutile. Ils furent repoussés loin de leur demeure, dont le toit allait bientôt s'effondrer.
On entendait dans les écuries un vacarme infernal. C'étaient les hennissements des chevaux, les beuglements des bêtes à cornes, les bêlements des brebis, le bruit sourd de pieds enragés battant le sol ou frappant des planches dans des ruades folles. Les pauvres bêtes affolées, à demi asphyxiées par la famée, bondissaient, se tordaient, s'étranglaient, faisaient des efforts désespérés pour rompre leurs liens.
Mais le chef avait dit :
— Que tout brûle !
Et tout brûlait Les animaux étaient condamnés à être grillés au milieu de l'immense brasier.
Dans l'espace libre de la rue, trois ofliciers se promenaient tranquillement, en fumant leur cigare. L'un d'eux était le commandant.
Tout à coup, un homme franchit la haie formée par les soldats et marcha rapidement vers les trois officiers.
Jean Loup reconnut Jacques Vaillant.
Le vieillard s'adressa au commandant :
— Monsieur, lui dit-il d'une voix éclatante, et ne pouvant contenir sa colère, ce que vous avez fait est infâme !
— J'offre un feu de joie à mes soldats, répondit cyniquement l'officier.
— Prussien, riposta Jacques Vaillant avec plus de violence encore, votre conduite n'est pas celle d'un homme ; ce que vous avez, fait, c'est l'action d'un lâche !
L'oÉ^cier leva la main et frappa le vieillard au visage.
Oh! oui, Jacques Vaillant ne s'était pas trompé; c'était bien un
lâche !
Tout étourdi, le vieillard fit quelques pas en arrière en chancelant; puis il se redressa, prêt a s'élancer sur son brutal agresseur. Il n'en eut pas le temps.
JEAN LOUP. 23y
Jean Loup avait vu. 11 poussa une sorte de rugissement, bondit hors de la cabane, sauta par-dessus une palissade, culbuta un soldat qui se trouvait sur son passage, fondit sur l'officier et, d'un seul coup de poing, qu'il lui porta en pleine figure, il le coucha à terre tout de son long, sur le dos.
— Jean Loup ! c'est Jean Loup ! s'écrièrent cinquante voix dans la foule.
Un murmure de colère avait suivi le soufflet ; un murmure de satisfaction et d'approbation suivit le coup de poing.
Les paysans n'avaient plus Tair de se souvenir que Jean Loup était accusé d'un crime odieux ; ils ne voyaient que le fait du moment : le maire de Mareille, le vieillard vengé.
Jean Loup était arrivé comme un boulet de canon et avait frappé comme la foudre.
Avant que les deux officiers aient eu le temps de revenir de leur surprise, Jean Loup avait disparu à travers les jardins, après avoir fait une seconde fois une trouée dans le cercle des soldats.
Les deux officiers aidèrent leur cbei ^t se relever; il était complètement étourdi, aveuglé, et couvert de sang. Il avait le nez écrasé et quatre dents cassées.
Une heure après, les Prussiens s'éloignaient de Mareille. Ils emmenaient un prisonnier : Jacques Vaillant.
Après son exploit, Jean Loup était rentré dans sa grotte, s'était jeté sur son lit de feuilles sèches et n'avait pas tardé à s'endormir. Son sommeil fut très agité ; toute la nuit il eut le cauchemar.
Il ne voyait que des maisons en feu et des casques pointus; il n'entendait que des hurlements, des éclats de rire de démons/ les explosions de la poudre, un cliquetis d'armes dans le choc d'une bataille. Au milieu de la mêlée, il vit un homme, coiffé d'un casque doré, qui frappait à coups redoublés une femme, une jeune fille. Il reconnut l'homme : c'était le chef à qui il avait fait sentir la force de son bras; il reconnut la jeune fille : c'était Henriette de Simaise.
Il se réveilla en poussant un grand cri. Il était tout en nage. La sueur qui perlait sur son front était glacée. Son cœur battait à se rompre et il sentait sur sa poitrine comme un poids qui l'empêchait de respirer. Il lui fallut près d'une demi-heure pour se remettre.
Un filet de lumière tomlpa dans la grotte et lui annonça la naissance du jour.
11 se dressa debout, s'étira les bras, marcha dans les ténèbres vers u^ coin de sa demeure, et ses mains cherchèrent à tâtons. Après le rêve, il
240 L'ENFANT Dll MALHEUR.
avait fait ses réflexions et une idée lui était venue. Ses mains rencontrèrent le fusil et il eut son grognement habituel, lequel, chez lui, était aussi bien la manifestation de la colère que celle de la joie.
Il ne s'était jamais servi de son fusil pour faire la chasse aux oiseaux ou à tel ou tel autre gibier de la forêt. Pourtant, il savait tirer. Jacques Grandin lui avait appris le maniement de cette arme : à charger, à épauler, à mettre en joue, à faire feu.
Le fusil, depuis si longtemps au repos, allait enfin jouer un rôle. Jean Loup avait résolu de faire la chasse aux Prussiens.
r£ PARTLSAN
Bien qu'il eût alors plus de vmgt ans, notre sauvage, sans famille, sans nom, sans état civil, n'avait pu être appelé au tirage au sort; mais il allait, de plein gré, satisfaire en quelque sorte à la loi du recrutement.
Jean Loup se faisait franc-tireur; il allait payer la dette que tout homme valide doit à la patrie.
Il passa une partie de la matinée à nettoyer, aussi bien qu'il le put, la batterie du fusil et à enlever les nombreuses taches de rouille qui commençaient à ronger le canon d'acier.
Quand il jugea l'arme dans un état satisfaisant, c'est-à-dire suffisamment propre, il rentra dans la grotte, enfonça sa main dans une fente et la retira tenant entre ses doigts la pièce d'or que le cocher Landry avait, à, son insu, glissée dans sa poche.
Cela fait, il sortit, prit le fusil qu'il avait laissa sur une roche, le mit sur son épaule et s'éloigna rapidement.
Bientôt il se trouva sur le chemin qui traverse cette partie de la forêt et conduit directement à Blignicourt.
Après une bonne heure de marche, il arriva au village.
On savait déjà à Blignicourt que, la veille, il avait presque assommé
Quand les cavaliers furent à peu près en face de lui, il tira ses deux coupa . et les deux hommes fombèrent (page 246).
LiV. 31. — JEAN LOUP
Liv. 31,
un officier prussien, lequel avait eu le triste courage de porter la main sur le maire de Mareille, un vieillard.
A Blignicourt, nous le savons, personne ne lui était hostile; aussi Taccusation portée contre lui y avait-elle trouvé de nombreux incrédules.
— Mais voyez donc" Jean Loup, disait-on en le voyant passer, Jean Loup avec un fusil?... Qui donc lui a donné ce fusil? Où donc va-t-il comme cela? Regardez comme il se redresse, comme il a Tair crâne!
— S'il savait se servir de son fesil, dit un paysan, je plaindrais les bêtes delà forêt; quelle boucherie, mes amis, quelle boucherie !
— Ce n'est pas le tout d'avoir un fusil et de savoir s'en servir, répliqua un autre paysan, il faut encore avoir de la poudre, du plomb, des capsules. Or, où voulez-vous que Jean Loup trouve tout cela? Les munitions ne se donnent pas, elles s'achètent, et tout le monde sait que Jean Loup n'a jamais eu un sou dans sa poche.
— C'est vrai, ce pauvre Jean Loup ! J'ai encore chez moi, dans un placard, cinq cents grammes de bonne poudre de chasse et plus d'un kilogramme de gros plomb; j'en ferais volontiers cadeau à Jean Loup pour peu que cela lui fît plaisir.
Dans la rue les gamins criaient :
— C'est Jean Loup! Bonjour, Jean Loup! Comment vas-tu, Jean Loup ? Est-ce que tu vas à la chasse ?
Jean Loup n'écoutait rien; mais il marchait lentement, jetant les yeux à droite et à gauche sur les maisons. Enfin, il s'arrêta devant la boutique de l'épicier. La porte était ouverte, il entra.
C'était la première fois qu'on le voyait mettre les pieds dans une maison. On trouva cela si étrange qu'il y eut bientôt un rassemblement devant la boutique.
L'épicière, seule en ce moment, avait eu d'abord grand'peur et s'était réfugiée derrière son comptoir. Mais elle se rassura en voyant que Jean Loup lui rendait visite avec des intentions tout à fait pacifiques.
— Que voulez-vous? lui demanda-t-elle.
Jean Loup fit sonner le carreau de terre cuite sous la crosse de son fusil et par gestes, montrant sa pièce de vingt francs, il essaya de dire à l'épicière ce qu'il voulait.
Celle-ci ne parvenait pas à comprendre.
Derrière Jean Loup, quelques curieux étaient entrés dans la boutique. S'ils avaient été étonnés en le voyant franchir le seuil de la maison, ils le furent bien plus encore quand ils virent une pièce d'or reluire entre ses doigts.
LlV. 31- E. RiCHEBûURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et C^\
Quoi, Jean Loup avait de l'or! Gomment cela se faisait-il? Avait-il donc découvert un trésor?
Certes, il ne pouvait venir à l'idée de personne qu'il avait dérobé quelque part ce louis d'or.
— Comment, dit un homme à Tépicière, vous ne voyez pas ce que Jean Loup vous demande?
— Non, vraiment.
— Pourtant, c'est facile à deviner : il désire vous acheter ce qu'il faut pour charger son fusil.
— C'est vrai, c'est vrai, fit la femme en se frappant le front; comment n'ai-je pas compris tout de suite?
— Avez- vous de la poudre?
— Vous savez bien que nous ne sommes pas autorisés à en vendre.
— Soit, Jean Loup en trouvera ailleurs. Vous avez du plomb?
— Oh! ce n'est pas cela qui nous manque. Nous avions fait notre provision pour la chasse et... on ne chassera pas cette année; de sorte que tout cela nous restera.
— Pour l'année prochaine.
— Sans doute, mais c'est toujours de l'argent avancé pour rien.
— Montrez à Jean Loup vos divers numéros de plomb afin qu'il choisisse ce qui lui convient.
L'épicière s'empressa de placer sous les yeux de Jean Loup une boîte à huit compartiments, contenant chacun du plomb de différentes grosseurs.
Jean Loup regarda et secoua la tête, voulant dire que ce n'était pas cela qu'il voulait.
En même temps, ses yeux tombèrent sur une autre boîte pleine de billes de toutes les couleurs. Il en prit une et les montra à la marchande avec un regard expressif.
— Tiens^ tiens, fit l'homme ; pas bête, Jean Loup ! Il n*a pas besoin de savoir parler pour se faire comprendre; ce qu'il veut, ce sont des balles; %n avez-vous ?
L'épicière présenta le récipient des balles ; il lui en restait neuf. Jean Loup en essaya une à Toririce du canon du fusil et fit signe qu'il en voulait encore d'autres.
— Bon, fit l'obligeante personne qui parlait pour Jean Loup, il trouve que neuf balles ne sont pas suffisantes; n'importe, comme elles sont de calibre, il les prend tout de même. Enveloppez-les en y joignant une boîte de capsules.
Le petit paquet fut vite fait. L'épicière prit la pièce de viugt Iraucs
que Jean Loup avait posée sur le comptoir et rendit dix-neuf francs soixante centimes.
— Vous voyez, dit-elle, je ne compte pas les balles, je les lui donne.
— C'est très bien, je vous remercie pour lui.
Jean Loup, ouvrant de grands yeux, restait comme en extase devant les trois grosses pièces de cinq francs, les quatre de un franc et les soixante centimes de monnaie de cuivre que la marchande avait poussés devant lui. Évidemment, il était surpris de la transformation de sa pièce d'or, et il cherchait à s'expliquer comment, ayant donné un tout petit morceau de métal, on lui en rendait un certain nombre d'autres beaucoup plus gros, car il comprenait très bien que tout cet argent qui était sur le comptoir lui appartenait.
Son interprète lui fit signe de prendre son argent, puis il lui dit :
— Viens!
Jean Loup le suivit.
A l'extrémité du village, ils entrèrent dans une maison de chétive apparence, où ils trouvèrent une commère occupée à laver la figure d'un gamin de trois à quatre ans, tout barbouillé de confiture de mirabelle, et qui braillait comme si on l'eût écorché.
Cependant, à la vue de Jean Loup, la peur, sans doute, calma les cris du bambin, qui s'échappa des bras de sa mère et courut se fourrer sous un lit.
— Voici ce qui nous amène chez vous, dit le compagnon de Jean Loup à la grosse femme; Jean Loup, que vous connaissez, sinon pour l'avoir vu déjà, mais pour avoir souvent entendu parler de lui, a besoin d'un kilogramme de poudre et de trente ou quarante balles du calibre de son fusil; il a de l'argent pour payer.
— Certainement, certainement, mais...
— Ne me dites pas que vous n'avez ni poudre ni balles ; je ne vous croirais pas. C'est chez vous que se trouve le dépôt où les francs-tireurs viennent s'approvisionner; donc vous avez ce que je vous demande.
— Eh bien, oui, monsieur Bertault; mais vous devez bien comprendre que je ne puis vendre à d'autres ce qui est pour les francstireurs; si je faisais cela, mon mari serait furieux contre moi.
— J'expliquerai la chose à votre mari, et il ne dira rien. D'ailleurs, écoutez : Vous savez ce qui s'est passé hier soir à Mareille.
— Oui. Ah ! les brigands de Prussiens !
— Alors on vous a dit que Jean Loup, ici présent, a failli assommer un des chefs d'un coup de poing ?
— Mon mari m'a raconté la chose.
— Eh bien, j'ai deviné ce que Jean Loup fera de la poudre et des balles que vous allez lui vendre : il tirera sur les Prussiens. Maintenant, vous n'avez plus à hésiter, vous ne violez pas la consigne, vous avez affaire à un franc-tireur.
La commère, ne trouvant pas de réplique à ces paroles, s'exécuta enfin de bonne grâce. Elle livra la poudre, les balles et en fit un paquet dans lequel elle enferma le précédent achat fait chez l'épicier.
Jean Loup paya, et lui et son compagnon sortirent de la maison, donnant à la grosse femme le loisir d'achever de débarbouiller son enfant, qui était toujours caché sous le lit.
Jean Loup, son paquet sous son bras et son fusil sur l'épaule, rentra dans la forôt, fier comme s'il venait de faire la conquête du monde.
Quand il se retrouva au milieu de ses roches, sa première pensée fut d'essayer en même temps son arme et son adresse. Il chargea son fusil, ainsi que Jacques Grandin lui avait montré à le faire, ne mettant ni trop, ni trop peu de poudre. Alors il ajusta le tronc d'un chêne, à environ cinquante pas de lui, et tira les deux coups.
Allons, l'arme fonctionnait. Restait à savoir ce qu'il devait penser de son adresse. Il courut examiner le tronc du chêne. A l'endroit où il avait visé, il y avait deux trous, à une distance l'un de l'autre de cinq ou six centimètres. Les balles avaient traversé l'écorce et pénétré dans l'arbre à une certaine profondeur.
Les yeux de Jean Loup rayonnèrent.
Il rechargea son fusil, toujours avec les mêmes précautions, les mêmes soins; mais il ne tira plus. Maintenant, il n'avait plus à mettre son adresse à l'épreuve. Et puis il ne tenait pas à user ses munitions à un jeu d'enfants.
A partir du lendemain, il commença à se mettre en embuscade, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Il s'était donné la tâche de surveiller les deux routes qui conduisent à Mareille : celle de la montagne, qui ne passe pas à plus de deux cents mètres de la Bosse-Grise, et celle du bord de l'eau, entre le Frou et la lisière de la forêt.
Le quatrième jour il était en observation sur le plateau, embusqué derrière une roche; quarante ou cinquante pas seulement le séparaient de la nmte. De loin, il vit venir deux uhlans, marchant en éclaireurs, précédant une petite colonne qui allait où venait de faire des réquisitions. Il prit son fusil, appuya le canon dans un cran de la roche et attendit.
Quand les cavaliers furent à peu près en face de lui, il tira ses deux coups. Les deux hommes tombèrent. Les chevaux efi'rayés bondirent en avant et descendirent le coteau ventre à terre.
Jean Loup se redressa, poussa un cri de triomphe et disparut bientôt derrière la Bosse-Grise.
Un quart d'heure après, les Prussiens relevaient leurs camarades. L'un était mort, l'autre dangereusement blessé.
Quelques jours plus tard^, sur la route du bord de l'eau, un soldat allemand tombait encore frappé mortellement.
Il était rare qu'une troupe ennemie, plus ou moins nombreuse, passât sur l'une ou l'autre route, sans recevoir des balles parties d'une embuscade.
Les Prussiens ne s'aventuraient plus du côté de la forêt et du côté des roches sans prendre les plus grandes précautions.
Celui qui les attaquait, toujours à l'improviste, n'importe à quelle heure de la journée, devenait pour eux un ennemi des plus redoutables, et d'autant plus terrible qu'il était insaisissable.
Qui donc était ce tireur audacieux, ce partisan enragé, invisible, qui semblait être partout et qu'on ne voyait nulle part?
Les Allemands cherchaient à le savoir ; ils interrogeaient les gens du pays, les menaçant de leur colère, de terribles représailles. Mais les paysans avaient l'air de ne pas comprendre ce qu'on voulait leur dire. Et pourtant, dans tout le canton, on savait à quoi s'en tenir. Seulement, les paysans avaient les Prussiens en exécration et ne rêvaient que la complète extermination de toutes les hordes allemandes, non pas seulemeot parce qu'ils étaient ruinés par leurs exactions, mais parce que non contents de leur tout prendre et d'incendier leurs granges, ces soldats farouches, sans cœur, impitoyables, fusillaient ceux d'entre eux qui, poussés à bout, avaient pris le fusil pour se mettre à l'affût du uhlan.
Ils avaient fusillé, à Haréville, Georges Simon et sa femme contre le mur de leur maison en feu ; bien d'autres encore avaient été passés par les armes : un franc-tireur de Blignicourt et son vieux père, deux cultivateurs de Vaucourt. A Mareille, ils avaient brûlé la ferme du grand Pernet, arraché de sa maison et emmené prisonnier Jacques Vaillant, le maire. Quel avait été le sort du vieux capitaine? Qui sait si, lui aussi, n'avait pas été fusillé à l'angle d'un mur ou au coin d'un bois ?
Voilà pour quelles raisons il n'y avait pas dans la contrée un Français patriote capable de trahir Jean Loup.
Malheureusement, aussi bien dans les Vosges qu'ailleurs, il y u, de mauvais Français, des hommes, indignes, pour qui les mots « honneur national » ne signifient rien du tout, et qui ont dans le cœur l'égoïsme à la place du patriotisme.
Un jour, pour conserver un cheval que les soldats réquisitionnai rcs
2'iS L'ENFANT DU MALHEUR.
voulaient lui prendre, un paysan, assez mal famé, d'ailleurs, dénonça Jean Loup, et indiqua la Bosse-Grise comme étant le lieu où le sauvage avait établi sa demeure.
Le délateur, le traître eut sa récompense : on lui laissa son cheval.
Deux jours après, la nuit, les Prussiens, au nombre de deux cent cinquante, se dirigèrent silencieusement vers la Bosse-Grise, et, quand le jour parut, le gigantesque rocher et les roches environnantes étaient cernés de tous les côtés.
Si, comme les Prussiens avaient le droit de l'espérer, le terrible partisan avait passé la nuit dans son refuge, il était impossible qu'il leur échappât.
Capturé, Jean Loup serait immédiatement fusillé.
Sur un ordre du chef, l'attaque commença. Pendant qu'une partie de la troupe prenait d'assaut la Bosse-Grise, les soldats, échelonnés dans le bois, se tenaient prêts à faire feu. Gomme, de ce côté, on ne pouvait pas approcher des roches, à cause du rempart de broussailles qui les défendait, les soldats allumèrent des torches, qu'ils lancèrent au milieu des ronces, et bientôt la Bosse-Grise se trouva entourée de flammes et de fumée.
Le feu se propageant, gagnant le bois, la forêt tout entière pouvait être incendiée; mais cela importait fort peu aux Prussiens.
Heureusement, il tombait une pluie fine, serrée, et il n'y avait qu'un faible souffle de vent qui, venant du nord-ouest, chassait les flammes du côté du plateau rocheux.
Les ronces et les épines, un petit carré de taillis et quelques baliveaux brillèrent seuls.
Enfin, du côté de la forêt, la Bosse-Grise était abordable.
L'entrée de la grotte fut découverte. Il n'y avait pas à en douter, le repaire du redoutable partisan, de l'homme sauvage qu'on appelait Jean Loup, était là. Le sol foulé sous les pieds ; un panier grossièrement façonné, un tas de copeaux, une innombrable quantité de coquilles d'escargots, tout le disait.
Deux soldats allumèrent chacun une torche çt six autres, marchant en avant, le sabre-baïonnette au bout du fusil, s'engagèrent dans le passage qui conduisait à la grotte.
Pour la première fois depuis qu'elle existait, la sombre demeure de Jean Loup se trouva complètement éclairée.
Les soldats virent la couche de feuilles sèches, encore chaude, ce qui indiquait que Jean Loup avait passé la nuit dans la grotte. Mais ils eurent beau chercher partout, éclairer tous les trous, toutes les cavités, Jean
- Au moins, dit-il, avec un noble sentiment d'orgueil, les Prussiens n'ont pas celui-ci! (page 254).
Loup n'était plus là, Jean Loup ne les avait pas attendus, Jean Loup avait disparu.
Où était-il?
Pas bien loin.
Jean Loup était couché au fond d'une excavation de la Bosse-Grise.
Et il était là bien caché, à Tabri des balles, n'ayant absolument rien à redouter de ses ennemis, auraient-ils été cent fois plus nombreux.
LiV. 32. K. RicHEBOTjRG. — Jean Loup. — Éd. J. Roufk et Ci». LlV. 32.
D'ailleurs, eussent-ils su oii il se trouvait, comment les Prussiens auraient-ils pu s'emparer de lui?
Il y avait pour le défendre le précipice insondable au fond duquel Henriette de Simaise avait failli être précipitée, les saillies menaçantes, dents prêtes à déchirer, de l'effroyable fente !
Excepté Jean Loup, nul être au monde ne pouvait concevoir Tidée folle de pénétrer dans cette monstrueuse lézarde noire, qui s'enfonçait jusqu'au centre de l'énorme rocher.
Dans la grotte, les soldats avaient trouvé le fusil, la poudre et les balles. Mince butin, misérable trophée! Ce n'était point cela qu'ils voulaient. Les officiers poussaient des cris de rage.
Leur ennemi était parvenu à leur échapper !
II fallait qu'ils s'en retournassent comme ils étaient venus !
Avant de s'éloigner, les soldats firent une décharge générale de leurs armes; les flancs du rocher furent criblés de balles, dont quelques-unes seulement purent entamer la pierre.
Démonstration furieuse, aussi inutile qu'insensée!