‹ Jean LoupChapitre 26 sur 153 · LE RETOUR AU VILLAGE · texte numérisé non relu

LE RETOUR AU VILLAGE

La France, après tant de jours de douleurs, avait enQn repris possession d'elle-même. On commençait à respirer et on entrevoyait l'avenir ayant un aspect moins sombre.

Les Allemands occupaient encore une partie du pays ; mais les fonctionnaires de l'État, dans l'ordre militaire, judiciaire et civil, avaient repris les services de l'administration. Les Allemands n'étaient plus que des.^ hôtes, après avoir été des gouvernants.

Jacques Vaillant avait été emmené à Épinal, puis conduit à Coblentz comme prisonnier de guerre. On lui avait accordé, sans qu'il l'eût sollicitée, la faveur de ne pas être fusillé comme tant d'autres.

On l'oublia un peu dans sa prison. En effet, les soldats français étaient

presque tous rentrés en France, que le maire de Mareille était encore à Goblentz. Il se trouva parmi les derniers à qui on rendit la liberté. .

A Mareille, on le croyait mort. Inutile de dire que ses concitoyens, à son retour, l'accueillirent avec de grandes démonstrations de joie.

Jacques Vaillant rentra en pleurant dans sa maison, une nouvelle prison pour lui, condamné qu'il était à vivre seul. Il avait beaucoup vieilli, depuis le dernier malheur qui Tavait frappé ; lui qui naguère encore était si robuste et tenait sa belle taille si droite, il commençait à se voûter et à sentir chanceler ses jambes.

Gertrude vint avec empressement se mettre à sa disposition ; il Tembrassa et ils pleurèrent ensemble.

Gertrude lui remit un certain nombre de lettres. Elles étaient toutes de Jacques Grandin.

— Pauvre garçon ! murmura-t-il en soupirant.

Il décacheta les lettres, les rangea par ordre de dates et les lut. Il mit plus de deux heures à faire cette très intéressante lecture ; il est vrai qu'il s'était interrompu souvent pour essuyer ses yeux voilés de larmes.

— Lieutenant et décoré, dit-il d'une voix entrecoupée de sanglots; et tout cela, c'était pour elle... De son côté l'honneur, l'avenir brillant; de celui-ci le déshonneur, le deuil, la ruine! Voilà la destinée!... Il ne sait rien... Ah! Jacques, Jacques, ne reviens jamais à Mareille! Il est jeune, lui, il peut se consoler, oublier. Adieu, beaux rêves d'autrefois! Pour moi, plus rien, je touche à la tombe! Qu'il reste là-bas, oii l'avenir lui sourit; qu'il poursuive sa carrière, si brilllamment commencée !

— Est-ce que vous n'allez pas lui répondre, monsieur? demanda Gertrude.

— Je lui répondrai certainement.

— Quand, monsieur?

— Dans quelques jours.

Le lendemain, grâce à Gertrude, qui était fière d'annoncer la grande nouvelle, tout le monde, à Mareille, savait que Jacques Grandin, l'ancien garçon de ferme, était lieutenant de hussards et chevalier de la Légion d'honneur.

La nuit était venue. Jacques Grandin, l'épée au côté, la taille serrée dans son uniforme d'officier de hussards, suivait d'un pas rapide et léger la route qui traverse le plateau rocheux entre Blignicourt et Mareille. Il avait obtenu, assez facilement d'ailleurs, un congé de deux mois, et dans un instant il allait être à Mareille où, savourant d'avance la joie de surprendre Jacques Vaillant et Jeanne, il n'avait point annoncé son arrivée.

A un endroit de la route il s'arrêta. Ah ! il n'avait pas oublié : c'est à cette place que ses amis lui avaient serré la main, en lui souhaitant bonne chance; à cette place qu'il avait mis un dernier baiser d'amour sur le front de sa Jeanne adorée !

— Chère Jeanne, chère Jeanne î murmura-t-il.

Il jeta un regard sur la Bosse-Grise et eut un souvenir pour Jean Loup.

Il se remit en marche. Bientôt il se trouva en vue du village qui s'allongeait dans la vallée.

Ses yeux s'arrêtèrent sur la maison du vieux capitaine, un peu en avant des autres, et qui apparaissait grisâtre dans l'ombre.

Son cœur battait violemment. Il allait arriver, et cependant, à mesure qu'il avançait, la joie du retour faisait place à l'inquiétude qui l'avait si souvent agité depuis huit mois. Un pli se creusait sur son front et, en dépit de tout, ses pensées devenaient tristes. Il s'adressait de nouveau cette question :

— Pourquoi mes lettres sont-elles restées sans i?éponse?

Il s'arrêta devant la porte de la cour, voulant se remettre de son émotion avant de frapper.

- Un silence profond régnait autour de lui ; il n'entendait aucun bruit dans la maison^ mai's il voyait la fenêtre éclairée de la salle à manger.

Gertrude restait maintenant près de son maître jusqu'à neuf heures pour lui tenir compagnie; neuf heures n'étant pas sonnées, elle était encore là.

— Monsieur, disait-elle à Jacques Vaillant, il y a aujourd'hui huit jours que vous êtes revenu et vous n'avez pas encore répondu à votre (illeul. Tous les jours, vous dites demain, et les jours passent sans que vous écriviez.

Le vieillard laissa échapper un soupir.

— C'est vrai, Gertrude, c'est vrai, fit-il.

— Je sais bien que ça doit vous coûter de lui apprendre le grand malheur; mais que ce soit un plus tôt ou un peu plus tard, il faut toujours que le pauvre enfant sache la chose.

— Oui, Gertrude, il le faut; mais, vois-tu, je ne peux pas. Chaque fois que je prends la plume, elle me tombe de la main.^

— Monsieur, ce soir, vous pourriez peut-être. Voulez-vous essayer?

— Soit.

En un instant Gertrude eut placé sur la table, devant le vieillard, papier, encre et plume.

Ayant mis d'abord la date en tête de la feuille de papier, le vieux capitaine écrivit :

(( Mon cher Jacques^ »

A ce moment, celui à qui le vieillard allait écrire se décida à frapper.

— Allons, fit Gertude, ne cherchant pas à cacher sa vive contrariété, il faut toujours qu'on soit dérangé ici; encore un contretemps; cette pauvre lettre ne sera jamais écrite.

— Qui donc peut venir me voir à cette heure ? dit le vieillard.

— Est-ce qu'on sait? C'est drôle tout de même, il y a toujours des gens qui ne peuvent pas rester tranquillement chez eux.

— Va ouvrir, Gertrude.

— Oui, monsieur, j'y vais; mais il peut être sûr, celui-là, que je up le recevrai pas en lui faisant ma révérence.

Sur ces mots elle sortit, en grommelant des paroles peu flatteuses à l'adresse des importuns. Au bout d'un instant, elle rentra dans la salle, effarée, comme une folle.

— Ah! monsieur, .ah! monsieur, fit-elle, respirant à peine.

— Eh bien?

— Lui, lui! balbutia- t-elle.

Et elle laissa échapper les sanglots qui Tétouffaient. Jacques Vaillant se dressa debout. Aussitôt le lieutenant entra dans la salle.

— Jacques! exclama le vieillard.

— Mon parrain, mon père! dit la voix vibrante du jeune homme, en se jetant dans les bras ouverts du vieux capitaine.

— Je venais de prendre la plume pour répondre enfin à tes lettres, dit le vieillard, se remettant peu à peu de son émotion; mais te voilà, je n'ai plus à t'écrire. Jacques, je te félicite, je suis content de toi; ah! je puis te dire tout ce qu'il y a pour toi, dans mon vieux cœur, de sentiments aflectueux et d'admiration!... Dans tes lettres, mon ami, ta ne me racontes point ce que tu as fait, mais je devine; tu t'es noblement conduit, comme un brave enfant de la France ! Tu m'en apportes la preuve, Jacques : lieutenant, et là, sur ta vaillante poitrine, la croix d'honneur qu'on ne donne qu'aux plus braves !

Le jeune officier était un peu surpris de ne pas voir Jeanne près de son père ; mais il n'osait pas encore parler d'elle. Il regardait le vieillard et se disait tristement :

— Gomme il est changé ! comme il a vieilli !

Au moment oii Jacques Vaillant toucha la croix attachée sur sa poir trine, les yeux du jeune homme tombèrent sur la boutonnière de la redin-

gote du vieillard, où il avait toujours vu le ruban rouge. Il fut tellement étonné en remarquant l'absence du bout de ruban, qu'il [ne put s'empêcher de dire :

— Parrain, pourquoi donc n avez-vous pas aujourd'hui votre décoration ?

Jacques Vaillant tressaillit. Puis, secouant tristement la tête :

— Je ne la porte plus, répondit-il.

— Vous ne la portez plus? s'écria le jeune homme ahuri; pourquoi?

— Il faut que tu le saches, Jacques ; tu le sauras dans un instant, répondit le vieux capitaine.

Il se tourna vers sa domestique.

— Gertrude, lui dit-il, monte dans ma chambre ; tu sais où j'ai placé la copie de la lettre, tu me l'apporteras.

Gertrude sortit aussitôt.

Le vieillard se laissa tomber loardement sur son siège. Devant lui, le jeune homme resta debout, immobile, silencieux, haletant, sentant son cœur serré comme dans une main de fer. Il comprenait qu'une révélation épouvantable allait lui être faite, que la foudre grondait au-dessus de sa tête, prête à éclater.

Gertrude reparut, apportant la copie de la lettre de Jeanne, pliée en quatre et précieusement conservée dans une enveloppe.

— Donne à Jacques, dit le vieillard.

D'une main fiévreuse, le jeune homme tira le papier de l'enveloppe, le déplia et lut. *

Il poussa un cri rauque et chancela comme un homme ivre. Heareu-, sèment, il rencontra la table, qui lui servit d'appui ; il ne tomba point. Tous ses membres tremblaient; il était devenu blanc comme un suaire; il avait les traits contractés, les cheveux hérissés, le regard fixe d'un fou.

Quand le vieillard s'aperçut que le jeune homme commeuçait à ressaisir sa pensée, à reprendre des forces, jugeant qu'il pouvait l'entendre^

il lui dit :

— Jacques, ces lignes que tu viens de lire t'ont tout appris ; ce n'est que la copie de la lettre d'adieu que la pauvre Jeanne m'a laissée : la lettre véritable est entre les mains de la justice. Dans un autre moment, je te raconterai tout ce qui s'est passé.

Jacques, le malheur épouvantable qui nous a frappés tous les deux ne m'a pas tué tout à fait, moi qui suis un vieillard; tu es jeune, tqi, mon ami, et tu as d'autres espérances ; tu résisteras mieux ; il faut te raidir pour ne point te laisser écraser, il faut te résigner. Si les^ jours de joie sont rares, les jours de douleur sont nombreux. Hélas ! voilà la viel

Mon lieutenant, disait rofnder de gendarmerie, je n'oublierai jamais l'immense service que vous venez de me rendre... (page 295).

— Morte! morte ! je ne la verrai plus ! dit le jeune officier d'une Yoii

étranglée.

Il laissa échapper un sanglot, s'affaissa sur un siège et, voilant son visage de ses mains, il versa des larmes abondantes.

C'était un désespoir sombre, une douleur aiguë d'autant plus effrayante qu'il n'y avait pas d'explosion bruyante.

Jacques Vaillant le laissa pleurer.

LlV. 37. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rourr et G*^ LiT. 37.

Quand il se fut un peu calmé, il releva lentement la tête et regarda le vieillard avec une indicible expression de douleur.

— Jacques, reprit le vieux capitaine, comprends- tu, maintenant, pourquoi je ne porte plus ma décoration? Après la mort de ma pauvre Jeanne, monstrueusement déshonorée, j'ai enlevé pour toujours de ma boutonnière le ruban rouge, signe de l'honneur !

Le jeune homme tressaillit et se dressa debout, comme poussé par un ressort.

— Oh! oui! je comprends, dit-il d'une voix creuse. Par un mouvement fébrile il arracha sa croix.

— C'est à Jeanne que je l'apportais, prononça-t-il sourdement, en souvenir de Jeanne je la conserverai; mais on ne la verra plus sur ma poitrine. Mon père, mon père, comme vous je veux porter éternellement le deuil de la mort de ma fiancée, le deuil de son honneur !

Gertrude, continua- t-il, s'adressant à la femme de ménage, j'ai laissé des ejïets à la ferme, dans une armoire; vous me les apporterez ici demain, n'est-ce pas? je veux reprendre mes habits de garçon de ferme; je ne veux pas qu'on me voie dans le village autrement habillé.

A minuit, assis en face l'un de l'autre, ayant les yeux rougis par les larmes, le vieux capitaine et le jeune lieutenant causaient encore.

— Ainsi, dit Jacques Grandin d'une voix brisée, il faut me rendre à Tévidence : c'est Jean Loup, c'est Jean Loup !

— Gomme toi, Jacques, je doutai d'abord, répliqua le vieillard ; je ne pouvais pas, je ne voulais pas croire que le sauvage fût capable d'une chose pareille; mais les lignes tracées d'une main tremblante par la malheui'eus(i enfant étaient sous mes yeux; on me fit voir aussi, sur le soi les empreintes des pieds nus. Alors, je fus convaincu comme les autres. Si. après l'avoir pris dans la forêt, j'en eusse débarrassé la contrée en

l'envoyant à Épinal, comme c'était mon intention, cet immense malheur ne serait pas arrivé. Ah 1 Jacques, en lui rendant la liberté, vous avez été bien mal inspirés, ma pauvre Gatherioe et toi.

— C'est vrai !

— Quel être étrange que cet homme ! Il y a en lui, à côté des plus nobles sentiments humains, la passion brutale, tous les instincts de la bête. Il retire de la rivière l'enfant de Blignicourt, qui se noyait ; il sauve M'^^ d*^/ Simaise d'un horrible danger; il s'apitoie sur le sort réservé à un agneau et tue un loup; peu de temps après son crime, ainsi que je te Tai raconté, il voit un Prussien me frapper et il l'assomme à moitié pour me venger !

— Vous vous souvenez sans doute que, sur la route, le jour de mon départ, il a pris la main de Jeanne et la mienne et les a mises l'une dans l'autre.

— Oui, et la chose m'a même beaucoup surpris.

— Évidemment il avait deviné que j'aimais .leanne et qu'elle était ma fiancée. Il savait cela, et rien, rien ne l'a arrêté.

La brute ne raisonne point; ses instincts seuls la dirigent.

— Et vous dites que, depuis quatre jours, on cherche vainement à s'emparer de lui ?

— On traque la forêt dans tous les sens, et il y a je ne sais combien de brigades de gendarmes aux alentours de la Bosse-Grise.

— Il s'est peut-être réfugié d'un autre côté dans les montagnes.

— Geux qui le cherchent sont certains, paraît-il, qu'il n'a pas quitté la forêt de Mareille. Gomme ils l'ont aperçu, le premier jour, au milieu des rochers, ils pensent qu'il se tient caché dans quelque trou invisible de la Bosse-Grise.

Gomme on veut absolument l'avoir vivant, on craint que, ayant peur d'être pris, il ne sorte plus de son trou et s'y laisse mourir de faim. Ge n'est pas qu'on veuille avoir la satisfaction de le juger et de le condamner; je sais que l'instruction a déjà conclu à une ordonnance de non-lieu. On veut le garder enfermé dans une prison, essayer de l'instruire et de développer son intelligence. On veut, enfin^ que le sauvage soit un merveilleux sujet d'étude pour les savants.

— Le malheureux est capable, en effet, de se laisser mourir de faim, dit Jacques.

— Ah 1 cela m'importe peu ! s^écria le vieillard.

— Non, répliqua le jeune homme, il faut qu'il vive pour connaître au moins le remords.

— Jacques, ne parlons plus de lui. D'ailleurs, continua-t-il en se

levant, une heure va bientôt sonner, le moment de nous séparer est venu.

Le jeune lieutenant entra dans la chambre que Gertrude lui avait préparée, au rez-de-chaussée, et le capitaine monta dans la sienne.

Le lendemain matin, Gertrude entra dans la chambre du jeune homme, lui apportant les effets d'habillement qu'il avait réclamés la veille.

— Bonjour, Gertrude, dit-il, je vous attendais.

— Ce que j'apporte est en bon état; j'ai choisi.

— Merci!

— Avez-vous un peu dormi, monsieur Jacques ? Le jeune homme secoua tristement la tête.

— Je ne dormirai pas de longtemps, fit-il d'un ton douloureux. Gertrude poussa un soupir et se retira.

Jacques sauta à bas du lit, s'habilla très vite et rejoignit Jacques Vaillant, qui se promenait dans une allée du jardin.

Ils se serrèrent silencieusement la main, puis marchèrent l'un à côté de l'autre, sans se parler. Chacun s'entretenait avec ses douloureuses pensées.

Gertrude les appela. Le chocolat était versé dans les tasses.

Quand il eut déjeuné, Jacques se leva et dit;

— Je sors.

— Tu vas chez le fermier î

— Non.

— Voir tes amis ?

— Non.

— Ah!

— Je vais du côté de la Bosse-Grise.

— Que veux-tu faire là?

— Voir.

— Jacques, tu as un projet.

— Je ne sais pas encore.

Il s'en alla.

Quand il arriva au pied de la Bosse-Grise, il vit qu'elle était investie comme s'il se fût agi d'affamer les défenseurs d'une forteresse. Tout autour des gendarmes en sentinelle, le fusil sur l'épaule ; ils étaient vingt-cinq ou trente, commandés par un sous-lieutenant de gendarmerie.

Jacques Grandin s'approcha de l'officier, qui ne paraissait pas être de bonne humeur.

— ^ Eh bien, monsieur, lui dit-il, espérez-vous être plus heureux aujourd'hui ?

y, Le gendarme toisa avec une sorte de dédain ce paysan qui se per- II mettait de Tinterroger.

— D'abord, qui êtes-vous? demanda-t-il.

— Je suis de Mareille, monsieur, et je me nomme Jacques Grandin. . Gomme vous, j'ai Thonneur d'être soldat.

Le sous-lieutenant devint écarlate.

— Quoi ! fit-il , vous êtes M. Jacques Grandin , lieutenant de hus- ! sards?

— Oui, monsieur.

— Oh ! mon lieutenant, excusez-moi !

— C'est fait.

Et Jacques lui tendit la main.

— Je suis très contrarié, mon lieutenant, reprit le gendarme; vraiment je ne sais plus que faire. C'est aujourd'hui le cinquième jour que nous sommes ici pour prendre ce terrible Jean Loup, et rien. Non, nous ne le prendrons pas.

— Peut-être.

— Il faudra pour cela faire sauter la Bosse.

P — Un travail de géants, lequel n'aurait pas, d'ailleurs, le résultat que vous voulez, car il vous est recommandé, m'a-t-on dit, d'amener Jean Loup vivant à Épinal.

— C'est vrai.

— Si vous le permettez, j'essayerai de vous venir en aide.

— Oh ! de grand cœur ; mais comment ?

— D'abord, croyez-vous qu'il est là ?

— Il y est sûrement.

— Sur quoi appuyez-vous cette certitude?

— A la naissance du jour, deux gendarmes l'ont aperçu.

— A quel endroit ?

— Là, répondit le sous-lieutènant, indiquant de la main une des saillies du rocher.

— En ce cas, il n'y a pas à en douter, il est là. On vous a dit peutêtre que Jean Loup m'avait pris en grande amitié.

— Oui, mon lieutenant, ce qui ne l'a pas empêché...

— Oh! je vous en prie!... interrompit Jacques. Il essuya furtivement deux larmes et reprit ;

— Je vais faire une tentative sans avoir grand espoir, je Tavoue, de réussir; mais enfin... Vous allez, s'il vous plaît, donner à vos gendarmes l'ordre de se retirer; ils se tiendront à distance, cachés.

L'ordre fut aussitôt donné, transmis et rapidement exécuté.

tu A TRAVERS LE MYSTERE.

Alors, par Tescalier naturel que nous connaissons, Jacques Grandin] grimpa au flanc du rocher et ne tarda pas à apparaître debout au bord d( la plate-forme.

Après avoir promené son regard autour de lui, on l'entendit crier tout à coup, d'une voix sonore :

— Jean Loup ! Jean Loup ! hé, Jean Loup !

Les échos des roches et de la forêt répétèrent Jean Loup, Jean Loup, et tout retomba dans le silence.

Jacques attendit deux ou trois minutes et cria de nouveau :

— Jean Loup ! Jean Loup ! viens donc, mais viens donc !

Cette fois, après le dernier écho, une voix forte, qui sortait des entrailles de la Bosse-Grise, répondit :

— Jacques ! Jacques !

— Il a reconnu ma voix, murmura le jeune homme. Et il cria encore :

— Jean Loup ! Jean Loup ! viens ! viens !

Un instant après, Jean Loup apparut au-dessous de la plate-forme, sortant de l'espèce de tunnel qui conduit à la redoutable crevasse. On put le voir bondir sur les aspérités du rocher et arriver sur la plate-forme, prêt à jeter ses bras autour du cou de son ami. Mais Jacques avait fait, en arrière, un mouvement de répulsion, et, devant son regard sévère, Jean Loup s'arrêta étonné et tout interdit. L'éclair de joie qui illuminait son regard s'éteignit, et, dans ses yeux, Jacques crut voir rouler deux larmes.

— Jacques ! prononça tristement Jean Loup.

Le lieutenant a.vait entrepris une tâche dont le plus facile seulement, était fait ; il comprit que, s'il laissait Jean Loup s'éloigner de lui, il ne parviendrait plus à le rappeler. Goûte que coûte, il devait faire tout ce qu'il fallait pour livrer le malheureux aux gendarmes.

Alors, surmontant sa répugnance, faisant taire les cris révoltés de son cœur, il tendit sa main à Jean Loup.

Celui-ci ne put retenir un cri de joie; il se précipita sur la main de son ami, du seul homme qu'il aimait, et la pressa contre ses lèvres. Il avait un sanglot noué dans la gorge.

— Viens, lui dit Jacques; descendons.

Jean Loup se redressa et lança dans toutes les directions un coup

d'oeil rapide.

Ne voyant plus rien qui fût de nature à l'inquiéter, il suivit Jacques

sans défiance.

Au bas de là dernière marche de l'escalier, le lieutenant prit la main

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de Jean Loup et l'entraîna rapidement à une centaine de mètres plus loin. Ils étaient à une assez grande distance de la Bosse-Grise, pour que les gendarmes pussent facilement couper la retraite à Jean Loup.

— Jeanne, eau, dit tout à coun le sauvage.

Et, avec ses bras, il fit les mot;Yf:ments d'une personne qui nage.

Jacques ne comprit pas ce que Jean Loup voulait lui exprimer. Il crut qu'il lui disait : (( Jeanne s'est jetée à l'eau et s'est noyée. » Il sentit en lui comme uns a:^itation de fureur et cria :

— Gendarmes, en avant!

Ceux-ci s'élancèrent aussitôt des endroits où ils s'étaient cachés et marchèrent au pas de course vers le sauvage.

Jean Loup tressaillit; il était entouré. Devant lui, derrière lui, à droite, à gauche, partout des gendarmes.

On s'attendait à une vigoureuse résistance. Point. Au grand étonnement de tous, Jean Loup se laissa saisir sans faire seulement une tentative pour s'échapper.

On aurait dit que, par un admirable sentiment d'affection pour Jacques, il devait, — celui-ci le livrant aux gendarmes, — se résigner à subir sa destinée.

Mais il regarda son ami avec un étonnement profond et une expression de reproche tellement douloureuse, que Jacques Grandin se sentit * troublé jusqu'au fond de l'âme.

— Mon lieutenant, disait l'officier de gendarmerie, je n'oublierai jamais l'immense service que vous venez de me rendre.

— Emmenez-le, emmenez-le! s'écria Jacques en proie à une vive agitation.

Et il s'éloigna rapidement.

Tout son être était bouleversé; il se sentait honteux comme s'il venait de faire une mauvaise action.

Quelques heures plus tard, on savait à Mareille et dans toutes les com- >munes voisines que Jean Loup était pris. On disait :

— C'est grâce au lieutenant Jacques Grandin; il a trouvé le moyen de faire sortir Jean Loup de l'endroit où il se tenait caché et il l'a mis entre les mains des gendarmes.

— Une belle action de plus â ajouter aux brillants états de service de ce brave jeune homme, dit M. de Violaine à sa fille, comme ils montaient à cheval pour se rendre à Vaucourt chez la baronne de Simaise.

Une belle action !

Jacaues Grandin pensait autrement que M. de Violaine.

VU

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