‹ Jean LoupChapitre 37 sur 153 · L'AMI DES MALHEUREUX · texte numérisé non relu

L'AMI DES MALHEUREUX

Derrière le visiteur qu'il venait d'introduire dans le salon, le domej tique referma la porte.

— D*une importance capitale, madame la baronne, vous en serez convaincue quand je vous aurai dit de quoi il s'agit (page 370).

M. Lagarde était très élégamment vêtu et tenait son chapeau à la main. Il s'inclina respectueusement devant la baronne; puis ils restèrent un instant immobiles, silencieux en face Tun de l'autre, se regardant.

Il y avait dans le regard du visiteur un mélange de curiosité et de compassion; celui de M""^ de Simaise était étonné et révélait une vague

inquiétude

La belle iigure sympathique de l'étranger et son grand air de dis-

LlV. 47. E. RlCHCBOURG. — JbAN LOUP. — ÉD. J. ROUPF ET Gl«. LiV. 47.

tinction rassurèrent un peu la baronne, tout en augmentant encore son étonnement.

— Veuillez vous asseoir, monsieur, dit-elle, montrant un fauteuil au visiteur, et en s'asseyant elle-même.

M. Lagarde posa son chapeau sur un guéridon et prit place dans le fauteuil.

î — Je vous écoute, monsieur, reprit la baronne ; vous venez me trouvjer au sujet d'une affaire très importante, m'a-t-on dit?

— D'une importance capitale, madame la baronne, vous en serez convaincue quand je vous aurai dit de quoi il s'agit.

— Est-ce que cette affaire intéresse quelqu'un des miens? demanda la baronne, dont la voix trembla légèrement.

— Vous et les vôtres, madame, plus ou moins directement.

— Parlez donc, monsieur, je suis prête à vous entendre.

— Je comprends votre impatience, madame la baronne ; cependant, avant de vous faire connaître le but de ma visite, avant de vous dire ce que je réclame devons, j'ai besoin de certains renseignements que vous seule pouvez me donner. Si vous le voulez bien, madame la baronne, nous ferons ensemble une excursion dans votre vie privée.

M™^ de Simaise fit un bond sur son siège, et le rouge monta à son front

— En vérité, monsieur, s*écria-t-elle avec calme et dignité, je me demande si j'ai bien entendu !

— Oui, madame la baronne, vous avez bien entendu; mais, je vous en prie, ne soyez ni offensée ni effrayée; j'aurai, tout à l'heure, quelques explications à vous donner; avant, je désire savoir si vous pourrez me comprendre.

— Tout cela est fort bien, monsieur; ^aais vous vous arrogez un droit que je ne puis vous reconnaître; vous vous présentez chez moi un peu trop comme un juge d'instruction, me menaçant d'un interrogatoire. Enfin, monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

— Il est vrai que M'"® la baronne de Simaise me voit aujourd'hui pour la première fois; le serviteur qui m'a annoncé a dû dire mon nom, je me nomme Lagarde.

— J'ai beau chercher dans mes plus anciens souvenirs, monsieur, votre nom m'est inconnu.

— Si j'avais besoin de références, madame la baronne, je pourrais invoquer le nom du vieux capitaine Vaillant, de Mareille, qui me connaît, et celui de son filleul, Jacques Grandin, lieutenant de hussards, qui est mon ami.

— Jacques Vaillant et Jacques Grandin sont estimés entre tous, monsieur, dit M*"^ de Simaise.

— Maintenant, fit M. Lagarde en souriant, M'"° la baronne me permet-elle de jouer mon rôle de juge d'instruction?

— Quoi, monsieur, vous avez la prétention?....

— De connaître au moins un de vos secrets ? Oui, madame la baronne.

— Mais qui êtes-vous donc, monsieur, pour oser me parler ainsi? M. Lagarde se dressa debout.

— Madame, répondit-il d'une voix lente et grave, je suis l'ennemi des méchants^ des infâmes! Je suis Tami des bons, le protecteur, le défenseur des malheureux, et le vengeur des victimes !

La baronne tressaillit et devint affreusement pâle.

— Interrogez -moi, monsieur, je répondrai, dit-elle d'une voix défaillante.

— Merci, dit M. Lagarde, en S3 rasseyant. Vous avez compris, madame la baronne, que, étant vous-même une femme malheureuse, je suis nécessairement votre ami. Oui, je suis votre ami, et il faut bien que cela soit, puisque vous me voyez ici, devant vous.

Ce n'est pas l'histoire de votre vie, le récit de vos souffrances imméritées, que je vais exiger de vous; cela, madame la baronne, je le connais. Je sais quelles blessures profondes ont été faites à votre dignité, à votre honneur, par un époux indigne.

La baronne baissa la tête. M. Lagarde continua :

— Le baron de Simaise n'a respecté en vous ni l'épouse ni la mère ; il vous a abreuvée de toutes les amertumes ; par lui vous avez connu tous les chagrins, toutes les douleurs. Vous êtes malheureuse parmi les plus malheureuses, madame, et, croyez-le, je vous plains sincèrement, de tout mon cœur. Je sais comment vous avez été noblement élevée, ici même, à Vaucourt, par des parents qui vous adoraient; je sais comment, devenue orpheline, vous avez épousé le baron de Simaise, un peu pressée, peutêtre, par la volonté d'un tuteur peu clairvoyant, pour ne pas dire aveugle.

Votre jeunesse, votre beauté, votre esprit et toutes vos autres qualités n'ont été pour votre mari que ce que sont des jouets dans les mains d'un enfant capricieux et volontaire. Vite fatigué, à la soUiv^tude, aux petits soins, aux adulations, au semblant d'affection sincère des premiers jours ont succédé la froideur, l'indifférence, le dédain, et M. le baron est retourné à ses anciennes habitudes, et s'est livré plus que jamais à de honteux excès.

Bref, votre situation étant devenue intolérable, vous avez quitté votre mari, avec son consentement, sans doute, — et, toujours jeune et belle,

renonçant entièrement au monde, vous êtes venue vous réfugier à Vaucourt avec l'un de vos deux enfants, votre fille Henriette.

Depuis, — il y a de cela plus de dix-sept ans, — vous n'avez pas revu M. de Simaise ; vous n*êtes pas allée une seule fois à Paris oii, cependant, il vous reste encore quelques amis, qui ne vous ont pas oubliée.

Je sais également quelle est votre existence depuis que vous êtes revenue à Vaucourt; il suffit d'interroger le premier paysan qu'on rencontre pour savoir le bien que vous faites autour de vous. Venir en aide aux malheureux est de tradition dans votre famille. Votre charité est inépuisable comme votre bonté. Henriette de Simaise est la digne fille de sa mère : elle marche sur vos traces. Vous êtes les deux fées bienfaitrices de la contrée.

Gomme vous le voyez, madame la baronne, je suis assez bien instruit.

— C'est vrai, monsieur ; aussi n'ai-je plus rien à vous apprendre.

— Peut-être, madame la baronne : je me permettrai tout à l'heure de vous poser une question délicate ; mais, auparavant, si vous le voulez bien, nous parlerons de M. Raoul de Simaise.

— De mon fils? Qu'avez-vous donc à me dire de lui, monsieur?

— Vous le voyez rarement et il n'a point pour vous le respect, l'affection et la tendresse qu'il vous doit...

— Mais, monsieur..., fit M""® de Simaise essayant de protester.

— Vous voulez le défendre, c'est le droit respectable d'une mère ; mais, si indulgente que soit une mère pour les défauts de ses enfants, si ingénieuse qu'elle soit à se les cacher à elle-même, vous ne vous êtes pas fait illusion au sujet de Raoul de Simaise. De ce côté-là aussi vous souffrez. Il est impossible, d'ailleurs, que vous ignoriez complètement ce que votre fils fait à Paris.

— Je sais, en effet, monsieur, répondit la baronne avec des larmes dans les yeux, que la conduite de Raoul, dans ces dernières années, n'a pas été exempte de reproches. Sans doute, le sachant mal entouré, mal conseillé, je me suis inquiétée, alarmée, et j'ai souffert; mais, comme vous le dites, monsieur, une mère est indulgente, elle ne se hâte point de désespérer. Aussi ai-je toujours conservé l'espoir que Raoul changerait, qu'il reviendrait à des sentiments meilleurs.

Eh bien, monsieur, je ne m'étais pas trompée, j'ai eu raison d'espérer : aujourd'hui, Raoul n'est plus ce qu'il était il y a un an encore, un changen\ent radical s'est opéré en lui.

— Ah!

— Il est ici depuis quatre jours, et c'est avec bonheur que j'ai remarqué qu'il n'est plus le même. Une mère ne se trompe pas, ne peut pas

se tromper, monsieur, quand son cœur affirme l'exactitude de son jugement. Ah! si mon fils n'a pas toujours été aussi respectueux et affectionné que je Taurais voulu, la vive tendresse qu'il me témoigne maintenant m'a déjà fait oublier les inquiétudes qu'il m'a données, les larmes que j'ai versées pour lui.

Son existence passée lui fait horreur et il a honte de son oisiveté ; il veut travailler, se rendre utile, devenir un homme, enfin. Tenez, en ce moment, il est à Haréville, chez un de nos vieux amis, M. de Violaine. Il lui fait part de ses projets, et, comme M. de Violaine a beaucoup d'amis, de nombreuses relations^ il le prie de l'aider à se trouver une position convenable, surtout en vue de l'avenir.

— J'apprends cela avec plaisir, madame la baronne; j'en suis heureux pour vous et votre fils.

— Oui, je suis rassurée maintenant au sujet de Raoul ; mais, hélas ! le bonheur est pour moi le fruit défendu; il faut que je subisse successivement les plus cruelles épreuves ; une nouvelle douleur m'est réservée !

— Que voulez-vous dire ?

— Quand vous êtes entré ici, vous avez peut-être rernarqué mon agitation et sur mon visage des traces de larmes mal essuyées. Je venais d'avoir avec ma fille une conversation pénible, et j'étais, et je suis encore sous le coup d'une émotion terrible.

— Causée par M"° de Simaise?

— Oui, monsieur.

— Puis~je savoir?

— A vous, monsieur, qui connaissez si bien tout ce qui me concerne, je sens que je ne dois rien cacher; n'ai-je pas pris, d'ailleurs, l'engagement de répondre à vos questions ? Et puis, ce que je refuserais de vous dire aujourd'hui, vous l'apprendriez dans quelques jours. Eh bien, monsieur, tout à l'heure, quand vous vous êtes fait annoncer, Henriette venait de me déclarer qu'elle avait l'intention de me quitter pour se retirer dans un cloître.

— Oh! oh! fit M. Lagarde.

— Oui, continua la baronne, laissant couler ses larmes, Henrielle veut abandonner sa mère pour aller ensevelir sa jeunesse entre les sombres murailles d'une maison religieuse!

Elle poussa un gémissement et laissa tomber sa tête dans ses mains.

— Pauvre femme! pauvre mère! murmura M. Lagarde. Après un moment de silence, il reprit :

— M"® de Simaise a-t-elle fait connaître à sa mère le motif de sa grave détermination ?

— Non, monsieur, non ; elle n'a même point voulu répondre à mes questions; mais, à certaines paroles qui lui sont échappées, j'ai deviné...

— Vous avez deviné ?

— Que ma fille aime, que son amour est sans espoir, qu'elle en est honteuse, peut-être même épouvantée!... Voilà pourquoi, j'en suis convaincue, la malheureuse enfant veut renoncer au monde, à l'avenir, à tout.

— Vous avez bien deviné, madame la baronne; mais je me hâte de vous rassurer : M"® Henriette de Simaise n'ira pas s'enfermer dans un cloître; elle renoncera à son projet, c'est moi qui vous le promets. Soupçonnez-vous quel est le jeune homme qui a su se faire aimer de W^^ de Simaise ?

— Non, monsieur.

— En cherchant bien^ vous trouveriez certainement; mais je neveux point vous donner cette peine. Celui qui est aimé de votre fille aime ardemment aussi M"^ Henriette de Simaise; malheureusement, il ne se trouve pas, quant à présent, dans des conditions ordinaires.

Ce jeune homme, madame la baronne, vous le connaissez, vous l'avez vu. .

— Je le connais?

— Oui. Il se nomme Jean Loup.

— Jean Loup! exclama M""® de Simaise, en faisant un soubresaut sur son siège. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je comprends enfin!... Ma pauvre fille, ma pauvre enfant ! Quel malheur épouvantable ! C'est horrible!...

— Calmez-vous, madame la baronne, et permettez-moi de vous dire que vous exagérez beaucoup le mal.

— Jean Loup, Jean Loup, répliqua M""® de Simaise en proie 'à une agitation fébrile; Jean Loup, un sauvage, un misérable, un être dégradé... Mais, monsieur, le bonheur de ma fille est à jamais détruit; c'est épouvantable, vous dis-je... Ah! la malheureuse, la malheureuse enfant!

— Laissez-moi vous dire une fois encore, madame la baronne, que les choses ne m'apparaissent point sous des couleurs aussi sombres que vous les voyez. Attendez avant de juger. Sans doute, Jean Loup est un sauvage, un être déshérité, et, au premier abord, on se révolte contre cette idée qu'une jeune fille bien élevée, charmante et distinguée comme W^^ de' Simaise, puisse aimer un pareil homme. Mais ce sauvage se civilisera, et ni vous ni moi^ madame la baronne, ne pouvons dire aujourd'hui ce qu'il y a sous sa rude enveloppe. Donc, je vous le répète, avant déjuger l'homme et les choses, attendez. Ce que vous considérez en ce momeni

comme un eflroyable malheur peut se transformer pour vous, bientôt peutêtre, en une chose heureuse.

M""^ de Simaise secoua tristement la tête.

T— Tenez, poursuivit M. Lagarde, le moment est venu de vous faire connaître le but de ma visite. Il s'agit de Jean Loup.

La baronne eut un mouvement de surprise.

— Ne soyez pas étonnée, continua M. Lagarde ; vous ne tarderez pas à savoir pourquoi je m'intéresse à ce malheureux. Vous savez, — je vous Tai dit, — que je suis l'ami des malheureux. Je suis le protecteur et le défenseur de Jean Loup malheureux, et en même temps son vengeur, car il est une victime !

Jean Loup a été arrêté et emprisonné, bien qu'il soit innocent du crime dont on l'accuse.

Nouveau mouvement de la baronne.

— Oui, madame, innocent, reprit M. Lagarde, en appuyant sur les mots, et cela sera prouvé, le moment venu. Je poursuis : Protecteur, défenseur et vengeur de Jean Loup, j'ai résolu de le rendre à la société, non pas tel qu'il était, tel qu'il est encore aujourd'hui, mais transformé. Je veux que le sauvage disparaisse : je veux enfin, dans un espace de temps aussi court que possible, faire l'éducation complète de Jean Loup, afin qu'il puisse paraître dans le monde avec le nom que j'ai à lui donner, un nom qui lui appartient !

— C'est une œuvre méritoire que vous voulez accomplir, monsieur.

— Je le crois, madame la baronne; mais il y a des difficultés sérieuses à surmonter. La première, la plus grande, est de vaincre la sauvagerie de Jean Loup, d'avoir raison de sa volonté, afin de le rendre soumis et docile. J'ai cherché le moyen d'obtenir cela, madame la baronne, je l'ai cherché et je l'ai trouvé. Pour m'aider dans mon œuvre, pour que je réussisse sûrement, j'ai compté, je compte sur la collaboration de deux personnes ; la première est M™® la baronne de Simaise.

— Moi, monsieur?

— Oui, madame, vous et mademoiselle votre fine.

— Je ne comprends pas bien, monsieur; que pouvons-nous faire, ma ■fille et moi, pour vous aider?

— Oh! rien de bien difficile, madame la baronne; vous et M^^° de Simaise quitterez le château de Vaucourt et irez habiter % Épinal dans une maison que j'ai louée et fait meubler et oii, depuis hier, Jean Loup est déjà installé. - ^

— Quoi, monsieur ! s'écria la baronne stupéfiée, vous avez pu espérer un instant que ma fille et moi...

-c Je vous arrête, madame, pour vous empêcher de prononcer aes paroles que vous pourriez regretter. Non seulement j^ai espéré que M'"*' la baronne de Simaise ne me refuserait pas son précieux concours; mais, vous connaissant, madame, je suis sûr de votre consentement.

— Oh ! fit la baronne, regardant son terrible interlocuteur avec effarement.

XVIiî

LE SECRET DE LA BARONNff

Après un court silence, M. Lagarde reprit :

— Je vous en prie, madame, restez calme et surtout ne vous effrayez point. Ai-je donc besoin de vous répéter que je suis votre ami? Assurément, ce que je viens vous demander, exiger de vous, vous paraît étrange, inouï ; c'est audacieux, j'en conviens ; mais je n'ai pas le choix des moyens. Du reste, après le mal qu'on a fait à Jean Loup, on lui doit bien quelque chose en réparation.

— Monsieur, répliqua vivement la baronne, vos paroles semblent m' accuser.

— Non, madame, non. Eh! mon Dieu, de quoi pourriez-vous être coupable?... La présence de M"^ Henriette près de Jean Loup est absolument nécessaire ; vous devez le comprendre facilement, sachant que Jean Loup Taime. Privé du concours de M"® Henriette, des années s'écouleraient avant que j'arrive au but, et encore y arriver ai s-je?... Grâce à elle, toutes les difficultés seront aplanies, et nous obtiendrons des résultats rapides; ce qui aurait demandé une année de peine sera obtenu en un mois, en quelques jours seulement, peut-être.

M"* de Simaise dominera Jean Loup, lui imposera sa volonté et il lui ol)éira comme^un enfant docile obéit à sa mère. C'est tout ce qui résiste en lui qu'il faut dompter ; c'est sa nature, enfin, qu'il faut changer avant de commencer son éducation, avant d'entreprendre de l'instruire. Oh ! la tache sera rude, je le reconnais; mais l'amour a déjà accompli bien des miracles ; ie veux lui demander un nouveau prodige !

Poussée par une curiosité invincible, je m'approchai de la porte et j'écoutai... (page 383.)

M""' de Simaise était complètement ahurie.

— Votre proposition est insensée, monsieur! s'écria-t-elle, jamais ma fille et moi...

— Je vous interromps encore, riposta M. Lagarde, pour la même raison que je vous ai donnée tout à l'heure... Remarquez que je ne vous ai pas adressé cette question : « Acceptez-vous ? » Cette question, mais je ne vous la ferai point, madame la baronne, car tout à l'heure, de votre

LlV. 48. E. RicHEBOURG. - Jean Loup. — Éd. J. Rouff bt G»». LlV. 48-

propre mouvement, vous me direz : « Ma fille et moi, nous sommes à votre disposition; je suis prête à faire tout ce que vous voudrez. »

— En vérité, monsieur, je ne sais que penser ! balbutia M""^ de Simaise.

— Je vous en prie, madame, soyez patiente et écoutez-moi : La maison que j'ai louée à Épinal, ayant derrière un assez vaste jardin, est très confortable ; vous y serez bien et vous vous y plairez, je vous assure. Les appartements qui vous sont destinés ont été décorés et meublés à votre intention et comme il convient. Ils sont d'ailleurs complètement indépendants du logement de Jean Loup ; Jean Loup occupe une aile du bâtiment qui n'a aucune communication avec le corps principal de Thabitation.

Vous aurez, cela va sans dire, des domestiques pour vous servir: une cuisinière, un valet de chambre, une femme de chambre, — celle que vous avez ici, s'il vous est agréable de l'emmener avec vous, — et enfin un cocher, car il y a deux chevaux dans Técurie et deux voitures sous la remise.

Vous pourrez, si cela vous convient, garder l'incognito pendant le temps que votre séjour dans la ville sera reconnu nécessaire. Gela vous sera d'autant plus facile que deux ou trois personnes seulement à Épinal seront dans le secret. Ainsi, en prenant un nom bourgeois-, n'importe lequel, celui que vous choisirez, vous et M"^ Henriette serez parfaitement à Tabri de certaines curiosités malveillantes.

Vous serez la maîtresse absolue dans la maison ; le personnel n'obéira qu'à vos ordres et à ceux de M""" Henriette. Vous aurez la haute main, aussi bien sur le précepteur de Jean Loup el les autres professeurs appelés à lui donner des leçons, que sur les domestiques. Nous examinerons dans quelques jours, quand vous serez installées à Épinal, quels devront être vos rapports et ceux de M"^ de Simaise avec Jean Loup. Forcément, ils seront fréquents, puisque les heureux résultats que nous obtiendrons sûrement seront dus à rinfluence de M"° Henriette.

— Réellement, peasait M'"* de .Simaise, on croirait enlcndre parler un aliéné.

Vous voyez, monsieur, dit-elle tout haut, que je vous écoute patiemment et aussi avec beaucoup de complaisance.

— C'est vrai, madame la baronne, et je vous en remercie.

— Assurément, monsieur, votre plan est très bien imaginé, seulement...

— Je sais ce que vous allez dire, madame, interrompit vivement M. Lagarde; je vous coupe une fois de plus la parole, parce que je ne dois pas vous laisser formuler une seule objection.

JEAN LOUP. ;m

— Pourtant, monsieur, j'ai bien le droit...

— Vous avez tous les droits, madame la baronne, excepté celui de refuser ce que je vous demande.

— Oh!

— Vous trouvez mon plan bien imaginé ; j'en suis heureux ; il me reste, maintenant, à vous le faire approuver complètement.

M™® de Simaise eut un imperceptible sourire.

— Madame la baronne, continua M. Lagarde, quand vous vous êtes séparée de votre mari, la surprise de tous vos amis a été très grande, car rien ne leur avait fait prévoir votre brusque résolution. Outragée ouvertement par M. de Simaise, qui ne craignait pas de faire parade de sa conduite honteuse, vous étiez très malheureuse; mais la situation était la même depuis au moins trois ans, et, dans l'intérêt de vos enfants, vous vous étiez résignée." Il y a donc lieu de supposer que ce n'est pas seulement la conduite scandaleuse de M. de Simaise qui a motivé votre retraite. Quant à moi, madame, je suis convaincu que vous avez fait quelque découverte terrible, dont la conséquence a été la séparation immédiate.

M™° de Simaise devint de nouveau très pâle et regarda l'étranger avec terreur.

— Eh bien, madame la baronne, voulez-vous me dire quelle chose épouvantable vous avez découverte?

— Monsieur... monsieur... balbutia-t-clle.

— Oh! je sais quel combat doit se livrer en vous en ce moment et quelle répugnance vous devez avoir à me répondre ; mais il est important, il est de toute nécessité que je sois instruit des choses que vous savez.

Mais, tenez, je veux bien vous aider, et, pour vous mettre un peu plus à votre aise, je commence par vous dire que je connais tous les crimes du baron de Simaise. .

La pauvre femme se dressa éperdue, folle de terreur.

— Mais encore une fois, monsieur, qui êtes-vous donc ? s'écria-t-elle.

— Je vous l'ai dit, madame; je suis votre ami, parce que vous êtes malheureuse; je suis le vengeur des victimes! Ah! croyez-le, ' madame, croyez-le bien, si vous et votre fille n'aviez pas trouvé grâce devant moi, il y a plus d'un an que l'infâme baron de Simaise serait au bagne !

La pauvre femme poussa un gémissement et retomba lourdement sur son siège.

— Allez, madame, vous pouvez parler, reprit M. Lagarde, je suis sûr que vous ne savez pas tout; mais ce que vous ignorez encore, je vous l'apprendrai, moi. Avez -vous entendu parler d'un crime, qui a été com-

mis à Blaincourt dans des circonstances très mystérieuses, à l'époque même où vous êtes venue vous réfugier à Vaucourt?

— Oui, monsieur, oui, répondit la baronne.

Et, cachant sa figure dans ses mains, elle se mit à sangloter. Après un silence, M. Lagarde reprit :

— Les auteurs de ce crime sont restés inconnus, de même que la victime ; n'avez-vous pas soupçonné qui pouvait avoir armé les mains des scélérats qui ont échappé aux recherches de la justice?

— C'est horrible, horrible ! gémit la baronne.

— ]ja victime se nommait Charles Chevry.

— Oui, monsieur, Charles Chevry ; ah ! je n'a pas oublié son nom. Le malheureux!... Sans le vouloir, c'est moi, hélas! qui l'ai livré à ses assassins !

— Ah! Et comment cela?

— Il faut donc que je parle, monsieur?

— 11 le faut absolument.

La baronne passa plusieurs fois sa main sur son front et dit :

— Un jour, un homme bien mis et jeune encore se présenta à l'hôtel de Simaise, demandant à parler à mon mari. Sur la réponse qui lui fut faite que M. de Simaise était absent, il témoigna le désir de me voir. Je le reçus. Il m'apprit qu'il se nommait Charles Chevry, qu'il arrivait des Indes avec sa femme et qu'il était à Paris depuis quelques jours seulement.

— « Ma femme et moi, me dit-il, nous devons notre bonheur, notre position, tout ce que nous possédons à M. le marquis et à M""® la marquise de Chamarande. »

Je crus d'abord qu'il s'agissait de la mère de mon mari, laquelle avait épousé en premières noces le marquis de Chamarande. Mais le visiteur ne me laissa pas longtemps dans mon erreur. Je fus donc étrangement étonnée en apprenant que le marquis de Chamarande, frère aîné de mon mari, mort en mer quelques m'i^-'cs auparavant^ s'était marié à Batavia.

Gomme M. de Simaise, en me parlant de son frère, ne m'avait jamais dit qu'il fût marié, je témoignai un doute à cet égard. Aussitôt M. Charles Chevry plaça sous mes yeux un contrat et un acte de mariage. Je restai confondue.

Alors M. Charles Chevry m'apprit que, l'année même de sa mort, après avoir réalisé une partie de sa fortune, soit près de quatre millions, le marquis de Chamarande avait conduit sa jeune femme en France, où il avait résolu de se fixer définitivement.

JEAiN LOUP. 381

— (( Depuis la mort de M. le marquis, continua Charles Ghev^y, nous avons écrit, ma femme et moi, plusieurs lettres à M""*" la marquise. Elles sont toutes restées sans réponse. Nous avons écrit aussi à M. le baron de Simaise; il n'a pas répondu.

» Nous avons passé plusieurs années très inquiets au sujet de M""^ la marquise et de son enfant; car, dans la dernière lettre qu'elle nous a écrite, pendant que M. le marquis faisait la traversée dans laquelle il a péri, elle nous annonçait que, bientôt, elle serait mère. Enfin, nous trouvant assez riches avec quatre cent mille francs, nous avons cédé notre maison de commerce et nous nous sommes embarqués sur un bâtiment de la compagnie des Indes pour venir en France, afin de savoir ce qu'est devenue M""® la marquise de Ghamarande.

)) Avant de me présenter chez M. le baron de Simaise, j'ai cru devoir faire prendre quelques renseignements.

» Ges renseignements ne m'ont pas appris grand'chose. On n'a jamais entendu parler de la marquise de Ghamarande, amenée en France par son mari et confiée par lui à son frère. Mais il paraît que la situation de fortune de M. le baron a subitement changé, et cela immédiatement après la mort de M. le rcfarquis.

» Que conclure de cela? Je ne vous cache pas, madame, que je soupçonne le baron de Simaise d'avoir fait disparaître sa belle-sœur afin de s'emparer de sa fortune. Dans tous les cas, il y a là un mystère, une chose ténébreuse que je veux éclaircir. Peut-être aurais-je déjà dû m'adresser aux tribunaux; je serai probablement forcé de le faire; mais, en souvenir de M. le marquis de Ghamarande. mon bienfaiteur, je crois devoir, avant de saisir la justice, demander des explications à M. le baron de Simaise. »

Autant que je puis me rappeler, monsieur, c'est ainsi que me parla le malheureux Gharles Ghevry. Je l'avais écouté avec une émotion, un saisissement faciles à comprendre. Pendant assez longtemps, je fus incapable de lui répondre : la voix me manquait, j'étouffais... J'étais terrifiée, écrasée !

Hélas ! je ne pouvais me faire aucune illusion ; il m'était prouvé d'une façon éclatante que le baron de Simaise était un misérable !

Je remerciai Gharles Ghevry de la confiance qu'il m'avait témoignée, et, après lui avoir vivement recommandé d'éviter un scandale public en s' adressant à la justice, je l'engageai à continuer secrètement ses recherches et je lui promis que, de mon côté, je mettrais tout en oeuvre pour l'aider à savoir ce qu'était devenue la marquise de Ghamarande.

Il se retira en me laissant son adresse et en me donnant l'assurance

382 A TRAVERS LE M\' STERE.

qu'il ne ferait aucune démarche pouvant nuire au baron de Simaise sans m'avoir d'abord consultée.

Hélas 1 je ne devais plus le revoir !

Quand mon mari rentra^ je l'interpellai avec violence, lui montrant toute mon indignation; je lui dis de quel crime monstrueux Charles Ghevry l'accusait et je le sommai de me dire ce qu'il avait fait de sa bellesœur.

Sous mon regard, je le vis pâlir, perdre contenance, chanceler; il était haletant, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front.

Si, alors, j'eusse encore conservé un doute, son attitude seule m'aurait confirmée qu'il était coupable.

Mais il se remit promptement et il me répondit d'un ton léger, presque ironique, et avec une audace qui me révolta et remplit mon cœur de dégoût :

— « En effet, me dit-il, mon frère a amené en France une créole qu'il avait ramassée je ne sais oii; mais cette créature était sa maîtresse et non sa femme. »

Un sombre éclair sillonna le regard de M. Lagarde.

— L'infâme ! murmura-t-il.

— (( Cette créole, monsieur, répliquai-je avec emportement, dont vous parlez avec tant de dédain, et que vous semblez vouloir assimiler à une fille perdue, était marquise de Chamarande; j'ai tenu dans mes mains l'extrait de son acte de mariage ! »

Il resta un instant interloqué ; puis il répondit :

— « Vous m'apprenez, madame, qu'une noire machination est dirigée contre moi par des misérables; je vois ce que me veulent ces genslà, c'est une affaire de chantage; mais ils se trompent s'ils me prennent pour un imbécile capable de tomber dans leurs filets. Ce fameux acte de mariage qu'on vous a fait voir est faux ; c'est une pièce fabriquée par des coquins, qui espèrent me soutirer quelques billets de mille francs, en me menaçant d'un scandale.

» Certes, ce n'est pas la première fois que des fripons se servent de ce moyen pour remplir leurs poches. »

Je compris que tout ce que je pourrais dire encore serait inutile.

— ('. Enfin, m'écriai-je, votre frère a amené en France une femme, marquise de Chamarande ou non, qu' est-elle devenue ? Je veux le savoir !

— )) Est-ce que je le sais? me répondit-il en haussant les épaules. Votre question est étrange : croyez-vous que je me suis donné la peine de me renseigner sur les faits et gestes de cette femme? Immédiatement

après la mort de mon frère^ elle a quitté l'endroit oii elle demenrait, et depuis, je n'en ai plus entendu parler. »

Sur ces mots, il me quitta, ayant la certitude qu'il n'avait pas réussi à me convaincre.

Je ne vous dirai pas dans quel état je me trouvais; j'étais comme folie. Je voyais le nom de Simaise et celui de Vaucourt traînés dans la boue, mon mari jugé, condamné, flétri... C'était, pour mes enfants, le déshonneur, leur tranquillité, leur avenir à jamais perdus !

J'avais fait une promesse à Charles Chevry ; mais comment l'aider dans ses recherches ? Quel moyen employer pour savoir ce qu'était devenue la malheureuse marquise de Chamarande ? Je le cherchais vainement.

Tout à coup il se fit une clarté dans mon cerveau.

Je me souvins d'un homme qui était venu voir mon mari plusieurs fois. Cet homme, dont je n'ai jamais su le nom, petit et fort laid, au regard sournois, au teint bilieux, avait la ruse et l'hypocrisie peintes sur le visage. Le baron et lui s'enfermaient mystérieusement et causaient longuement.

Un jour qu'ils étaient ensemble, j'entrai par hasard dans une petite pièce contiguë au cabinet de M. de Simaise, où je ne mettais jamais les pieds. Quelques paroles arrivèrent à mon oreille. Poussée par une curiosité invincible, je m'approchai de la porte et j'écoutai. Malheureusement, cette porte bien fermée était encore masquée à l'intérieur par une épaisse tapisserie, qui arrêtait le son de la voix. Je ne pus entendre que quelques mots de la conversation.

Ce sont ces mots, auxquels je n'avais attaché alors aucune importance, qui venaient de me frapper d'une clarté subite, en surgissant de ma mémoire.

Voici ces mots :

« L'enfant vivra, toujours folle, folie incurable, vieux château, pays perdu dans les Vosges, Blaincourt, »

C'était peu, et pourtant cela me disait tout.

La marquise de Chamarande était mère ; mais elle avait perdu la raison ; elle et son enfant étaient enfermés, séquestrés dans le vieux château de Blaincourt.

C'était un précieux renseignement à donner à Charles Chevry.

Je m'empressai de lui écrire et je remis ma lettre à un domestique, sur la fidélité duquel je croyais pouvoir compter, avec ordre de la porter immédiatement à son adrese.

Hélas! j'ignorais que, déjà, le baron de Simaise avait pris ses pré-

cautions pour surprendre la correspondance qui pourrait s'établir entre Chai les Ghevry et moi.

Le misérable valet porta ma lettre ; mais après que son maître Teut ouverte et en eut pris connaissance.

M. de Simaise a nié le fait effrontément.

Mais, s'il n'avait pas décacheté et lu ma lettre, comment deux bandits seraient-ils allés attendre le malheureux Ghevry sur la route de Blaincourt?

Six jours après, je lus dans un journal de Paris, qui rempruntait à une gazette du département des Vosges, le récit épouvantable du crime de Blaincourt.

La mesure était comble. Mais j*étais mère. Ah! si je n'avais pas eu mes enfants!... Il ne m'était pas possible de dénoncer mon mari, de le livrer à la justice; je ne pouvais que le fuir avec horreur.

La scène qui eut lieu entre nous fut terrible. Que lui ai-je dit? Je ne me le [rappelle plus. Mais j'ai. dû lui reprocher son ignominie avec une extrême violence; car, à un moment, il leva sa main sur moi; cependant il n'osa point me frapper.

Après lui avoir jeté à la face le mépris, l'horreur et le dégoût qu'il m'inspirait, je lui déclarai que tout était fini entre nous; que je ne le connaissais plus, que j'allais immédiatement me retirer à Vaucourt avec mes enfants.

— (( Soit, me dit-il en contenant sa fureur, mais en grinçant des dents; j'accepte cette séparation, je vous rends votre liberté entière; seulement, je ne vous abandonne pas nos deux enfants ; prenez votre fille, je le veux bien ; moi, je garde mon fils. »

Je m'emportai de nouveau. Je ne voulais pas laisser Raoul à un père indigne.

U m'interrompit brutalement.

— « Je garde mon fils, et c'est à cette condition seulement que je vous laisse libre ! »

Je le menaçai.

Il eut un éclat de rire strident, qui glaça mon sang dans mes veines.

— (( Eh bien, me dit-il avec un calme féroce, dénoncez-moi si vous l'osez! Au fait, ajouta- t-il avec une ironie qui me perçait le cœur comme la pointe d'un poignard, c'est le seul moyen que vous ayez d'être la maîtresse du sort de vos enfants. »

Je savais le baron de Simaise capable de tout; j'eus peur; j'étais désarmée, vaincue. Je me résignni.

Oh! ce fut un douloureux sacrifice I

Leur nouveau pensionnaire fut, paraît-il, enfermé dans une cage de fer et présenté au public... (page 391).

Dans la nuit, je remplis plusieurs malles des objets qui m'appartenaient, et le lendemain matin, à k première iieure, sans avoir prévenu personne, sans avoir dit adieu à la comtesse de Maurienne, ma meilleure amie, je quittai Paris, serrant ma fille dans mes bras et la couvrant de baisers et de larmes.

Il y a de cela bien des années, monsieur; mais la plaie de mon cœur n'est pas fermée, elle est toujours saignante.

LiV. 49. E. RiciiEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. RùUff et C^\ Liv. 49.

Page 1