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LE CONSENTEMENT

M. Lagarde arrêta sur la courageuse femme son regard doux et affectueux.

— Madame la baronne, dit-il, j'attendais votre réponse, et avec d'autant plus de tranquillité, que je la connaissais d'avance. N'ai-je pas eu raison tout à rheure de vous interrompre? Vous le voyez, je n'ai pas même eu besoin de vous dire : « Acceptez-vous ? »

— Ce que vous me demandez, monsieur, je dois le faire.

— Sans doute, c'est un sacrifice...

— Monsieur, interrompit vivement la baronne, il n'y a pas de sacrifice dans l'accomplissement d'un devoir.

— Bien, madame, bien.

— Je suis à votre disposition, monsieur, et prête à vous obéir. Au jour et à l'heure que vous indiquerez, ma fille et moi nous serons a Épinal.

— Merci. Je veux vous laisser le temps de prévenir vos amis, d donner vos ordres, de régler enfin vos affaires d'intérieur.

— La Tournée de demain me suffira.

— Prenez deux jours, madame la baronne. C'est aujourd'hui nier-»; credi; samedi à deux heares de l'après-midi, je vous attendrai à Épinal*-""

— J'y serai.

— Ne craignez-vous pas de trouver M"® de Simaise peu disposée à vous accompagner ?

— Non, monsieur. Gomme moi, ma fille fera son devoir.

^YcV'S^^V'

Il faut que vous fassiez oublier oe qui s'est passé l'année dernière dans la maison du vieux Jacques Vaillant... (page 399).

Le regard scrutateur de M. Lagarde interrogea l'expression de la physionomie de son interlocutrice.

— Madame la baronne, dit-il, pour décider M"* de Simaise à vous accompagner, vous avez pris une bien grave résolution.

— Vous lisez dans ma pensée, monsieur?

•— Oui.

— N'est-ce donc pas ce que je dois faire?

Lrv. 50. E. RicHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G*». LiV. 50.

— Non, madame. Ah ! c'est là qu'il y aurait un véritable et douloureux sacrifice! Certainement, il ne serait pas au-dessus de vos forces décuplées par le sentiment de justice et de réparation; mais je ne l'exige point de vous, au contraire. Gardez, madame, gardez ce terrible secret de famille. Le révéler à M"° de Simaise pourrait avoir de funestes conséquences. Les illusions, filles de Tespérance, chères à tout âge, sont les gardiennes de la sérénité de la jeunesse ; gardons-nous de toucher à celles de M"^ de Simaise.

La baronne baissa tristement la tête.

Elle sentait la justesse des paroles de M. Lagarde et comprenait qu'elle était allée trop loin dans son héroïsme.

— Eh bien, madame, reprit M. Lagarde, trouvez-vous un autre moyen?

— Je cherche, monsieur... Mais que lui dire?...

— La chose est, en effet, très délicate.

— Oui, et très difficile pour moi, qui sais qu^elle Taime.

— Je crois pouvoir vous tirer d'embarras.

— Comment?

— En obtenant moi-même, si vous le voulez, le consentement de M'^" Henriette.

— Faites donc, monsieur, faites.

— Alors, madame, veuillez faire dire à M"® de Simaise de venir ici.

— Est-il nécessaire que j'assiste à votre conversation?

— Nullement ; il est même préférable que M"® Henriette et moi nous soyons seuls.

La baronne sonna. Un domestique parut.

— Ma fille doit être dans sa chambre, dit M™® de Simaise ; veuillez aller lui dire que je la prie de descendre immédiatement au salon.

Un instant après, la porte du salon s'ouvrit et la jeune fille entra, pâle, les traits fatigués, les yeux rougis par les larmes.

Elle parut surprise de ne pas trouver sa mère seule ; mais elle s'avança lentement et salua l'étranger par un gracieux mouvement de tête.

— Elle est charmante, se disait M. Lagarde, et son doux regard reflète la pureté de son âme.

— Henriette, dit M""® de Simaise, je te présente M. Lagarde, un vieil ami de ma famille.

La jeune fille s'inclina de nouveau.

— M. Lagarde, continua la baronne, désire causer un instant avec toi ; il a quelque chose à te demander.

Henriette se tourna vers l'étranger, laissant voir son étonnement.

— C'est vrai, mademoiselle, dit M. Lagarde, j'espère obtenir de vous une très grande faveur.

— M. Lagarde, ajouta M""^ de Simaise, m'a déjà fait, à moi, la même demande.

— Et M™^ la baronne, obéissant comme toujours aux bonnes inspirations de son coeur, a bien voulu l'accueillir.

— Henriette, reprit M""^ d-e Simaise, je te laisse causer avec M. Lagarde.

La mère mit un baiser sur le front de sa fille et sortit du salon. Henriette était toute tremblante; Tinquiétude se peignait sur son visage.

— Je vous en prie, mademoiselle, lui dit M. Lagarde, rassurez-vous; vous êtes inquiète, vous tremblez, pourquoi? Votre mère vous l'a dit, je suis son ami et je suis aussi le vôtre. Allons, soyez sans crainte, remettez-vous.

Ils s'assirent.

— Maintenant, reprit M. Lagarde, nous allons causer comme de bons amis. Êtes-vous disposée à m'écouter?

— Oui, monsieur.

— Votre mère vient de m'app rendre une chose qui, je vous Tavoue franchement, m'a causé une surprise extrême; M""^ de Simaise m'a dit que vous vouliez la quitter, renoncer au monde et vous retirer dans un cloître.

— C'est mon intention, monsieur.

— Permettez-moi de croire que vous n'avez pas suffisamment réfléchi. Ce n'est pas quand elle est riche et belle, quand elle a une mère qui l'adore, quand l'avenir radieux s'ouvre devant elle et qu'elle a toutes les espérances de la jeunesse, qu'une jeune fille se ferme les horizons lumineux, en se précipitant dans la nuit du tombeau. Certes, vous n'êtes pas une illuminée, et, heureusement, nous ne sommes plus au temps où le fanatisme religieux poussait à l'ascétisme. Sans doute, il y a toujours des fanatiques, et il le faut bien, puisque nous voyons encore des hommes et des femmes qui se vouent à la vie ascétique. Vous n'êtes pas de celles-là, vous. Allez, ce n'est point pour qu'ils soient prosternés devant lui dans une adoration perpétuelle, que Dieu a créé l'homme et la femme ! Dieu n'exige pas de nous des sacrifices contraires aux lois de la nature qu'il a faites lui-même ; il ne nous demande pas de remplir une autre mission que celle qu'il nous a donnée dans la famille. Qu'on reconnaisse sa toutepuissance et qu'on obéisse à ses commandements, cela suffit; il ne demande pas davantage à la nature humaine.

Vous, mademoiselle, vous, enfermée dans un cloître ! Est-ce que c'est possible? Je ne cherche pas à savoir ce qui a pu vous faire prendre cette singulière résolution ; cela ne me regarde point. S'il y a un secret dans votre cœur, je veux le respecter. Je vous dirai seulement : A votre âge, les chagrins et les peines passent et les mauvais souvenirs s'effacent ; à votre âge, enfin, mademoiselle, on n'a pas le droit de désespérer, et ce n'est pas être agréable à Dieu que de douter de son inépuisable

bonté.

A vous, mademoiselle, qui avez été élevée chrétiennement, je dirai encore : Rien n'arrive en ce monde sans la permission de Dieu, et ses desseins sont impénétrables.

Si j'ai été surpris en apprenant que vous voulez entrer dans un couvent, je vais vous étonner à mon tour en vous disant que j'ai promis à M""® la baronne de Simaise de vous faire renoncer à votre projet.

Henriette fit , en effet , un mouvement de vive surprise , puis elle secoua tristement la tête.

— En promettant cela à votre mère, continua M. Lagarde, j'ai pensé aue je pouvais faire hardiment et en toute confiance appel à votre cœur reconnaissant.

La jeune fille regarda fixement M. Lagarde, cherchant à deviner sa

pensée.

— Écoutez-moi, mademoiselle, j'ai entrepris une œuvre à laquelle sont attachés des intérêts moraux d'un ordre très élevé ; cette œuvre est difficile et j'ai acquis la certitude que je ne pouvais l'accomplir sans votre concours. Or, si vous vous enfermez dans un cloître, il ne vous est plus possible de m'aider; mon œuvre reste à l'état de projet, j'échoue misérablement. C'est assez vous dire, n'est-ce pas, qu'il faut absolument que je vous fasse changer d'idée?

— Vous ne réussirez pas, monsieur, dit Henriette.

— Attendez, mademoiselle, attendez, vous ne savez pas encore de quoi il s'agit. Un jour, il y a de cela trois ans, je crois, un homme, un malheureux qu'on appelle Jean Loup, vous a sauvé la vie.

Une nouvelle tombée de neige se fit sur la figure de la jeune fille, qui s'agita avec malaise.

— Eh bien! mademoiselle, poursuivit M. Lagarde, c'est au nom de celui qui vous a sauvée, c'est au nom du pauvre Jean Loup que je viens implorer votre pitié.

— Mais que puis-je donc faire, monsieur?

— Me prouver, d'abord, que vous n'êtes pas ingrate, en ne refusant point de vous associer à l'œuvre que j'ai entreprise.

— Cette œuvre, monsieur?

— Consiste à tirer le pauvre Jean Loup de l'état déplorable dans lequel il est tombé, à rendre à ce déshérité le rang auquel il a droit dans la société; enfin à réparer, envers ce malheureux, les injustices de la fortune.

— Ah ! monsieur, s'écria Henriette avec animation, personne ne désire cela plus ardemment que moi! Mais comment puis-je vous aider, dites, comment?

— Je vais vous le dire. Grâce à des amis puissants, j'ai fait sortir Jean Loup de sa prison et j'ai obtenu qu'il me fût confié. Il est à Épinal dans une maison où seront appelés successivement, pour l'instruire, d'excellents professeurs. Malheureusement, enlevé trop brusquement à sa vie libre, il regrette les grands arbres de la forêt et les roches sombres au milieu desquelles il vivait.

Une personne, une jeune fille, qu'il semble avoir prise en grande affection, occupe constamment sa pensée.

La pâleur d'Henriette disparut sous une teinte de pourpre.

— Cette jeune fille, mademoiselle, c'est vous. Vous exercez sur le malheureux une influence extraordinaire. Quelle en est la cause mystérieuse? Je l'ignore. Mais le fait existe. Privé de sa liberté, éloigné de vous, qu'il n'espère pltis revoir, le pauvre Jean Loup n'a plus ni force, ni courage, ni volonté. Dans ses longues heures de rêverie, écrasé, anéanti, absorbé en lui-même, c'est vers vous que s'élance sa pensée, et tout bas il vous appelle.

Le seul nom d'Henriette suffit pour le tirer de sa noire mélancolie. Aussitôt que ce nom frappe son oreille, il se redresse, sa physionomie s'anime, son front s'éclaire, ses yeux brillent ; il regarde autour de lui, ayant l'air de chercher ; puis, au bout d'un instant, ne vous voyant pas apparaître, de grosses larmes roulent dans ses yeux, il pousse un gémissement et retombe dans son effrayante insensibilité.

La jeune fille ne put s'empêcher de soupirer, et deux larmes tombèrent sur ses joues.

— Eh bien, mademoiselle Henriette, continua M. Lagarde, n'aurezvous pas pitié de ce malheureux? Ne voulez-vous donc rien faire pour celui qui vous a sauvé la vie? Ah! si vous ne vous associez pas à mon œuvre, si vous me refusez votre concours, que je réclame, le pauvre Jean Loup est perdu !

Henriette se mit à sangloter.

— Qu'exigez-vous donc de moi ? s*écria-t-elle éperdue.

— Que vous éloigniez de vous d'abord la pensée d'entrer au couvent.

398 A TRAVEUS LE MYSTERE.

— Je vous le promets, monsieur.

— Bien.' Maintenant, il faut que vous consentiez à faire pour Jeaa Loup ce que je vais vous demander.

— Dites," dites.

— Vous irez, votre mère et vous, demeurer à Épinal, près de Jean Loup.

— Près de lui !

— Sans doute, puisque sans cela vous ne pourriez exercer l'heureuse influence que vous avez sur lui. M"^^ la baronne de Simaise, qui a accepté ma proposition, sous la réserve de votre consentement, bien entendu, vous dira dans quelles conditions aura lieu votre installation.

— Ma mère a accepté cela, monsieur ?

— Oui, mademoiselle. Je n'ai plus que votre consentement à obtenir. La jeune fille regarda autour d'elle avec effarement.

— Oh ! oh ! fit-elle, en voilant son visage de ses mains.

— Eh bien, mademoiselle? interrogea M. Lagarde.

— Ah ! monsieur !

— Vous seule pouvez le sauver !

— Je ferai ce que ma mère voudra, répondit-elle d'une voix oppressée. Et ses larmes, trop longtemps contenues, coulèrent en abondance.

— M. Lagarde Tenveloppa de son regard plein de tendresse.

— Pauvre enfant ! murmura-t-il.

Il lui prit la main, la serra doucement et d^une voix douce et caressante :

— Vous êtes un ange, lui dit-il; je sais ce que vous coûtera ce que vous allez faire; mais vous en serez récompensée, je vous le promets!

Elle le regarda avec une sorte de terreur.

— Je suis votre ami, ajouta-t-il; le croyez-vous?

— Oui.

— Eh bien, ayez confiance ; votre tranquillité ne sera point" troubiée, je veille sur votre bonheur et celui de votre mère. Vous possédez un secret terrible; qu'il reste à jamais enseveli au fond de votre pensée. Jean Loup, qui vous l'a révélé, reconnaissant de ce que vous aurez fait pour lui, Jean Loup le gardera.

— Quoi! monsieur, vous savez?...

— Qu'importe! puisqve c'est comme si je ne savais rien. Je vous Tai dit et je vous le répète : rien n'arrive en ce monde sans la permission de Dieu. Si Dieu vous a mise un jour en danger de mort, c'est qu'il a voulu que vous fussiez sauvée par Jean Loup. Déjà, croyez-le, vous étiez désii^née pour la mission que vous allez remplir. Encore une fois, mademoi-

JEAIN LOUP. 399

selle, ayez confiaiice, et attendez avec calme, le cœur plein d'espoir, ce que l'avenir inconnu vous réserve.

A ce moment, on entendit le bruit des pas d'un cheval, trottant dans l'avenue du château.

M. Lagarde se leva.

— Au revoir, mademoiselle, et à bientôt ! dit-il.

Il salua respectueusement la jeune fiiie et sortit du salon.

Il arriva sur la terrasse, oii attendait la baronne, comme Raoul mettait pied à terre. Le jeune homme, ayant confié le cheval à un domestique, s'avança vers sa mère avec empressement. Ils échangèrent quelques paroles. Pour ne point les gêner, M. Lagarde voulut s'éloigner; mais la baronne l'aperçut et l'arrêta pas ces mots :

— Mon fils^ monsieur, que j'ai l'honneur de vous présenter. M. Lagarde s'approcha en rendant à Raoul son salut.

— Eh bien, monsieur? lui demanda tout bas M""^ de Simaise.

— Elle consent, répondit-il. Allez, madame la baronne, allez lui témoigner votre satisfaction. Pendant ce temps, je me permettrai de donner quelques conseils à votre fils. Vous me retrouverez ici.

M""^ de Simaise rentra.

M. Lagarde revint près du jeune homme et lui dit :

— Monsieur Raoul, bien que vous ayez été élevé loin de votre mère et qu'elle vous ait vu très rarement, elle a pour vous une vive tendresse. Tout à l'heure elle me parlait de vous avec une émotion qui me montrait tout ce qu'il y a de noble, de fier et de grand dans son amour maternel; elle me disait combien elle était heureuse du changement qui s'est opéré en vous.

Vous avez pris, m'a-t-elle dit, la sage et courageuse résolution de rompre complètement avec le passé. Tous ceux qui vous connaissent, qui vous portent intérêt ou qui vous aiment, vous féliciteront. Courage donc î

Il faut que vous fassiez oublier ce qui s'est passé l'année dernière, au mois d'août, dans la maison du vieux capitaine Jacaues Vaillant.

Le jeune homme tressaillit ^t diîTint aîireusemeut pâle.

M. Lagarde continua:

— Ceux qui seraient sans pitié pour Raoul' de Simaise, viveur et débauché, se trouveront désarmés devant Raoul de Simaise, ayant reconnu ses erreurs, ses fautes et faisant tout pour se les faire pardonner. N'importe à quel prix, monsieur, il vous faut racheter le passé... Encore une fois, courage ; votre mère et votre sœur vous protègent.

Vous venez d'Haréville, vous avez vu M. de Violaine, vous Tavez

consulté; ce vieil ami de votre mère a une grande expérience; êtes-voua satisfait des conseils qu'il vous a donnés ?

— J*ai fait part à M. de Violaine d'un projet dont je n'avais pas cru devoir parler à ma mère, et il Ta approuvé.

— Ah! quel est ce projet?

— Je sens, monsieur, qu'il faut que je m'éloigne de Paris.

— Oui, c'est nécessaire.

— Et même que je quitte la France.

— Eh bien?

— Eh bien, monsieur, j'ai pris la résolution de m'en gager dans un régiment d'Algérie, soit dans les spahis, soit dans les chasseurs d'Afrique.

— C'est bien! Quand mettrez-vous votre projet à exécution?

— Demain je dirai adieu à ma mère et à ma sœur, et après-demain je serai soldat.

— Vous êtes instruit et vous travaillerez encore ; vous ferez certainement un chemin rapide dans la carrière des armes. Avant deux ans, si vous le voulez, vous serez officier. M. de Violaine a des amis haut placés, j'en ai aussi quelques-uns. Vous serez recommandé et on aura les yeux sur vous. Marchez, monsieur Raoul, marchez hardiment dans cette voie nouvelle. Faites votre devoir et on pensera à vous.

Trois jours après, la baronne de Simaise, sous le nom de M'"*' Sandras, s'installait avec sa fille dans la maison louée par M. Lagarde à Épinal.

Le même jour, un train rapide emportait Raoul de Simaise, qui se rendait à Marseille oii il allait s'embarquer pour l'Algérie.

FIN DE LA DElXIÈME PARTIE

Elle leva ses grands Idéaux yeux, qui se fixèrent sur le visage de son père adoplif... (page 40?.)'

Lit. 51. — jban loup Liv. 51.

TROISIÈmE T>qARTIE

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GHAMARANDE

La maison de Ghamarande compte parmi les plus nobles et les pins anciennes de France. Le sire de Joinville, historien de saint Louis, roi de France, parle dans ses Chroniques d'un chevalier de Ghamarande, qui se rendit illustre en Palestine et en Egypte, au temps des dernières croisades, par maints hauts faits d^armes et grandes prouesses.

(( Je l'ai vu, dit le sénéchal de Ghampagne, je l'ai vu, avec forte vaillance, se jeter vingt fois dans la meslée, repousser les Sarrasins et en faire grand carnage. »

Ge chevalier de Ghamarande est-il un ancêtre des marquis de Ghamarande dont nous allons raconter brièvement l'histoire? Nous ne pouvons Taffirmer. Quoi qu'il en soit, nous voyons un marquis de Ghamarande très en faveur à la cour du roi Henri IV et, plus tard, sous Louis XIII, gouverneur de Franche-Gomté.

Originaire de la haute Bourgogne, la famille de Ghamarande a été, sous nos rois^ entièrement dévouée à la royauté. Sa fortune, qui était considérable, avait été la récompense de nombreux services rendus à la France.

En 1789, le marquis Pierre de Ghamarande occupait une charge importante à la cour. Il était marié et père d'un fils unique auquel on avait donné le prénom de Louis.

Tout à coup, la Révolution éclata comme un coup de tonnerre, menaçant la royauté chancelante. Bientôt, donnant une première preuve de sa force, le peuple fit tomber les murs de la Bastille. On ne savait pas

LlV. 51. E. RicHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et 0-\ LiV. 51,

encore jusqu'à quels excès se porterait la colère populaire: mais déjà on pressentait les malheurs qui allaient fondre sur la France, frapper le roi et ceux qui lui étaient dévoués. En effet, la Révolution ne tarda pas à prendre un aspect terrible. Les nobles, effrayés, songèrent à se mettre à Tabri du danger.

L'émigration commença.

Peut-être plus dévoué encore à la royauté, depuis le triomphe des idées nouvelles, le marquis de Ghamarande ne voulut point, comme tant d^autres, abandonner le roi; il resta à son poste. Mais si son devoir lui ordonnait de ne point quitter Versailles, il sentit qu'il ne devait pas faire partager à sa femme et à son fils les dangers qu'il courait. Il obligea la marquise à se réfugier en Allemagne avec le jeune comte Louis de Ghamarande.

Après l'arrestation de la famille royale à Varennes et son emprisonnement dans la tour du Temple, le marquis se retira dans son château de Ghamarande. Alors il pouvait quitter la France et rejoindre la marquise qui s'était fixée dans une petite ville de Saxe. C'était, du reste, le conseil que lui donnaient beaucoup de gens. Mais, toujours fidèle à son roi, il ne voulait point partir tant que l'espoir de sauver la royauté existerait.

Les Vendéens et les Bretons commençaient à s'agiter.

Les princes, disait-on, allaient rentrer en France à la tête d'une puissante armée étrangère; ils s'empareraient de Paris, et Louis XVI, délivré, ressaisirait le sceptre royal et remonterait sur son trône, vainqueur des hommes et des choses.

La vérité était que l'Europe entière, effrayée de ce qui se passait en France, déclarait la guerre à la Révolution.

Le marquis de Ghamarande, prêt à mettre son épée et sa fortune au service de ses maîtres, crut devoir attendre les événements.

L'espoir un instant caressé par les fidèles amis du roi et de la reine ne devait point se réaliser. La coalition fut repoussée par les soldats de la République, et le malheureux Louis XVI paya de sa tête les erreurs et les fautes des rois capétiens.

Le marquis de Ghamarande fut dénoncé à la Gonvention comme ayant des relations avec les ennemis du gouvernement. Il fut arrêté, conduit à Paris et enfermé à la Gonciergerie, dont on ne sortait guère que pour aller à l'échafaud.

En ce temps-là, les tribunaux faisaient vite leur besogne. Trois jours seulement après son arrestation, le marquis comparaissait devant ses juges, était condamné à mort, et sa tête tombait sous le couteau de la guillotine.

JEAN LOUP. AOxj

Tous ses biens furent confisqués et vendus au profil de l'État, et la marquise et son fils furent portés sur la liste des émigrés.

En apprenant la mort de son mari, la douleur de M"'® de Ghamarande fut immense ; d'abord son âme fut en proie à un sombre découragement, et elle sentit en elle comme le dégoût de la vie. Mais son fils était là, lui défendant de mourir, pendant que le devoir lui ordonnait impérieusement de vivre. Elle se raidit contre sa faiblesse et se rendit forte contre sa douleur pour ne pas se laisser briser par elle.

Elle fit elle-même l'éducation du jeune Louis de Ghamarande, et, grâce à l'argent qu'elle avait emporté et à ses diamants qu'elle vendit sans aucun regret, elle put ne rien négliger pour que son fils reçût une instruction solide. Toutefois, l'avenir étant très incertain, elle vécut avec beaucoup d'ordre et d'économie, afin de ménager ses modestes ressources jusqu'au jour oii le jeune marquis, devenu homme, pourrait se procurer des moyens d'existence par son travail.

Douze années s'écoulèrent. De graves événements s'étaient accomplis en France. Le général Bonaparte s'était emparé du pouvoir. Le calme succédait à l'affolement. Il n'y avait plus de proscription ; les émigrés, las de vivre sur la terre d'exil, rentraient en France.

La marquise de Ghamarande avait déjà fixé le jour de son départ, lorsqu'elle tomba malade subitement. Le mal s'aggrava rapidement, et, neuf jours après s'être alitée, elle mourut.

Le marquis pleura sa mère, qui l'avait tant aimé; puis, tristement, il se demanda :

— Que vais-je faire?

Il examina sa situation et la trouva peu enviable. Il avait un beau nom; mais qu'est-ce qu'un nom quand on n'a pas la fortune qui aide à le porter ?

Il avait trouvé une dizaine de mille francs dans la bourse maternelle.

Dix mille francs ! C'était tout ce qui lui restait de l'immense fortune de ses ancêtres.

Cependant il fallait prendre une résolution. Après avoir longuement réfléchi, il se dit :

— Avant tout^ je suis Français; maintenant que j'ai perdu ma pauvre mère, que je suis seul au monde, il importe peu que je fasse ceci ou cela. Les marquis de Ghamarande ont toujours fidèlement servi la France, et plusieurs d'entre eux ont versé leur sang pour la patrie; mon père, luimême, avait dans l'armée le grade de capitaine. Je serai soldat comm<^ mes ancêtres.

406 LES DEUX FUÉRES.

Oui, ajouta-t-il, s'affermissant dans sa résolution, voiià ce que je dois faire.

Huit jours après, il était à Paris. Il n'y resta que le temps nécessaire pour s'engager. Il fut incorporé dans un régiment de ligne dont le dépôt était alors à Grenoble.

Nous ne le suivrons pas sur les champs de bataille de FEurope. Son père avait été un fidèle serviteur de la royauté; il fut, lui, un fidèle serviteur de l'empire.

Nous le retrouvons, au retour des Bourbons, lieutenant-colonel et officier de la Légion d'honneur. Pendant les Cent jours^ il fut nommé coionel.

Sa conduite à Waterloo fut celle d'un héros ; on le releva sur le champ de bataille grièvement blessé.

Cependant il guérit vite : en moins de deux mois, il fut sur pied.

On sait comment le gouvernement de Louis XVIII traitait alors les officiers supérieurs qui s'étaient attachés à la fortune de Napoléon... Le colonel de l'empire put craindre un instant d'être mis en suspicion et rayé des cadres de l'armée. Il n'en fut rien. On n'avait probablement pas oublié que son père était mort sur l'échafaud révolutionnaire. Non seulement il fut maintenu dans son grade, mais, quelques mois plus tard, il était promu au grade de maréchal de camp.

Alors, s'il l'eût voulu, le marquis de Ghamarande aurait pu prendre part à la curée sur laquelle se précipitaient les anciens émigrés, et refaire facilement sa fortune. Mais, trop fier pour solliciter quoi que ce soit, il se tint à l'écart et ne demanda rien. Il était soldat, il n'était pas courtisan.

L'idée de se marier ne lui était jamais venue; du reste, il avouait volontiers qu'aucun regard de femme n'avait eu le pouvoir de faire battre son cœur. Mais, pour qu'on n'eût pas de lui une trop mauvaise opinion et qu'on ne crût point à une insensibilité de parti pris, il s'empressait d'ajouter en riant :

— Nous étions toujours en guerre sous l'empire, et, vraiment, on n'avait pas le temps d'aimer.

A cela on répliquait :

— Soit. Mais maintenant, monsieur le marquis?

— Maintenant, répondait-il d'un ton grave, maintenant je ne suis plus jeune ; le temps de l'amour est passé.

Il disait cela, le général ; mais souvent il s'attristait et un pli se creusait sur son large iront, quand il pensait qu'après lui son nom serait éteint, qu'il y aurait en France une grande et illustre famille de moins.

Cependant le cœur du général de Ghamarande n'était pas resté fermé

à toute affection ; le marquis aimait paternellement une enfant, une pupille, qu'il considérait comme sa fille. Elle se nommait Cécile Baubant. Cécile avait perdu sa mère deux ans après sa naissance. Son père, officier sans fortune, mortellement blessé à Wagram, était mort dans les bras du marquis de Chamarande, son ami, en lui disant :

— Ma petite Cécile va être seule au monde; Louis, en souvenir de notre sincère amitié, n'abandonne pas la pauvre orpheline, sois son protecteur, son père.

— Je te le promets, répondit Chamarande.

Et le capitaine Baubant avait rendu le dernier soupir en prononçant ce mot : Merci !

C'est ainsi que la petite Cécile, alors âgée -de dix ans, était devenue la pupille du marquis. Celui-ci plaça l'orpheline dans un pensionnat de son choix, où il allait la voir souvent, et veilla sur ses besoins, son éducation et son instruction avec la sollicitude d'un père».

Cécile grandit, devint instruite, gracieuse, charmante sous tous les rapports. Elle avait une grande affection pour son protecteur qu'elle appelait son père. Ce nom de père, que Cécile lui donnait pour bien exprimer sa gratitude, causait au vieux soldat un indicible ravissement.

Quand la jeune fille eut atteint sa seizième année, elle quitta le pensionnat sans regret et vint égayer la demeure du marquis. Subitement, la vie de M. de Chamarande fut changée; autour de lui, le bruit, les joyeux éclats de rire succédaient au monotone silence; la jeunesse souriante de Cécile était un rayon de soleil dans l'existence du général.

— Bientôt, pensait-il, il va falloir songer à la marier.

Mais le mariage de Cécile serait leur séparation, et le marquis s'était déjà si bien habitué à avoir la jeune fille près de lui, qu'il envisageait comme un malheur la nécessité de confier a un autre le soin de la rendre heureuse. Cette idée, qu'elle le quitterait un jour, que de nouveau il se trouverait seul, lui faisait éprouver une émotion singulière ; il lui semblait que quelque chose se déchirait en lui ; son cœur se serrait, des larmes lui venaient aux yeux et une tristesse indéfinissable s'emparait de lui.

— Ah! si j'étais plus jeune, si j'étais plus jeune! se disait-il amèrement.

Que de choses étaient contenues dans ces paroles !

Le marquis de Chamarande demeurait à Toulouse, une ville des plus aristocratiques de France. Vieux garçon, il recevait rarement; mais, très recherché par la haute société toulousaine, il ne se donnait pas une soirée, pas une fête à laquelle il ne fût invité. Il se faisait un plaisir de conduire Cécile dans le monde où elle était admirée, oii elle faisait une

ample moisson de compliments flatteurs, où elle recueillait les hommages dus à sa grâce et à sa beauté.

Quand ils restaient à la maison, ils passaient la soirée dans le petil salon, assis en face l'un de l'autre, aux deux coins de la cheminée.

Un soir de décembre, à sa place habituelle, pelotonnée dans un fauteuil, Cécile travaillait à une broderie. Le marquis tenait un journal qu'il ne lisait point. Perdu dans un rêve, il contemplait la jeune fille avec une admiration passionnée et comme en extase. Machinalement, il plia le journal et le jeta sur un guéridon. Puis, évoquant les souvenirs du passé, il s'enfonça peu à peu dans une sombre rêverie.

— Hélas 1 se disait-il, une étrange fatalité s'attache à certaines destinées. Je suis né dans l'opulence et je devais vivre heureux. Raillerie du sort!... Ma fortune m'a été enlevée; je me suis courageusement résigné; mais le bonheur que j'aurais voulu, le bonheur s'est toujours éloigné de moi. J'arrive à la fin de^ma carrière, triste, désolé, voyant mes jours sans espoir. Après moi, plus rien, le néant!...

Il laissa échapper un soupir. ^

La jeune fille entendit. Elle leva ses grands beaux yeux qui se fixèrent sur le visage de son père adoptif. Il avait le front assombri, des larmes roulaient dans ses yeux.

— Père,vdit Cécile d'une voix inquiète, depuis quelque temps je vous vois triste souvent ; qu'avez-vous donc ?

— Rien, rien, je t'assure, répondit-il visiblement troublé.

— Je ne vous crois pas, répliqua-t-elle en secouant la tête et avec une petite moue charmante; si j'ai fait quelque chose qui vous ait contrarié, ayez le courage de me gronder ; voyons, dites, avez-vous à vous plaindre de votre petite Cécile ?

— Pourquoi aurais-je à mé plaindre de toi?

— Je ne sais pas, moi.

— Chère petite, ne sais-tu pas depuis longtemps que tu es à toi seule toutes mes joies? Tu es toute ma vie, Cécile, le doux rayon du ciel qui me réchaufi'e et qui m'éclaire.

— Alors, pourquoi êtes-vous triste?

Le marquis resta silencieux.

Mais la jeune fille, inquiète de le voir soucieux, tenait à cçnnaître la cause de sa tristesse. Elle se leva, s'approcha toute gracieuse du marquis et lui mit un baiser sur le front.

Le vieux soldat sentit tressaillir son cœur.

— Père, reprit Cécile d'une voix caressante, tout à l'heure, quand vous avez poussé un soupir, à quoi pensiez- vous ?

La marquise poussa un cri

rauque, étranglé, et tomba sans connaissance (page 415).

— A quoi je pensais? fit-il embarrassé.

— Oui, à quoi?

— Je pensais à toi.

— A moi?

— Oui, Cécile, à toi, à ton avenir. Je me disais que j'étais bien heureux de t' avoir près de moi.

— A la bonne heure !

LlV, 52. E. RlCHEBOURG - JfiAN Loup. - Éd. J. Kuukk bt Qi». LlV. 52.

— Mais qu'un jour tu me quitterais.

— Jamais !

— Tu te maï feras.

— C'est vrai, fit-elle, toutes les jeunes fills se marient. Le marquis éprouva une sensation douloureuse.

— Et c'est pour cela que vous êtes triste? demanda Cécile.

— Oui, parce que, mariée, tu suivras ton mari; je resterai seul, moi; je ne t'aurai plus, je serai privé de tes doux regards, de tes sourires. Mais, va, je ne suis pas égoïste dans mon affection pour toi, je sais ce qu'il faut à ta jeunesse; ton bonheur, Cécile, est au-dessus de mes petites satisfactions personnelles. Je pense donc à toi souvent, et j'examine comment je pourrai t'assurer un heureux avenir. Ah ! si j'étais riche, pouvant te donner une belle dot, je serais moins embarrassé; mais je suis pauvre...

Avec beaucoup de peine, j'ai économisé environ soixante mille livres; cet argent est pour toi, mais qu'est-ce que cela? presque rien. Car je vois que la dot devient de plus en plus la chose importante du mariage. Sans doute, ta jeunesse, ta beauté et tes autres qualités personnelles doivent compter pour quelque chose; mais celui à qui tu donneras ton cœur saura-t-il reconnaître ce que tu vaux? Je me demande cela, Cécile; voilà ce qui m'inquiète, voilà pourquoi, parfois, tu me vois triste.

La jeune fille était devenue rêveuse.

— Cécile, continua le marquis, tu rencontres fréquemment dans le monde de beaux jeunes gens; n'en as-tu pas remarqué un, déjà, qu'il te serait agréable d'avoir pour mari ?

La jeune fille releva lentement la tête.

— Non, fit-elle.

— Alors, tu ne penses pas encore à te marier?

— Pas du tout.

— Ton cœur est libre ?

— Il n'y a dans mon cœur qu'une seule grande affection, celle que j'ai pour vous.

— Ah ! fit M. de Chamarande.

Et il se mit à tisonner le feu.

Après un moment de silence, Cécile reprit :

— Je n'ai jamais perse à l'avenir ; heureuse près de vous, autant qu'on peut l'être, je n'ai rien à envier, rien à désirer, puisque j'ai tout. Rester près de vous toujours, voilà ce que je veux. Je ne songe nullement à me marier; me marier pour me séparer de vous! Non, non. Mais vous, monsieur le marquis, pourquoi ne vous mariez- vous pas?

— Monsieur le marquis ! Pourquoi m'appelles-tu maintenant monsieur le marquis, Cécile ?

— Mais... je... je ne sais pas, balbutia la jeune fille, dont le front devint pourpre.

— Je ne me marie pas, Cécile, pour deux raisons : d'abord parce que je ne connais pas la femme qui voudrait unir sa destinée à la mienne et ensuite parce que je trouve que ce serait folie de me marier maintenant, à quarante-trois ans.

— Quarante-trois ans, répéta lentement Cécile.

— Ah ! si j'avais dix ans de moins, murmura le général, en laissant échapper un soupir.

— Si vous aviez dix ans de moms ?

— Eh bien, Cécile, je te dirais...

— Que me diriez-vous ?

— Je te dirais : Cécile, pour que nous ne soyons pas séparés, pour qu'un autre ne t'enlève point à mon affection, veux-tu être ma femme ?

La jeune fille resta un moment silencieuse ; puis, avec émotion :

— Dites-moi cela tout de même, monsieur le marquis. M. de Chamarande laissa tomber les pincettes.

— Quoi! s'écria-t-il éperdu, tu consentirais?...

— Oui, répondit simplement Cécile.

Et elle mit sa main tremblante dans celle de son protecteur. Le marquis porta la main à ses lèvres et la couvrit de baisers. Trois semaines après, Cécile était marquise de Chamarande.

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