‹ Jean Macé et l'instruction obligatoireChapitre 2 sur 5 · RUE MONSIEUR-LE-PBINCE · texte numérisé non relu

RUE MONSIEUR-LE-PBINCE

AVANT-PROPOS

Il y A bien des manières d'être un éducateur. Tel a mérité ce beau nom, pour avoir consacré toute sa vie à la pratique de Venseignement. Tel autre, pour avoir philosophé, dissetté théoriquement, sur le but ou sur les mëthodes de l'éducation. Mais ce titre ne doit pas être refusé non plus à œuæ qui, hommes d'action et de propagande avant tout, ont servi et fait avancer la cause de l'instruction, en soulevant l'opinion publique, en créant des sociétés d’enseignement, en allumant des foyers de lumière.

Jean Macé est de ces derniers. Il a été l’initiateur, hardi autant que tenace, du mouvement d'opinion qui, dans les dernieres années du second Empire et sous la troisième : République, a préparé et rendu possible l'établissement , legal de l'obligation scolaire, de la gratuité et de la laïcité, ce point de vue, Macé nous apparaît, à distance, moins comme un individu que comme un être collectif, si je puis ^ire; comme le représentant de toute une légion d’hommes, éclairés et dévôûés, qu’il a su grouper autour du même drapeau i celui de la Ligue de Venseignement; comme un chef d'armée, l’armée pacifique du progrès et de l’éducation populaire, qu’il a organisée et conduite à la victoire. L'action qu’il a exercée sur les destinées de l'enseignement primaire a été féconde et décisive, et de tous ceux qui, depuis trente ans, ont travaillé à édifier l’école moderne, l école de la liberté, il n’en est pas un qui ne lui ait rendu ^hommage. Jules Ferry ne cachait pas qu’il s'inspirait de et le Ministre de l'Instruction publique de iS8f, quand

AVANT-PROPOS

il arrachait au Parlement la laide Vohlufaiion scolaire, ne pouvait méconnaître ce qu'il devait a V initiative courageuse^ aux efforts prolongés d*un simple citoyen. Dès 1866, Jean Macé avait ouvert la voie aux idées qui triomphaient. Le vœu d’un seul homme était devenu la volonté du gouvernement. Le programme de Jean Macé était imposé au pays comme loi nationale. Dans la séance solennelle de Vinauguration de la Ligue, le 21 avril 1881, Gambetta, de sa voix éloquente, lui criait : « Monsieur Macé, vous avez bien mérité de la patrie !.. » Le 6 août 1882, à la fête des bihliotàèqiies libres de la Seine, Paul Sert célébrait et glorifiait Vinspjirateur « de la grande association quia tant travaillé sous l'Empire, et à laquelle, disait-il, nous devons pour la plus grande part le beau mouvement d’opinion qui nous a permis de doter notre pays de V instruction gratuite, obligatoire et laïque ». Chàllemcc-Lacour^ dans l’hommage ému que, comme président du Sénat, le 16 décembre 189^, il adressait à la mémoire du sénateur Jean Macé, disait de lalJgiie créée par lui « qu’elle avait entraîné le gouvernement it les pouvoirs publics, exercé une action réelle sur la politique intérieure, et enfin eu sa pari dans la conception de plusieurs lois d’une grande portée ». Combien d'autres témoignages ne pommaii-on pas recueillir, qui montrent en quelle haute estime il faut tenir l'homme énergique qui, avec une infatigable activité, au milieu de tant d’obstacles, a conçu, dirigé et fait aboutir en France un mouvement scolaire, dont Spiiller disait en 1883, au congrès de Reims, que depuis la Révolution française, rien ne s’est fait de mieux dans notre pays, aucune entreprise aussi considérable n’a été tentée en faveur de Vinsîruction populaire?

Ce serait pourtant faire tort à Jean Macé que voir seulement en lui Vorganisateur de la plus grande de nos associations d’éducation. Si la voix évocatrice, venue du petit village de Reblenheim, a été entendue de toute la France, si elle a provoqué tant d’adhésions généreuses ; si plus tard, dans son bureau de directeur de ta Ligue de renseignement.

AVANT-PROPOS

Jean Macé s*est constitué le professeur du peuple^ il ne faut pas oublier qu'il a aussi occupé une chaire de professeur, en titre, et que pendant plus de quarante ans, au pensionnat de demoiselles du Petit-Château, à Beblenheim d'abord, ensuite à Monthiers, il ne s'est pas laissé distraire de sa tacn ' professionnelle 11 a écrit des ouvrages d'éducation qui ont acquis une renommée universelle. Il a eu ses procédés, ses méthodes propres d'enseignement. Il a donc été un pédagogue dans tous les sens du mot... Et devenu sénateur inamovible, président inamovible aussi de la Ligue, il aimaii à rappeler les souvenirs de sa longue et modeste carrière de professeur. Aux instituteurs qui l'écoutaient, dans les congrès annuels de la Ligue, il disait : « Quand j'étais petit instituteur comme vous.. . »

Jean Macé a donc tous les droits à figurer dans cette galerie des éducateurs modernes, sinon au premier rang, du moins en bonne place. L'histoire enregistrera son nom à côté de ceux des hommes politiques , qui, s'empnrnnt de ses idées, les ont inscrites dans des lois désormais intangibles. La reconnaissance publique lui a élevé un monument à Paris, le 13 juillet 1900; elle a perpétué ainsi son souvenir par une image matérielle. Nous avons voulu dans cette étude reproduire sa physionomie morale, et contribuer, pour notre part, a faire vivre dans la mémoire des hommes la noble figure de ce bienfaiteur du peuple.

JEAN MAGE

« Je suis un enfant du peuple », disait Jean Macé à la tribune du Sénat, en 1886. Il était en effet le fils d’humbles ouvriers parisiens. Son père, un simple roulier, conduisait des camions sur la route de Paris à Bordeaux ; et de même que Socrate, faisant allusion à la profession de sa mère, se comparait à « un accoucheur d’esprits », de même Macé aimait à dire qu’il était « un camionneur d’idées », allant par les grands chemins, de ville en ville, colporter l’instruction.

De son origine plébéienne, Macé a gardé toute la vie un air de simplicité franche, et même des allures un peu rudes. Des premières impressions de son enfance, il lui est resté aussi une autre empreinte indélébile. : une religiosité vague, mais sincère, que le progrès de son éducation scientifique n’a jamais complètement abolie. Sa mère, une ouvrière illettrée, était naïvemeni pieuse. Tout enfant, le futur fondateur de la Ligue de l'enseignement servait la messe à l’église Saint-Louis. Et ce n'est pas au collège Stanislas, où il fit ses études, que ses sentiments religieux auraient pu être contrariés. Stanislas était alors, comme aujourd’hui, ce

qu’on appelait « un collèg-e particulier », avec des professeurs laïques et une administration ecclésiastique. La foi chrétienne de Macé ne paraît pas avoir été ébranlée avant la vingt-cinquième année. Un fonds de’ croyances religieuses subsista toujours dans son âme ; et ce n’est pas tout à fait à tort qu’on a pu dire que « l’esprit évangélicjue l’avait inspiré jusqu’à sa mort ». Ce qui est certain tout au moins, c’est qu’il n’a jamais cessé de professer le déisme et la religion naturelle. A ceux qui l’accusaient, bien à tort, de faire de la Ligue de l’enseignement une école d’athéisme, il se contentait de répondre, avec un fin sourire : « Dieu merci ^ la Ligue ne mourra pas de cette accusationlà! »

Macé ne nous a pas raconté sa vie, comme l’ont fait Pestalozzi et Rousseau. Homme d’action avant tout, il n’a eu ni le temps, ni, dans sa modestie, la prétention, d’écrire ses confessions ou son autobiographie (1). Aussi ne savons-nous presque rien de son enfance et de sa jeunesse. Un de ses amis les plus intimes, M. Charles Mismer, nous écrit qu’il n’aimait pas à parler de la première partie de sa vie, « qui ne lui avait laissé que des souvenirs pénibles » (2). Né à Paris le22 avril 1815, il futadmis

(1) Dans Vlnlrodaclion du livre qu’il a publié en 1891, Les origines de la Ligue de renseignement, il y a pourtant quelques pages de souvenirs personnels, qu’il intitule lui-même « les confessions du fondateur de la Ligue ».

(2) M. Charles Mismer, dont nous avons mis l’obligeance à contribution pour nous éclairer sur quelques points obscurs de la biographie de Macé, l’a connu de très près. Ils ontvécuenscmble à Paris et partagé pendant dix ans le même logement. M. Mismer est l’auteur de plusieurs ouvrages qui ont eu du succès, entre autres; Dix ans soldat, 1889; Souvenirs du monde musulman, 1892. M. Mismer a été directeur de la Mission égyptienne en France.

JEAN ?tlAC:Ê.

à Stanislas, comme boursier, vers 1826, et il s’y distingua par ses succès scolaires (1). C’est là qu’il eut pour professeur d’histoire un homme dont les ouvrages ont eu, en leur temps, un certain renom. Théodose Burolte (2), qui prit son élève en grande aiTection; il lui chercha des emplois à la sortie du collège, et le racheta du service militaire pour faire de lui son secrétaire, depuis 1845 jusqu’à sa mort, survenue en 1847. C’est là aussi qu’il compta parmi ses camarades John Lemoinne, Lanel, Cézanne, Sainte-Claire Deville, toute une génération de futurs républicains, qui devaient faire honneur à l’éducation libérale de Stanislas ; — et surtout un de ses meilleurs amis, Jules Hetzel, le littérateur, l’éditeur bien connu sous le pseudonyme de P. J. Stahl, avec lequel il devait trente ans plus tard^ en 1864, fonder et diriger le Magasin d'éducation et de récréation^ un des recueils qui ont le plus contribué à renouveler la littérature française de l’enfance et de la jeunesse.

Ce que devint Macé, au sortir du collège, de 1835 à 1842, on ne saurait le dire avec précision. Ce fut assurément une période de tâtonnements, de dispersion. Comme il l’a dit lui-même : « Je

(1) Voici le relevé des principaux succès qa’iî ohlint au Concom’s général, où Stanislas tenait alors un des premiei's ramrs; en 1832, dans la classe de troisième, le prix d'histoire nahirelle et le premier prix de vers latins ; en i833, dons la clasM; de rhétorique, le premier prix de discours français (nouveaux; . en i834, le premier accessit de discours français (vétérans;; et le premier prix d’histoire; enlin en i835, le premier accessit de dissertation française, dans la classe de philosophie.

(2) Théodose Buretie (1804-1847) acheva sa carrière de professeur au ccrllège Henri IV. Il a publié, entre autres ouvra -es. une Histoire de la H’volalion franç tise, de l'Empire et de la H’slunrahon^ en collaboration avec Ulysse Ladet, qui avait été le camarade de Macé au collège Stanislas.

jetai ma vie à tous les vents du ciel, ne prenant racine nulle part. » Ses biographes, notamment M. Vapereau, dans \q Dictionnaire des conteynpoaffirment qu’ilfut successivement chargé de conférences d'histoire, à Stanislas, à Henri IV, et nommé répétiteur à Louis-le-Grand. Mais, malgré nos recherches^, il nous a été impossible de vérifier l’exactitude de ces renseignements (1). Les bulletins universitaires du temps ne mentionnent Macé pour aucun de ces emplois. Nous avons bien trouvé un Macé, qui exerçait les fonctions de répétiteur au collège Rollin, de 1838 à 1840 : mys comme aucun prénom n’est indiqué, il n’est nullement certain que le répétiteur de Rollin fut bien notre Jean Macé (2).

Une seule chose est authentique (3), c’est que, en 1836, Macé figure dans V Almanach de VUni-

(1) Les proviseiiifs actuels de ces élablissements que j’ai consultés n’ont pu me renseigner ; « leurs archives ne remontent pas aussi haut», me disent-ils. En tout cas, si ces emplois ont été tenus par Macé, cela n’a été qu’à titre officieux, et sans nomination ministérielle.

(2) Cela est pourtant probable. Le directeur du collège Rollin m’écrit, il est vrai, qu’il n’y a rien dans les vieux papiers de la maison qui lui permette d’établir l’identité du répétiteur Macé ; mais il me fait savoir en même temps que, selon le témoignage d’un ancien professeur du collège, Jean Macé,— le nôtre, — entretenait des relations intimes avec le professeur Mialan, répétiteur à Rollin, lui aussi, vers iS^o; ce qui autorise à supposer que Mialan et Macé avaient à la même époque rempli les mêmes fonctions. D’autre part, il faut noter que le nom de Macé disparaît, pour ne plus reparaître, des registres officiels et des cadres du répétitorat, précisément en i84o, peu de temps avant que Jean Macé commençât son service militaire.

(3) Ce que l’on sait aussi pertinemment, c’est que de 1842 à 1845, Jean Macé fit son service militaire à Rouen, au premier léger. Le futur général de la Ligue de l’enseignement y devint caporal... Les relations qu’il noua alors à Rouen furent probablement la cause qui le décida à chercher un refuge dans cette ville, lorsque, en 1849, il menacé d’être incarcéré pour ses opinions républicaines.

versite rof/ale de France^ comme régent de philosophie au collège d'Évreux. Mais ce régent de vingt ans ne fut qu'un professeur sans chaire. Ses fonctions n’existèrent que sur le papier. En effch j>ondant qu'il se mettait en mesure de rejoindre le poste qui lui avait été assigné, le conseil général de l’Eure supprimait le modeste traitement de la chaire, ou du moins de 1500 francs le réduisait à 500 francs. Macé jug’ea que c’était peu pour vivre, même en province; et il s'en revint à Paris, un peu confus de sa mésaventure.

Il s’en est fallu pourtant de bien peu que le futur professeur libre, le promoteur de l’enseignement obligatoire, celui aussi qui, à Beblenheim et à Monthiers, devait, pendant plus de quarante ans, de 1852 à 1894, enseigner les lettres etles sciences dans un pensionnat de demoiselles, ne fût attaché pour toujours, par une décision ministérielle, au professorat d’État et à l’enseignement de la philosophie. Toute sa destinée en eût été changée, sa vie transformée ; et c’est peut-être à la pénurie du budget départemental de l’Eure que la France doit d’avoir eu, au lieu d’un paisible et régulier professeur de philosophie, absorbé, comme tant d’autres, par ses devoirs professionnels et esclave de sa classe, Tardent apôtre de l’éducation populaire, le citoyen qui, par sa libre initiative, a préparé dès l’Empire les lois républicaines de l’enseignement primaire.

C’est à Cousin que Macé attribue Tinitiative de sa nomination à Évreux. « En 1835, dit-il, je m’en allai à Évreux pour occuper une chaire de philosophie... » En fait, c’est le Ministre d’alors, c’est Guizot qui Ta vait nommé. Nous avons sous les yeux

copie de la lettre par laquelle Guizot taisait partau préfet de l'Eure de sa décision : « J’ai désigné pour remplacer M. Laporte, misa la retraite pour cause d’infirmités, M. Macé, jeune homme qui a de l’instruction, et dont les mœurs, ainsi que le caractère, donnent toutes les garanties désirables... »

Macé avait donc d’excellents patrons. Ses succès au Concours général l’avaient probablement désigné à l'attention de Cousin, et celui-ci l’avait recommandé au choix de Guizot. Cousin était alors le grand-miaître de l’enseignement philosophique, même quand il n’était pas Ministre. On sait dans quel esprit il le dirigeait, et, par conséquent, quels sentiments, quelle attitude il attendait des jeunes philosophes qui, comme Macé, obtenaient sa confiance. Une lettre inédite, qu’on va lire, et qui date du 26 juin 1843, le démontre en termes bien significatifs ; elle était adressée à Charles Zévort, le futur directeur de l’enseignement secondaire sous la troisième République, alors professseur de philosophie au collège de Rennes, dans une classe de 120 élèves (1).

<( Mon cher Zévort, je viens vous remercier de votre aimable et excellent article (un article qui avait paru dans un journal de tiennes). Loin d’en désapprouver certains passages, je vous loue pour ceux-là particulièrement. D’abord, c’est un principe pour nous que l’harmonie du christianisme et de la philosophie ; et puis, dans les circonstances où nous nous trouvons, il nous est de la plus grande

(i) Je dois la communication de cette inicresssante lettre à l’obligeance de mon éminent collègue et ami, M. Edgard Zévort, lecteur de TAcadémie de Caen

JEAN .ViAGÊ

importance de rassurer la partie raisonnable du cierge, et de la fortifier contre les insensés qui agitent et compromettent TÉgiise. Nos affaires vont mieux depuis que les Chambres se sont prononcées (1). Maintenons les avantag-es que nous avons obtenus par les mêmes moyens auxquefë nous les devons, à savoir la modération et la vigilance sur nous-mêmes. Soyez donc très bien pour rÉvêque de Rennes, et conservez avec lui, vous. Riaux (2) et Martin (3), que je ne sépare pas, des rapports mesurés d’une bienveillance réciproque. Mille amitiés bien sincères. »

Et, en post-scriptum, Cousin qui venait précisément de publier une édition des œuvres philosophiques du P. André, ajoutait : « Lisez et faites lire les Œuvres philosophiques du P. André. C’est un breton dont il faut réhabiliter le nom en Bretagne. »

La vie de Macé ne s’éclaire qu’avec laRéA^olution de Février. En réalité, il date de 1848. Jusque-là, il avait tâtonné, hésité, « gaspillant, comme il le dit lui-même, les chances d’avenir universitaire ou littéraire que pouvaient lui promettre ses succès d’écolier », un peu aventureux et allant au hasard de droite et de gauche, poussé par je ne sais quel besoin d’activité physique et d’existence indépen-

(1) Allusion notamment aux débats qui eurent lieu à la Chambre des pairs, où Cousin défendit avec éclat la cause de rUn'. versité et de la philosophie.

(2) Francis-Marie Riaux, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Rennes, dé i84o à 1846, a achevé sa carrière comme professeur de logique dans les lycés de Paris. Il est mort en i883.

(3) Thomas-Henri Martin était, en i843, professeur de litlérature ancienne à la Faculté de? lettres de Rennes. Il en est resté longtemps le doyen. Il a laissé de nombreux ouvrages d’érudition, mettant sa science au service de l’orthodoxie chrétienne. Il est mort en 1884.

dante au gTand air. La Révolution va faire de lui un autre homme. Ce fut, dit41, une transformation. Et il en trouve plaisamment la preuve dans ce petit fait que son écriture avait changé elle-même de caractère. Auparavant, elle était décousue comme sa vie. Après 1848, au contraire, elle apparaît ferme et régulière, comme lui-même était devenu un homme de décision et de volonté ; et les graphologues, en comparant ses lettres manuscrites des deux époques, auraient beau jeu à y trouver rimage fidèle des changements survenus dans les dispositions morales de celui qui les a écrites.

Désormais va commencer pour lui, soit dans la politique, soit dans le professoral, une vie d’action continue, par la parole et par la plume, par les discours et par les livres.

C’est en 1848 que Macé prit conscience de sa foi républicaine. Gomme beaucoup de ses contemporains, il subit alors une véritable crise intellectuelle. « Le démon de la politique » avait mis enfin la main sur lui. Il fut pris d’une sorte de fièvre morale : il en sortit républicain pour la vie. « La République, nous dit M. Mismer, était pour lui une religion ». Il souffrait quand on l’attaquait. Il souffrait plus encore quand on lui démontrait qu’elle avait commis des fautes : alors, sans vouloir les avouer, il se taisait. « Je n’oublierai jamais, a-t-il écrit, ce moment de ma vie, où les idées de patrie et de justice se dressèrent pour la première fois de toute leur hauteur devant moi, et entrèrent en maîtresses dans mon âme qu’elles n’avaient fait jusque-là qu’effleurer... »

Dès cette époque, à n’en pas douter, il conçut

ridée dominatrice à laquelle il s’est dévoué jusqu’à son dernier souffle, l’idée de l’instruction obligatoire. « Aumatin du 25 février 1848, lorsque j’aperçus le suffrage universel affiché sur les murs de Paris, j’eus froid dans le dos (i). Je ressentis un mélange de joie folle et de terreur secrète. » En une vision rapide, troublé par cette souveraineté populaire brusquement proclamée, il entrevoyait les premières et prochaines conséquences de l’héroïque imprudence des hommes de 1848, je veux dire la dictature à brève échéance, l’Empire consacré eb en apparence, légitimé par les suffrages de la nation souveraine. Il devinait, avec une clairvoyance politique dont il a donné maintes preuves, ce qu’on pouvait redouter d’un peuple encore ignorant, novice dans l’apprentissage de sa liberté naissante, qui était appelé à exercer ses droits politiques sans qu’une éducation appropriée lui eut appris à en user sagement. Macé s’est toujours défié du vote populaire, tant qu’il n’est pas suffisamment éclairé (2). Il est revenu vingt fois sur ce sujet (3). « Nous tenons le suffrage universel, disait-il dans les dernières années de l’Empire, ou

(1) En réalité, le suffrage universel ne fut proclamé que par le décret du 5 mars iS^S.

(2) Pas autant pourtant qu’un des compagnons de sa vie finissante, M. Misraer, qui, dans une brochure intitulée : La France souffre^ écrivait récemment : « La France mourra du suffrage universel... » Non, elle n’en maurra pas, si l’on écoute Macé et si l’on éclaire de plus en plus le suffrage universel.

(3) Voici encore quelques passages où il exprime ses appréhensions : « Le mieux est de s'arranger avec le suffrage universel, puisqu’on ne peut s’en débarrasser... Peut-être vaudrait-il mieux qu’il en fût autrement; je ne sais pas. Mais comme c’est impossible, ce n’est pas la peine d’en parler. » Notons d’ailleurs, à la décharge de Macé, que c’est sous l’Empire qu’il médisait du suffrage universel.

plutôt il nous tient... » El encore : « Avant d’instituer le suffrage universel, il aurait fallu trente ans d’instruction obligatoire, et c’est le contraire qui a eu lieu. » Rousseau avait dit les mêmes choses dans une formule générale : «Il faudrait que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles. » Mais cela est impossible; et il était nécessaire que l’émancipation politique fût établie en droit, afin que le peuple acquît peu à peu en fait l’émancipation intellectuelle. H fallait, en quelque sorte, que la fonction créât insensiblement l’organe ; et Macé a eu l’honneur d’être au premier rang parmi les ouvriers de la démocratie qui se sont efforcés, en instruisant le peuple, de faire concorder lacapacitéetlepouvoir, et qui ont voulu élever la volonté générale à la hauteur de ses devoirs et de ses droits.

Sans qu’il ait joué dans la Révolution de 1848 un rôle considérable, aussi important, par exemple, que celui de son ami Hetzel, Macé y participa pourtant avec l’activité d’un militant ardent et convaincu. Hetzel, lui, occupa diverses fonctions dans le gouvernement provisoire, et, après le 2 décembre 1851, il fut exilé : Macé fut seulement menacé de l’être. 11 écrivait des articles de journaux, de petits livres de propagande. Il assistait aux banquets, où il croyait voir le commencement d’une ère de fraternité, l’ébauche d’une religion nou-» velle : « Je les aurais voulus, dit-il, avec le pain et le vin seulement. Honni soit qui n’a jamais rêvé ! »

De novembre 1848 au 13 juin 1849, il dirigea, « sous l’œil méfiant de la police, le bureau de la Propagande socialiste ».

JEAN MAGE

Alors, comme aujourd’hui, le mot de socialisme était bien vag’ue et interprété dans des sens très divers. Celui de Macé n’avait rien d’inquiétant. Voici comment il le définit : « Il y avait de tout dans le socialisme de 1848. Le mien, frais émoulu, se rapprochait de la nuance phalanstérienne, à laquelle se rattachaient beaucoup de mes amis. Il n’avait rien de commun avec le farouche socialisme d’État d’aujourd’hui (ceci était écrit en 1889), l’école de Pourier basant toute sa théorie du progrès sur un groupement libre d'activités personnelles dans des associations indépendantes les unes des autres. » Au fond, ce socialisme n’était, si l’on nous permet de risquer ce mot, qu’un « associationisme » ; et Macé sera encore socialiste en ce sens, lorsque, en 1866, il jettera les bases de l’association qui est devenue la Ligue de l’enseignement (1).

Macé attesta ses opinions dans un certain nombre de brochures qui, aujourd’hui, paraîtraient bien inofténsives. Déjà, en janvier 1848, quelques jours avant la proclamation de la République, il avait publié sous le pseudonyme de Jean Moreau, dans la forme épistolaire qu’il affectionna toujours, comme plus familière et plus intime, les Lettres d'un garde national à son voisin. Il poussait l’audace de ce qu’il appelait son «radicalisme » jusqu’à demander l’extension du suffrage universel. . . à tous les gardes nationaux. En 1849, il fît paraître les Vertus du Bépublicain., les Entretiens du père

(i) La Ligue de l’enseignement ne sera en effet qu’un groupement <rnrtivités personnelles dans des associations indépendantes les unes des autres.

Moreau, le Petit catéchisme repuotîcaîn, « qui n’eurent, diWI, aucun succès de vente : j’en fais l’aveu ». Du moins, il y montrait toute la candeur de son âme, et avec quelle élévation de sentiments il envisageait l’ordre de choses nouveau, plus soucieux de rappeler au peuple ses devoirs que de i’exciter dans la revendication de ses droits. Dans Ja naïveté de son enthousiasme, il écrivait : « Le vent qui passera sur la France se chargera d’emporter par delà les fleuves et les montagnes les germes fécondants, destinés à faire éclore les Républiques. Nous ferons la conquête du monde, sans sortir de chez nous, et si l’étranger réparait dans nos murs, ce sera le myrte et l’olivier à la main, pour fêter en famille le salut de rhumanité... » Quand l’étranger reparut, vingt ans plus tard, ce fut, hélas! l’épée sanglante à la main, pour préparer le triomphe de la force sur le droit; et chassé par l’envahisseur de sa chère Alsace, où il s’était réfugié, depuis que l’avènement de l’Empire l’avait exilé de Paris, Macé dut méditer avec quelque amertume sur les rêves et sur les illusions de sa jeunesse.

C’est après lajournée du 13 juin 1849, — la journée du Conservatoire des arts et métiers, — que Macé était devenu tout à fait un suspect. Il n’y avait pris cependant qu’une part bien innocente. Le récit qu’il en a fait mérite d’être rapporté : « Le rôle chaque jour plus actif que je jouais én enfant perdu m’avait mis insensiblement en évidence. Je fus élu membre du comité qui dressa la liste socialiste de Paris aux élections de juin 1849, et par les soins duquel s’organisa la manifestation du 13 juin contre

cet odieux bombardement de Rome, dont les conséquences pèsent encore aujourd'hu i sur la France. J’étais précisément un des trois commissaires charg-és de régler 'ordre et la marche de la manifestation. On ne me fit pas, il est vrai, l'honneur de m’avertir qu’on l’avait doublée quelque part d’une résolution de prise d’armes. Je n’appris la marche de Ledru-Rollin sur le Conservatoire des arts et métiers qu’à l’instant même où Changarnier coupa, sur le boulevard des Capucines, l'inolTensive colonne des manifestants; et j’ai encore dans l’oreille le cri de colère què m’arracha cette tardive révélation... (1) »

La Révolution de 1848 avait fait de Macé un républicain militant : le coup d’État impérial en fit un professeur, un professeur libre dans un pensionnat de demoiselles. Certes il n’est point douteux qu’il avait la vocation de l’enseignement : <( J’avais enfin trouvé ma voie, disait-il plus tard; fêtais né pour être professeur de demoiselles. » Mais s’il l’est devenu à Beblenheim^au pensionnat du Petit-Château, et non ailleurs, s’il s’est établi dans ce petit villag’e d’Alsace qui lui doit la gloire d’avoir été le berceau de la Ligue de l’enseignement, ce fut le hasard qui en décida. En 1850, il voyageait dans l’est de la France pour organiser la correspondance provinciale du journal la Répu^ blique. Les circonstances le conduisirent à Beblenheim, dans l’institution de jeunes filles qu’y dirigeait Vérenet. « Jour béni entre tous les jours de ma vie!... » Fatigué de sa course errante

(i) J. Macé, Origines de la Ligue de V enseignement p ii.

de missionnaire de la république qui durait depuis plusieurs mois, heureux de n’avoir plus à parler politique et de n’ètre plus « gibier de gendarme », il se sentit enveloppé d’une atmosphère de paix et d’études. On l’accueillit avec faveur; on mit à l’épreuve sa science. Il fut prié de faire une lecture ; puis il remplaça au pied levé, dans une leçon de physique, l’unique professeur de la maison. Il eut du succès. « Le professeur de 1836, enterré depuis si longtemps, ressuscita de luimême. » Bref, iî laissa de son savoir une impression des plus favorables; et lui-même, de cette courte entrevue avec les élèves et les maîtresses d’une maison d’éducation, il emporta un agréable souvenir qui décida de sa vie.

En eflét, un an plus tard, lorsque Vérenct, qui était entrée en correspondance avec lui, eut l’heureuse pensée de l'inviter à venir chez elle recommencer sa classe d’un jour, et enseigner l'histoire naturelle, Macé accepta l’offre avec joie. Il venait précisément de se marier, et son union avec une femme, digne de lui, mais sans fortune, lui avait appris le souci du lendemain. « L’association de deux pauvretés, disait-il, est chose périlleuse, mais souvent féconde, quand le gagne-pain vous tremble dans la main. » Il ne fallait plus songer à la politique : le factionnaire qui lui barra la porte de son journal, dans la matinée du 2 décembre, le lui avait fait comprendre. « Quand arriva le coup de vent de décembre, je fus, dit-il, au nombre des feuilles qu’il balaya : mais, plus heureux que d’autres, je m’envolai vers ce petit paradis de Beblenheim,

JEAN MAGE

dont rimage était restée gravée dans mon esprit. »

« Ce petit paradis » , comme il l’appelait, il le perdit lorsque l’Alsace cessa d’étrë française. Ce fut pour Macé un profond déchirement que d’être contraint d’abandonner « ce pauvre nid de Beblenheim », comme il l’appelait aussi, où il avait passé les meilleures années de sa Vie, où il s’était promis de mourir. Dans une lettre adressée à P. -J. Stahl, le 5 octobre 1872, et publiée dans le Magasin d'éducation^ il a dit d’une façon touchante combien il avait souffert de renoncer à ce séjour de paix et de bonheur. Ce ne fut pas sans peine, d’ailleurs, que les exiles de Beblenheim, Vérenet et Macé, parvinrent à trouver en France, pour recommencer leur vie enseignante, un abri tel qu’ils le désiraient, dans les conditions de grand air, d’espace et de liberté, sans lesquelles ils ne concevaient pas que l’éducation fut possible. C’est le 20 septembre 1872 seulement que le Petit- Château fut rouvert, à Monthiers, dans l’Aisne (1).

Depuis 1852 jusqu’en 1804, date de sa mort, Jean Macé entreprendra bien des tâches diverses. Il publiera de nombreux ouvrages. Il fondera la Ligue de l’enseignement. Il sera conférencier populaire à travers la France. Il deviendra sénateur. Il jouera un rôle politique. Mais, parmi toutes ces multiples occupations, il n’abandonnera jamais sa chaire de professeur. Des congrès de la Ligue qu’il a présidés

(i) Après la mort de Macé, le pensionnat du Petit-Château fut transféré à Chatou, près Paris, où il a subsisté quelques années sous la direction de iM“«* Théodore Bord et Anna Bentz, ses collaboratrices et héritières. II est fâcheux qu’on ait laissé tomber une institution à laquelle le nom de Macé était attaché par ses quarante ans de prolcssorat.

JEAN MAGE

plus de dix fois, des séances du Sénat où il a siégé pendant dix ans, il reviendra toujours fidèlement vers l’école où il aimait à instruire les esprits et à former les consciences. G’est en vain que ses amis, et notamment Hetzel, le suppliaient de se décharger au moins d’une partie de sa tâche, afin de réserver plus de temps à ses travaux d’écrivain. 11 ne voulait rien entendre. Pendant tout le temps qu’il fut sénateur, il ne se découragea pas, malgré la fatigue, de faire trois fois par semaine, le voyage de Paris à Monthiers, en chemin de fer d’abord, jusqu’à Château-Thierry, puis en diligence, pendant une heure et demie.

Il a donc bien été un professionnel de l’enseignement, amoureux de ses fonctions, passionné pour son devoir : « Je m’abandonnai, dit-il, au bonheur de la paternité intellectuelle et morale, la première des fonctions sociales quand on se hausse l’âme au niveau de sa mission. »

Que de trésors d’intelligence et de cœur n’a-t-il pas dépensés^ pendant près d’un demi-siècle, dans sa laborieuse carrière de professeur de jeunes filles? Songez qu’à Monthiers, comme à Beblenheim, il n’enseignait pas seulement l’histoire naturelle, pour laquelle il avait une prédilection marquée : peu à peu, il avait attiré à lui toutes les branches de l’enseignement, et, professeur universel, il enseignait la littérature, Phistoire, toutes les sciences,... jusqu’à la tenue des livres. Et son travail était d’autant plus intense qu’il enseignait tout cela, non selon les formes convenues et la routine traditionnelle, mais à sa manière, avec ses méthodes personnelles, cherchant toujours, avec une rare

ingéniosité, à adapter ses leçons au mouvement naturel de rintelHgence de ses élèves. Son cœur, plein de tendresse pour les entots, l’aidait d’ailleurs dans cet effort d’appropriation : « Aimer les gens, voyez-vous, c’est une grande force ; et quand je m’arrête, embarrassé par quelque explication qui ne vient pas assez claire, il me suffit que je remette sous mes yeux cette petite têtè rieuse d’enfant, où sommeille une âme qui va bientôt s’éveiller, pour que Le jour se fasse dans la mienne.., »

Il était à ce point professeur qu’il avait, dans sa longue pratique quotidienne, contracté des habitudes gênantes et presque des manies. Ainsi, il ne pouvait parler qu’assis. Il expliquait gentiment le peu de succès de ses discours au Sénat par cette raison qu’à la tribune il lui fallait parler debout. Un jour, dans un congrès de la Ligue, il reste court. Il s’excuse, se rassied : et aussitôt son éloquence naturelle lui revient. Il n'était jamais plus à son aise que devant un auditoire féminin et jeune. L’habitude était si forte que, dans une assemblée d’hommes, ayant à rappeler à l’ordre quelques auditeurs bruyants, il lui arriva de les apostropher vivement par ces mots: « Voulezvous bien vous taire, mesdemoiselles?... » Une autre fois, s’adressant à une réunion vénérable d’hommes mûrs et âgés, de députés et de sénateurs, ü lui échappait de leur dire sérieusement : « Mes enfants, vous avez été bien sages!... »

Pour organiser son œuvre pratique d’éducation et d’instruction, Macé avait trouvé une excellente collaboratrice dans la directrice du Petit-Château, Vérenet. Il la tenait en "haute estime.

G, CoMPAYRÉ. — Jean Macé. 2

« Elle me stimulait, dit-il; elle me fortifiait (1). » C’était entre eux une association, une émulation d’efforts, analogue à celle qui a si heureusement présidé aux débuts de l’École normale de Fontenay-aux-Roses, lorsque de Priedberg y collaborait avec Félix Pécaut. Sous la double et commune inspiration de sa directrice et de son professeur principal, le Petit-Château, avec son petit nombre de pensionnaires, presque toutes de religion protestante, constituait une vraie famille, où la vie était douce. Les élèves disaient bien que « M. Macé grondait fort quand il s’y mettait » ; mais il ne s’y mettait pas souvent ; et il corrigeait d’ailleurs ses brusqueries par la familiarité de sabonté paternelle. Il vivait delà vie commune, prenait ses repas au réfectoire, assistait à la prière du soir. Les demoiselles de Beblenheim étaient heureuses sous un régime libéral qui, à des études intelligemment conduites, mêlait sans cesse les jeux en plein air sur la pelouse, des récréations variées, des promenades, des soirées musicales et dansantes, même de petites représentations dramatiques. Les élèves- choisissaient elles-mêmes leurs sujets de composition française. Elles avaient en partie la charge de la surveillance et de la discipline ; des inspections quotidiennes étaient faites par des « jurys d’élèves ». On profitait du séjour â la campagne pour les initier, non seulement à la connaissance, mais à l’amour de la nature. Les Américains, on le sait, dans leurs collèges et leurs

(i) Vérenet mourut en 1891. Cetle année-là Macé, contrai. remenv à ses habitudes, ne présida pas le congrès de la Ligue qui se tenait à Marseille. 11 s’en excusait dans une lettre à ses amis ; * Je dispute à la mort l’amie de quarante ans... *

universités, professent le culte de V « Arbre », auquel ils consacrent chaque année un jour de fête scolaire. Il en était un peu de même au Petit-Château. A Monthiers, il y avait une plan talion de sapins pieusement entretenue, en souvenir de TAlsace perdue et toujours regrettée. En 1875, lorsqu’on y apprit le vote de la Constitution républicaine, les jeunes pensionnaires plantèrent un peuplier, qui devait commémorer la fondation de la République! et, en grandissant, symboliser ses progrès.

Dans ce milieu de tranquillité et de travail, Macé était heureux lui aussi. Sans doute, dans son for intérieur, il aspirait à un autre rcle. Il « rongeait son frein », comme il dit, et il attendait: mais il attendait patiemment. Dès sa jeunesse pauvre, il avait appris le secret du bonheur : être simple. Il avait connu les heures de privation, et même de détresse ; par exemple, le jour où, parti de Paris à pied pour faire le voyage d’Allemagne, il dut s’arrêtera Hambourg, faute d’argent; pour se rapatrier, il se fit matelot sur un voilier, payant le prix de la traversée en tirant les cordages... Meme aux heures brillantes de son existence, il ne changea rien à la simplicité de ses goûts. A Beblenheim, il était petitement logé, dans un appartement de deux pièces, des plus modestement meublées. Il n’en demandait pas davantage, partageant cet humble asile avec Macé qui,

elle non plus, n’était guère exigeante. Bien qu’elle n’eùt que peu d’instruction, Macé la considérait comme sa providence. Ne pouvant pas s’associer au travail de pensée de son mari, elle prenait du moins sa part de ses occupations matérielles.

JEAN MAGÉ.

Lorsque, en 1866, commença le travail de propagande pour la Ligue, assise à côté de lui dans la petite chambre de Beblenheim, elle passait ses journées à mettre sous bande les circulaires qu’on envoyait aux quatre coins de la France. C’est en 1875 que Macé perdit sa compagne dévouée; elle était beaucoup plus âgée que lui. Longtemps après, il aimait encôre à montrer à ses amis, avec une émotion sincère, quand ils allaient le voir à Monthiers, la chambre où elle s^était éteinte, et où tous les objets dont elle se servait durant sa vie avaient été soigneusendfent recueillis et conservés à leur place .

Mais, quelque absorbé que fût Macé parles douceurs de la vie conjugale ou par les fatigues journalières de son enseignement, il ne s’y oubliait pas tout entier. « Depuis 1848, écrivait-il, je n’ai eu qu’une pensée, celle de l’éducation du peuple. » Et cette pensée, il la manifesta d’abord, dans une première période, de 1852 à 1864, par la préparation et la pubhcation de toute une série d’ouvrages d’éducation : puis, dans les trente dernières années de sa vie, par l’organisation de la Ligue de l’enseignement.

Ses écrits dont nous allons parler, son rôle dans la fondation et le développement de la Ligue, dont nous raconterons brièvement l’histoire, achèveront de nous montrer quelles étaientiles qualités fines et fortes du penseur, l’intrépidité et le savoir-faire de l’homme d’action. Mais Macé valait aussi par ses qualités intimes, par une extrême bonté de cœur. Ses amis racontent qu’ils ont été les témoins d’une foule d’actes de bienfaisance, qu’il accomplissait

JEAN MAGE

discrètement, et au risque de se priver lui-même du nécessaire. Secourable aux individus, il mettait néanmoins au-dessus de tout le dévouement à la collectivité, à la patrie. « Patriote avant tout », c’était pour lui aussi la devise préférée. Après les désastres de 1870, il fut quelque temps comme désemparé. Il avait promis d'écrire pour \q Magasin (ï éducation une Histoire de France; mais il ne trouvait plus le courage de la composer. Comme il le disait, pour s’excuser de son retard : « Les ruines de notre histoire présente n’ont pas, depuis deux ans, laissé de place dans nos imag-inations à l’histoire du passé. »

L’Alsace était devenue sa seconde patrie. C’est au pied des Vosges qu'il avait vécu vingt ans, qu’il avait travaillé, qu'il avait conçu sa grande entreprise. Et si nous sommes attachés d’instinct au pays qui nous a vus naître, ne le sommes-nous pas aussi, par un lien plus fort peut-être, aux lieux où notre pensée a grandi, où nous avons agi, lutté pour nos idées, où se sont éveillés les projets qui sont devenus la raison d’être de notre vie? Macé n’a cessé de porter dans son cœur le deuil de l’Alsace. Il était de ceux, dont l’espèce semble devenir tous les jours plus rare, qui, selon le mot célèbre, « n’en parlent jamais, mais y pensent toujours ». Il le prouva encore dans le dernier acte de sa vie publique. Hypnotisé par la trouée des Vosges, il pensait que d’un jour à l’autre la France pouvait être appelée à un nouvel effort pour prévenir un nouveau démembrement ; et cette préoccupation passionnée l’empêchait de voir clair dans les questions de politique coloniale, et d’en

comprendre l’importance. C'est dans cet esprit que, huit jours avant sa mort, le 6 décembre 1894, ce vieillard de quatre-vingts ans montait à la tribune du Sénat (1), pour combattre le crédit de 65 millions demandés par le gouvernement pour l’expédition de Madagascar. « C’est un gouffre, s’écriait-il, qui s’ouvre devant vous. Est-ce que les dangers manquent à vos portes, pour que vous alliez les chercher si loin? » On ne l’écouta pas, et il en fut attristé. 11 avait fait un tel effort pour se séparer sur cette question de ses amis politiques, nous écrit M. Mismer, qu’il ne s’en releva pas. Il s’alita, en rentrant à Monthiers, et quelques jours après, le 13 décembre 1894, il était mort. On a pu dire que Macé avait été la première victime de l’expédition de Madagascar:

(i) Macé avait été élu sénateur inamovible le 8 décembre ?883., en même temps que le général Campenon, par i34 voix sur 211 volants.

Ce serait aller trop loin que d’attribuer à Macé le mérite d’avoir inventé de nouvelles .méthodes pédagogiques. Mais il a du moins inauguré, dans une série de publications, un genre original d’exposition, de vulgarisation scientifique, à l’usage et à la portée des enfants. Histoire d'une bouchée de pain en est resté le modèle achevé.

En essayant, dans ces Lettres à une petite fille sur la vie de ïhomrne et des animaux^ d’expliquer, de rendre intelligible et clair pour un enfant, le mécanisme de la nutrilion, Macé obéissait à une inspiration analogue à celle qui conduisait Pestalozzi, lorsque, dans le Livre des mères^ il appelait ses petits élèves à étudier, avant toute autre chose, les organes et les fonctions du corps humain. Plus tard, Macé appliquera le même effort d’imagination aimable et ingénieuse à d’autres parties de l’enseignement, à Tarithmétique, à la cosmographie, à l’histoire aussi et à la morale. S’il a commencé par la Bouchée de pain^ c’est qu’il pensait que l’histoire naturelle est ce qui convient le mieux à Tintelligence enfantine pour ses débuts dans l’étude de la science^ et que rien ne peut intéresser davantage le petit être qui grandit que d'apprendre précisément comment il grandit, quelles sont les forces, quelles

sont les lois qui maintiennent et développent sa vie. Ajoutons que, dans la pensée de Macé, un livre de ce genre devait avoir aussi son utilité pour les parents ; et que les mères, trop souvent ignorantes, en le lisant par-dessus les têtes do leurs filles et de leurs fils, y apprendraient à mieux ordonner le régime alimentaire, à mieux diriger l’éducation physique de leurs enfants.

C’est en septembre 1861 que parut la première édition de VHistoire d'une bouchée de pain, qui en a eu tant d’autres depuis. Macé l’avait lentement préparée dans sa retraite de Beblenheim; et ce petit livre, écrit au pied des Vosges, dans la solitude d’un villag’e, devait avoir un succès universel, à l’étranger comme en France. Il rendit d’emblée célèbre le nom de Macé. « Ce succès, dit-il, fit sur moi l’effet de l’ouverture de laçage sur l’oiseau qui y est enfermé... » En composant, après l’avoir professé sans doute devant les demoiselles du pensionnat du Petit-Château, un livre d’histoire naturelle, Macé n’improvisait pas une œuvre jusque-là étrangère à ses études. Dès le collège, il avait pris goût aux questions' de biologie. C’est précisément à l’époque où il faisait .ses classes à Stanislas que le Conseil royal, par arrêté du 18 avril 1830, avait introduit pour la première fois dans les programmes de l’enseigne- ^ment secondaire l’étude des sciences de la nature, en consacrant deux heures par semaine, dans la classe de troisième, à l’histoire naturelle des animaux et des plantes. La preuve que Macé profita de cette innovation, c’est qu’en 1832, petit élève de troisième, il obtint au Concours général le prix

JEAN MAGÉ.

unique d’histoire naturelle. La preuve encore, c’est ce qull écrit lui-même dans la dédicace de la Bouchée de pain, adressée à Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, ou plutôt à sa mémoire (1) : « Vous m’aviez promis un avenir de naturaliste, alors que je n’étais qu’un enfaat. Les ag*itations de la vie m’ont emmené trop loin des régions sérieuses où se cultive la science pour que je puisse faire honneur à votre prédiction. » Et il ajoutait : « Permettez-moi cependant de vous dédier ce livre d’enfant, où vous n’auriez retrouvé qu’un disciple de fantaisie, mais que vous auriez accueilli peutêtre d’un sourire indulgent. »

Geoffroy Saint-Hilaire, comme tous les amis de la science, eût certainement accueilli avec faveur le livre charmant que lui dédiait Macé. Il eût applaudi à une tentative, qui avait pour^but sinon d’étendre la science, du moins delà populariser, et ^ de rendre accessibles aux intelligences les plus humbles les questions si compliquées de l’organisation de la machine humaine. Il serait difficile à un professeur élémentaire de pousser plus loin fart de s’insinuer dans l’attention de ses petits auditeurs, d’éveiller leur intérêt, et de leur présenter de façon plus séduisante, avec plus d’humour et de bonne grâce, de sévères notions scientifiques. Ce sont des pages exquises que celles de V Introduction qui ouvre le livre. L’extrait suivant en donnera une idée ;

... J'entreprends, ma chère petite, de vous expliquer bien, des choses qu*on regarde en général comme très difficiles à

(i) Isidore Geoffroy Saint-Hilaire est mort en 1861, l’année précisément où parut VHisloire d'une bouchée de pain.

comprendre... Si nous parvenons, en nous y mettant à nous deux, à les faire entrer dans votre tête, j’en serai très fier pour mon compte... Vous êtes-vous quelquefois demandé pourquoi on mange?...

Je vous vois rire d’ici...

— L’on mange parce qu’il y a des bonbons, des gâteaux, des confitures, des poires, du raisin, des petits pains tendres, toutes sortes de bonnes choses qui font plaisir à manger.

— C’est une assez bonne raison : il n’en faut pas d’autre.

Ah ! s’il n’y avait que de la soupe au monde, peut-être bien qu'on pourrait demander : « Pourquoi mange-t-on, même quand on n’a que de la soupe ? » '

Je vais vous le dire, si vous ne le savez pas.

L’autre jour, quand votre maman a déclaré que votre robe était devenue trop courte, d’où venait cela ?

— Belle demande ! c’est que j’avais grandi.

— Et comment avez-vous grandi, s'il vous plait?

Vous voilà prise. Il est bien sûr que personne n’est venu rallonger vos jambes pendant que vous dormiez, et que si les bras sortaient des manches, ce n’était pas parce qu'on avait remis un petit morceau au coude, comme on remet des planches à la table, le jour où l’on' donne à dîner à beaucoup de monde. Cependant rien ne grandit tout seul... Si l’on n’a rien ajouté par dehors, il faut bien que quelque malicieux génie ait fourré par dedans tout ce qu’il y a de plus dans les bras, dans les jambes et le reste. Et le malicieux génie, savez-vous bien qui c’est ?

C’est vous.

Ce sont vos belles tartines, vos bonbons, vos gâteaux, la soupe aussi, et la soupe encore mieux que tout le reste, qui une fois disparus dans le petit gouffre que vous connaissez bien, se sont mis, sans vous demander la permission, à se glisser sournoisement dans tous les coins e1 recoins de votre corps, où ils sont devenus, à qui mieux mieux, des os et de la chair... Vos petits ongles roses qui se trouvent repoussés tous les matins ; le bout d’en bas de vos beaux cheveux blonds qui s’allongent toujours davantage ; vos dents de grande fille qui remplacent à mesure celles qui vous étaient venues en nourrice : vous avez mangé tout cela l... »

Et le livre tout entier continue sur ce ton de causerie souriante et gracieuse. Jamais on ne déploya plus d’ingéniosité pour enguirlander de

comparaisons et d’images l’aridité des termes techniques et des démonstrations abstraites. A chaque instant l’auteur dira : « Je vais vous faire une comparaison, qui vous fera mieux comprendre... » Son imagination n’est jamais à court pour trouver, dans les choses familières à l’enfant et connues de tout le monde, des analogies, des similitudes, qui soient de nature à éclaircir les obscurités des mystères de la vie... Par exemple, il dira du foie, pour expliquer sa fonction dans le travail de la nutrition, que c’est « le maître chiffonnier » ; il comparera lu forme de l’estomac h celle d’une cornemuse ; il appellera l’estomac, pour définir le rôle qu’il joue dans l’orgnnisme, le « maître cuisinier », ou bien encore, « le Président de la République intérieure ». S’il veut Taire entendre que, pour bien dormir, il n’est pas indifférent de se coucher de préférence sur le côté droit, il en donnera cette raison que le foie, si l’on se couche du côté gauche, vient écraser de son poids l’estomac, « comme un gros homme qui s’endort dans une diligence vient écraser son voisin, dès que la voiture penche d'un côté... » Fénelon et avec lui tous les partisans de l’instruction attrayante auraient goûté ce perpétuel recours à la comparaison. Peut-être est-il permis de penser que Macé en abuse un peu. A force de vouloir rendre la science amusante, ne s’expose-t-il pas à la puériliser? Les images qu’il prodigue finissent par masquer les faits réels qu’elles ont la prétention de rendre plus clairs. Depuis que la Bouchée de pain a été écrite, depuis un demisiècle, notre goût a certainement changé. A nos

J EAN M Aۃ.

yeux amoureux de simplicité, la manière de Macé paraît aujourd’hui légèrement artificielle, raffinée et précieuse. Nous préférerions un exposé de la science plus franc et plus direct, qui, sans recourir constamment à rdnterposition d’une image, mette l’enfant face à face avec la nature.

Si Macé a pris tant de peine pour apprendre aux enfants la physiologie élémentaire, ce n’est pas seulement pour qu’ils la sachent, et parce qu’ « il n’est jamais trop tôt pour apprendre » : c’est aussi pour en tirer de sages préceptes d’hygiène, des avis utiles à la santé ; c’est enfin pour faire sortir sans cesse de l’étude des phénomènes naturels une leçon morale et même religieuse. « Les choses que je vous enseigne, dit-il, ont le mérite de vous habituer à penser à Dieu, en vous faisant connaître les merveilles qu’il a faites. » Le moraliste accompagne le naturaliste à toutes les pages du livre. « A mesure que l’on apprend, on se rapproche davantage de la destinée que Dieu a fixée à l’homme, et quand on marche docilement, dans la route que Dieu nous a tracée, on devient nécessairement meilleur... »

Qu’aurait pensé, qu’aurait dit Jean Macé, s’il lui avait été donné d’assister, en 1901, au congrès tenu à Caen par la Ligue de l’enseignement, et d’y entendre exprimer et voter un vœu, tendant à la radiation des devoirs envers Dieu dans le programme de l’enseignement de la morale? Il aurait désavoué ses disciples. Il eût opposé son déisme sincère à leur irréligion apparente. On ne l’aurait probablement pas convaincu, en lui répondant qu’exclure la morale religieuse de l’école, ce n’est

JEAN MAGÉ.

nullement la supprimer : c’est la renvoyer à l’Église, aux diverses Églises; et en lui remontrant qu’en definitive le vœu du congrès de Caen n’était que la conclusion logique du principe qu’il acceptait luimême : la science à l’école, et la religion dans les Églises. Comme Rousseau, comme Pestalozzi, Macé s’incline naïvement dans la croyance à une Providence toute puissante. Il estime qu’on ne saurait trop en parler à l’enfant : « Notre corps est un temple où Dieu réside, non pas inactif et dérobant sa présence, mais vivant et sans cesse agissant, veillant h l’accomplissement des lois qui régissent les mouvements des organes de la digestion dans le corps de l’homme, avec autant de soin qu’à celles qui conduisent le soleil et les étoiles, dans le ciel... » Jamais philosophe cause-finalier, pas même un Bernardin de Saint-Pierre, n’a au même degré introduit et mêlé les intentions d’une finalité consciente dans la trame serrée du mécanisme physique. C’est vraiment abuser des causes finales que dire, par exemple : « Dieu a pensé à tout, puisqu’il n’a pas donné de dents à l’enfant qui tète et qui mordrait sa mère, s’il en avait.... — Si les substances qui ne conviennent pas à la nutrition se trahissent par leur mauvais goût, c’est encore que Dieu a pensé à tout... » On ne verra plus guère au XX® siècle un livre de science qui, comme la Bouchée de pain^ se termine par une conclusion de sermon, analogue à celle-ci : « Allez, ma petite fille, et mangez en paix, comme un joli petit animal que vous êtes; mais n’oubliez pas de nourrir aussi l’autre partie de votre être, celle qui est la principale et qui vous fait monter à Dieu... »

G. Gompayré. — Jean Macé.

JEAN mCÉ.

Tel nous apparaît Maoé daiiis son premier ouvrage, spiritualiste et religieux, tel ou à peu près nous le retrouvons, plus de trente ans après, dans un livre qui peut être considéré comme le testament de sa pensée, la Philasophie de poche ^ publiée en 1894 (1), Une longue expérience n’a pas modifié ses opinions philosophiques. Il est resté avec ferveur J’adepte de la religion naturelle. Et id, alors qu’il expose librement ses idées personnelles, on ne pourrait songer à prétendre que son déisme soit simplement une concession faite par un professeur consciencieux à des élèves dont il veut respecter èt ménager les croyances naïves. Non, Macé parle pour lui-même, avec la conviction réfléchie d’un sage qui a médité les grands problèmes pendant près de soixante-ans, et sa conclusion bien nette est que Dieu existe, mais qu’il est impossible à rintelligeoce humaine de le définir. Il croit, sans le comprendre, à un Dieu inconnu, qui lui est manifesté par Tordre admirable du monde physique- Il croit « au Dieu des petits enfants, le plus philosophique de tous ». A Ten croire, d’ailleurs, il n’y aurait pas d’athées : ceux qui s’imaginent Têlre seraient des déistes sans le savoir. Voici comment il l’explique ingénieusement : « Supposez, dit-il, quatre aiguilles de boussole qui seraient placées de vant un aimant caché dans une boite : immédiatement, elles vont braquer sur lui, quelque invi-

(i) La Philosophie de poche est datée deMonthiers, 27 janvier 1893. C’est un tout petit volume, in-32. JMacé affectionnait oe format i portatif, qui est aussi celui de. ses Lrocîiures de 1872. Il conseille \ ceux qui vou-dront le lire de « remporter sons les arbres *. ^ « C’est sous les arbres, dit-il, qu’il a été composé, c’est là qu’il a été pensé solitairement, pendant de longues années, loin de tcuto* chaîne, sans souci d’école. »

sible qu’il soit,. un.e de leurs pointes. L’une dit :

Ce qn’il y a là-dedans, je le sais, est rond; on me l’a révélé. » La seconde : « Ce qu’il y a làdedans est carré; on me l’a révélé... » La troisième, — et c’est Macé qui parle en son nom — : « La forme de ce qu'il y a là-dedans, je ne le sais pas, mais ce que je sais, c’est qu’il y a quelque chose.... » Enfin la quatrième aiguille, — et c’est l’athée prétendu, — s’écrie.: « Là-dedans, il n’y a rien. » Et elle le dit avec fureur, tout en braquant sa pointe, comme les autres, sur l’aimant quelle ne voit pas, mais qui l’influence tout de même. « Cette aiguille-là, ajoute Maeé, eroit être athée : elle ne l’est pas. La boîte mystérieuse « la inet dans tous ses états », comme l’on dit familièrement. Elle lui obéit donc sans le vouloir. » Où est enfin le véritable athéisme ? Macé, continuant son apologue, le représente par une éping'le non aimantée, et qui par suite, bien que placée à côté de l’aimant, ne bouge pas. « G’est elle qui est l’athée. L’aimant n’existe pas pour elle... » En d’autres termes, l’athéisme ne serait que rinfirmité naturelle des hommes auxquels il manque un sens, qui ne. sont pas « aimantés »,...

Macé, dans ses spéculations philosophiques, ne dépasse guère ce qu’on appelait autrefois la philosophie du sens commun. Devant les mystères de l’origine et de la fin des choses, il s’abstient de raisonner, sinon de conclure. Il renonce pieusement à forcer « le sanctuaire », à poursuivre « dans le noir » ce qui se dérobe à notre entendement. Il •se contente d’un acte de foi. Sur le chapitre de la destinée de l’homme, il confesse aussi ^n igno-

rance : « Là où la raison perd pied, le plus sag*eest de s’endormir, calme et confiant, dans les bras de la justice éternelle ». Et il ajoute : « Il faut bien vivre, voilà ma seule réponse à la question dé l’existence de l’âme et de sa destinée... Ainsi, l’on marche sans crainte vers l’autre vie : car il y en a une, je l’affirme, mais je me g'arderai bien d’essayer de le démontrer. »

Sur d’autres questions, Macé est plus catégo rique : il n’hésite pas à accepter comme certaine et indiscutable la théorie de révolution des êtres, et, avec son enjouement habituel, il raille ceux que révolterait l’idée d’une descendance animale : « On aurait assurément fort scandalisé Louis XIV, en lui disant qu’il descendait d’un boucher de Paris, souche des Capétiens. Cela n’aurait pas empêché sa lignée royale, sept fois séculaire, d’avoir ou, si la légende est vraie, ses origines dans une boutique. »

Le savant presque universel qu’était Macé laisse voir^ à toutes les pages de la Philosophie de poche^ la variété de ses connaissances. Mais le moraliste, l’éducateur n’y perd jamais ses droits.

De bons conseils, de fortifiantes paroles s’y mêlent à chaque instant aux faits positifs et aux aperçus de philosophie générale. Qu’on lise, par exemple, le beau chapitre intitulé Noblesse oblige^ où l’auteur explique quelles sont les vraies conditions de la dignité et du bonheur de l’homme : la recherche du vrai qui le met en paix avec sa raison, a pratique du bien qui le met en paix avec sa con- \ Iscience.

Nous sommes passés, sans respecter l’ordre, j

JEAN MAGE

chronologique, du premier au dernier des ouvrages de Macé, afin de montrer tout de suite l’unité invariable de sa pensée philosophique. Il nous faut maintenant revenir en arrière pour signaler les autres livres d’instruction, qui firent suite à ['Histoire d'une bouchée de pain. 11 les avait élaborés pendant ses dix années de recueillement, d’ « enterrement bienheureux », comme il disait; et coup sur coup il publia, en 1861 et en 1862, le Théâtre eilQS Contes du Petit-Château; en 1862, \ Arithmétique du grand-papa; en 1866, un nouveau livre d’histoire naturelle, où il achève d’exposer l’organisation du corps humain, 7^5 Serviteurs de l'estomac (1).

Dans tous ces écrits une même préoccupation domine, celle de présenter l’enseignement sous une forme agréable. « L’éducation et la récréation sont deux termes qui se rejoignent », disait-il dans le Préambule du Magasin auquel, d’accord avec Hetzel, il donnait ces deux mots pour titre. Dans ses livres, il a toujours fait effort pour ne pas les séparer. Il n’admettait pas la science à l’état brut, pour ainsi parler. Il croyait nécessaire de l’envelopper sans cesse de fictions, de l’agrémenter par des histoires et des contes. En cela il exagérait un peu. Il y a trop de fées, trop de géants et de nains, trop de magiciens, dans ses livres d’éducation, et il s’apercevait lui-même de son erreur : u Si l’on met de la confiture sur le pain, pour le faire manger aux enfants, il pourra

(i) Avant de paraître en volume, les Serviteurs de l'estomac avaient été publiés, dès 1864, dans les premiers numéros du Magasin d'éducation, dont ils ouvrent la collection.

arriver que les eBfeïïts lèchent la confiture et laissent le pain... » Où il a tout à fait raison, c’est quand il écarte' impitoyablement les vieilles méthodes, celles qui débutaient par dès abstractions et des généralités. « Il ne faut pas que Fabstraclion se présente en ennemie : il faut qu’elle entre par une tranchée déjà ouverte », c’est-à-dire à la faveur des intuitions, des expériences, qui la pré parent et la rendent intelligible.

Avant M. Herbert Spencer, Macé a demandé que, dans sa marche progressive, l’éducation intellectuelle de l’enfant suivît l’évolution de l’humanité. « L’enfant, disait-il, a cet avantage, il est vrai, que, servi par la tradition, qui lui fournit en bloc le trésor des découvertes péniblement amassé par les ancêtres dans la suite des âges, il franchit, par enjambées gigantesques, le chemin le long duquel ils se sont péniblement traînés... Mais il ne faut pas croire pour cela qu’on puisse le faire entrer en possession de cet héritage, sans suivre l’ordre dans lequel cet héritage s’est formé. Si rapide que soit sa course, il convient que l’enfant passe par la meme route que l’humanité, et Fon doit respecter dans l’individu la loi qui a présidé à l’éducation de l’espèce. »

C’est d’après ces principes qu’il a composé Y Aritfunétiqiie du grand-papa^ ou VllUtoire de deux petits marchands de pommes. Il savait combien il est malaisé de faire réellement apprendre et comprendre à des enfants la première des sciences mathématiques, si l’on se conforme à la routine, et si ou l’enseigne théoriquement. Dans ce cas, la mémoire est seule à entrer en jeu, pour se

JEâX macé.

charg*^er douloureusement de mots et de pratiques^ dont le sens lui échappe. Il en avait fait l’expérience au Petil-Ghàteau : « Il y a longtemps que l’enseigne l’arithmétique à de grandes demoiselles qui appliquent les règles sans les comprendre, sans pouvoir les expliquer. »

De là l’essai quil (enta de les amènera découvrir, en quelque sorte, et à inventer l’arithmétique, en leur contant rhistoire de deux petits marchands de pommes, qui sont contraints par les nécessités de leur commerce de réaliser pratiquement toutes les opérations numériques. Dans le cadre de fiction que Macé a imaginé selon son habitude, elles y sont aidées par une petite fdle, leur propre sœur^ — il y a toujours des petites filles ou de vieilles tantes, des femmes enfin, dans les écrits de Macé, tantôt comme élèves, tantôt comme profésseurs, — et cette petite fille est eJle-naème inspirée par une bonne Yée. Laissons de côté toute la mise en scène, les fées qui paraissent un peu dépaysées dans l’explication des quatre règles, et tous les enjolivements où se complaît fimaginatioB du plus enfant des pédagogoes. Au fond la méthode qu’il préconise', et qu’il applique, est excellente. C’est celle de Fespril humain qui est pussé peu à peu de rexpêrience concrète h la règle générale. Les premiers calculateurs n’ont pas procédé tout de suite par raisonnement, par construction ai)Straîte. Ils se sont trouvés en face de problèmes réels ; ils les ont résolus matériellement, avant d’être capables de formuler in abstract o les règles qu’ils avaient suivies. C’est de la meme manière qu’il convient de procéder avec Fenfant, dans Fen-

seignement des sciences abstraites. Il faut qu’on le fasse assister, participer, à la création de l’arithmétique, comme à celle de la géométrie. Alors il ne sera plus exposé à répéter machinalement des mots et des formules. On ne le dégoûtera pas d’avance de l’étude, en brusquant son intelligence. On aura excité son intérêt, en faisant appel à ses sens, et aussi à la logique spontanée de son esprit. Et c’est seulement quand cette instruction concrète, expérimentale et pratique, aura porté ses fruits, qu’on pourra utilement faire apparaître le livre d’école, avec ses raisonnements abstraits, et la leçon didactique, avec ses démonstrations et sa théorie rigoureuse.

Cette méthode active, inductive et inventive, qui va du fait à l’idée, de l’expérience à la loi, de l’exemple à la règle, qui, pour ainsi dire, prend le pas de l’enfant et modèle ses allures sur le mouvement naturel de l’intelligence en marche, Rousseau, M. Herbert Spencer nous l’ont déjà recommandée, et Pestalozzi l’a mise en usage. Macé l’applique, non seulement à l’arithmétique, mais aussi aux études grammaticales, dans un article du Magasin d'éducation: Un voyage au pays de la grammaire ; à la géographie, dans une petite brochure publiée en 1869; Une carte de France pour les enfants ; le Gulf Stream,

On a vu comment Macé enseignait les sciences naturelles : tout autrement, à n’en pas douter, que les lui avait enseignées à lui-même son professeur de Stanislas, un naturaliste, célèbre en son temps, Achille Comte. Les procédés d’exposition amusante et familière qui lui avaient si bien réussi

JEAN MAGÉ.

dans V Histoire dhme bouchée de pain ^ il les reprit et les employa de nouveau dans un livre qui en est -le complément, les Serviteurs de V estomac. Ici pourtant, comme la petite fille a grandi, l’exposition est un peu plus scientifique. Cette même méthode, it en usait encore, à la fin de sa vie, dans un essai de vulgarisation de la cosmographie et de l’astronomie, les Soirées de la tante Rosy, Ce fut son dernier ouvrage : il ne parut en volume qu’après sa mort, mais il avait déjà été publié dans le Magasin d'éducation^ en 1894. En l’écrivant, Macé avait conscience de sa fin prochaine. « Ces leçons, écrivait-il le 15novembre 1894, seront, j’en ai peur, mon dernier effort. » Il dédiait ce travail à M'*® Bord, qui avait succédé à Vérenet dans la direction du pensionnat du Petit-Château, et qui continuait dignement les traditions de sa devancière. Macé lui disait : <( Vous faites aimer à vos élèves ce que vous leur enseignez, parce que vous les aimez et parce qu’elles vous aiment. »

La pédagogie de Macé, on le voit, est à l’adresse des petits enfants, de ceux qui commencent à étudier. Il excelle, — et, en cela il ressemble fort à Pestalozzi, dont il est, comme tant d’autres, le disciple sans le savoir, — il excelle à faire de son élève, comme il le dit lui-même, « un commencement d’astronome », un commencement de naturaliste, de mathématicien. Avec des élèves plus avancés dans leurs études, il n’aurait plus eu recours aux charmants enfantillages de ses livres élémentaires. Il savait à merveille que les méthodes d’enseignement doivent changer avec l’âge

JEAN MAGE

des élèves. Mais il savait aussi que ce s^ont les commencements qui importent te plus. L’enseigmement est chose relativement facile, quand il s’agit d’achever d’instruire des esprits déjà à moitié formés et mis en éveil. Ce qui est autrement délicat, ce qui est le point capital, c'est la première instruction, l’enseignement élémentaire, celui qui a précisément pour objet d’éveiller l’intelligence encore endormie. C’est dans ces leçons du premier a'ge que se joue souvent ta destinée de l’homme ; car, ou bien elles mettent l’esprit en mouvement pour la vie, ou bien elles risquent de le dég’oûter pour toujours de l’étude. Aussi est-ce avec raison queM. Léon Bourgeois, au congrès de Bordeaux en 1895, saluait en Macé un des plus grands instituteurs français, « égal, disait-il, aux maîtres de l’enseignement supérieur, par la largeur des vues, par l’étendue de l’érudition, et qui en meme temps s'est fait le modeste maitre d’école des petites filles et des petits garçons, estimant qu’il n’y avait rien de plus, grand que d’incliner un grand esprit au niveau des plus humbles intelligences (1). »

Dans l’enseignement de la morale, Macé ne se montre pas moins ingénieux que dans celui de la science en général. A l’exemple de Fénelon, dans ses Fables^ il imagine de petits contes qui encadrent une leçon morale dans un récit fictif. Comme M^® de Maintenon, il compose un théâtre d’édu-

h) Discours prononcé par M. Léon Boiirgecri-s, président de la Ligue de l’enseignement, au congrès de Bordeaux, le 26 septembre 1895. Voyez ia Revue pédagogique de 1895, t. II, p. 802 et suiv.

cation. Assorément, dans les Comtes du Petit- Ckâteau^ il n’a pastoujours réussi à éviter la fadeur, qui est Fécueil de ce genre d’écrits. Mais il sait pourtauît intéresser ses petits lecteurs, tout en leur communiquant de bonnes pensées. Pour en donner une idée, voici le canevas d’im de ces contes, intitulé: le Grand savant :

— Il y avait une fois un petit garçon qui croyait tout savoir parce qu’il avait tous les prix de sa classe, et qui abusait de sa supériorité grammaticale pour humilier une petite fille qui ne savait pas, comme lui, distinguer une proposition relative d’une proposition principale. Une fée, — il y a toujours des fées, — la fée Modeste, intervient. Elle s’adresse d’abord à la petite ignorante, et lui demande si tout au moins elle pourrait dire ce qu’il faut faire pour bien vivre, et l’enfant répond : « II faut obéir au bon Dieu et être bon, comme lui, avec tout le monde... » Puis la fée prend par la main le « grand savant » de douze ans, et elle le conduit tour à tour chez de vrais savants, un historien, un astronome, d’autres encore. Partout l’enfant apprend à reconnaître la médiocrité ou plutôt la nullité de son savoir; partout aussi, il entend les hommes illustres qu’il visite, interrogés sur la conduite de la vie, répéter comme un refrain la phrase de la naïve petite fille : « Il faut obéir au bon Dieu, et être bon, comme lui, avec tout le monde... »

Comme beaucoup d’autres pédagogues, Macé croyait à la vertu éducatrice des pièces de théâtre, composées pour les jeunes gens et jouées par eux (1). 11 y voyait d’abord un amusement innocent,

(i) La Ligue de l’enseignement est restée fidèle sur ce point

ce qui n est pas à dédaigaer. Il estimait aussi qu’il n’y a pas de meilleur exercice pour développer la mémoire, les jeunes acteurs étant intéressés à faire un effort sérieux devant un public nouveau pour eux. Il y trouvait encore un moyen de former la prononciation, la diction, de donner de l’aisance dans les mouvements et les manières. Quelquesunes des pièces, que « l’imprésario du Petit-Château » avait si soigneusement agencées, ont un caractère particulier. L’auteur y présente une leçon de classe sous forme dramatique. La Leçon de géographie et la Composition dliistoire sont de ce genre. « Je m’engagerais volontiers, disait Macé, à enseigner toute l’histoire de France dans une série dç petits drames. »

Mais ce que Macé visait surtout dans ses compositions dramatiques, c’était l’instruction morale. Tantôt, comme c’était la mode au théâtre de Saint- Gyr, c’est un proverbe qu’il développe : A brebis tondue Dieu mesure le vent. Tantôt, c’est un sujet exclusivement moral qu’il dramatise: U utilité de la douleur.

Dans son répertoire, dont il n’a publié, d’ailleurs, que quelques échantillons, — il a réservé et laissé nédites toutes celles de ces pièces où il figurait lui-même, avec M“® Macé, avec M^^® Vérenet, — il y a quelques scènes véritablement touchantes. On y voit, comme il convient, des enfants très sages, de grandes personnes charitables et géné-

conime sur tous les autres, à la pensée de Macé. Nous remarquons, en effet, entre autres concours qu’elle a ouverts pour la première fois en 1900, les concours no® 3, 4 et 9, où elle demande aux concurrents des recueils de monologues et de petites comédies, et ussi un « Théâtre de la jeunesse *.

JEAN MAGE

relises. Mais Macé évite le plus qu’il peut les sentimentalités banales des « berquinades ». Il prend pour sujet l’événement du jour. Son théâtre n’est pas un théâtre en l’air : il l’approprie aux circonstances. Il improvise une série de scènes, afin de calmer l’émotion, le trouble moral qui, à un moment donné, agite ses élèves. « Le théâtre était, dans les moments critiques, un de nos moyens d’action. » Ainsi faisait Fénelon, dans l’éducation du duc de Bourgogne, quand il inventait ses Fables au jour le jour, pour dissimuler une réprimande dans l’agrément d’un conte, pour remédier, sans en avoir trop l’air, à un défaut qu’il venait de surprendre, pour encourager une vertu dont il soupçonnait l’éveil.

Voici, par exemple, une pièce intitulée V Anniversaire de Waterloo fl). Macé l’avait composée en 1859, après la campagne d’Italie, après Magenta et Solférino. Il paraît que les victoires des armées françaises avaient surexcité les passions au Petit- Château, ému et divisé ce petit monde cosmopolite de demoiselles de toutes nationalités, comme elles avaient troublé les puissances européennes. Il y avait là des Françaises, bien entendu, mais aussi des Allemandes, des Anglaises, même une Russe. On se chamaillait ferme, pendant les récréations. De petites voix féminines agitaient les hautes questions de la guerre et de la paix. Aussitôt Macé se met à l’œuvre, et il fait représenter par ses élèves un drame de quelques pages, qui eut pour résultat de faire cesser les querelles internationales des

(i) "L' Anniversaire de Waterloo ne figure pas dans le Théâtre du Pelil-Chàteaa, Macé l’a fait paraître à part en brochure (1869).

no

denfïorselles du Pelil-Chàleau, en réunissant tous ces jeunes cœurs dans un même sentiment de réprobation contre la guerre. « Il est facile, disait spirilueilement Macé, de calmer les tempêtes dans un verre d’eau, surtout quand on le tient dans la main. Quel dommage que je n’y tienne pas l'Europe 1... »

Le scénario est des plus simples. Quatre personnages, quatre soldats de diverses nations, morts à Austerlitz, à Leipzig, au siège de Paris et à Waterloo, ressuscitent; — comme les voix des morts dans le tableau lugubre que l’auteur de V Aiglon nous présente au cinquième acte de son drame :

Et la terre ce soir a des morts qui remontent...

Comment s’appellent-ils? Pierre, Paul, Jean, peu importe:

.... O noms, noms inconnus î O pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire.

Ce sottt de pauvres laboureurs arrachés à leurs travaux par l’appel aux armes. Ils nous racontent leur vie, ee qu’ils faisaient aux temps heureux de la paix,, cultivant leurs champs, se dévouant à leur mère, à leur sœur, a leur fille, à leur épouse... A leur tour, ces quatre femmes apparaissent, voilées et tristes, et elles évoquent elles aussi les doux souvenirs de la vie de famille. De tout cela se dégage une impression pénétranto, émouvante, tout ce qu’il faut pour faire aimer la paix et maudire la guerre. Et un an après, — VAnniversaire de Waterloo ne fut livré à la publicité qu’en 1869, — ■ la guerre renouvelait ses ravages autour de l’école même où Macé avait célébré les bienfaits de la paix I

JEA:P9 MAGÉ,

It s’en faut que nous ayons recueilli dans- l’œuvre écrite de Macé tout ce qui intéresse Fenseignenaenfe et réducation. Dans le Magmin d' éducation^ dont il a été pendant quelques années le collaborateur assidu, nombre d’articles, sous une Ibrme humoristiqueetde fantaisie, — parexemple, XesAnviiaux de Paris^ V Histoire d'un grain de blé, — jettent toujours quelque pensée instructive dans un cadre amusant, et mêlent l’enseignement à la fantaisie (1). Combien de réflexions pédagogiques n’y aurait-il pas aussi à emprunter aux innombrables conférences du président de la Ligue de l’enseignement? Les discours qu’il a prononcés dans les congrès de la Ligue, quand il lui faisait faire son « tour de France », sont autant de leçons d’éducation, qui. rappellent celles que Pestalozzi adressait chaque année à sa maison. Elles sont toujours empreintes de cet esprit de sagesse et de bon sens qui le distinguait entre tous. Si l’on voulait d’ailleurs résumer d’un mot les tendances de la pédagogie de Macé, on pourrait dire que son but essentiel était d’ « apprendre à penser ». 11 se plaignait de Tabus des études grammaticales; il demandait qu’on fît, dans l’école, plus de place à l’histoire, aux sciences, à tout ce qui apprend à juger et à raisonner. De sorte que la conclusion de sa pédagogie rejoint d’avance les intentions qui Font dirigé dans sa vie active, lorsqu’il consacrera ses trente dernières années à déterminer dans toute la France un mouvement universel en

(i) Signalons encore quelques ouvrages d’éducation publiés à part : le Premier livre da pelil enfant, 1869; la Grammaire de mademoiselle Lili, 1878; La France avant les Français, 1880.

faveur de Tinstruction populaire, et qu’il lui assigriera pour but raccomplissement de ce programme : « Faire agir librement ceux qui savent pour faire penser ceux qui ne savent pas. »

Quel que soit le mérite des écrits de Macé, sa grande œuvre n’en est pas moins la création de la « Ligue française de Fenseigmement », cette belle association nationale d’éducation, dont il a eu l’idée, qu’il a inspirée, dirigée, qu’il a menée au succès, à travers tant d’obstacles; qui, depuis quarante ans bientôt, a exercé sur le développement de l’instruction primaire dans notre pays une influence incontestable ; et qu’on a appelée avec raison « la fille immortelle de Macé ».

Il n’a pas agi seulement par la plume : il a été par la parole le propagateur ardent et infatigable de l’idée de l’obligation scolaire et des autres principes sur lesquels repose désormais la législa tion de l’école démocratique. Il a eu plus et mieux que des lecteurs : il a suscité autour de lui des disciples animés de son esprit, qui ont travaillé, à son exemple et sous son inspiration, à l’affranchissement intellectuel de la nation. Il a occupé pendant quarantetrois ans une modeste chaire d’enseignementprivé, où il a formé l’esprit et le cœur de quelques milliers de jeunes filles; mais, ce qui est autrement important, il a fait lever, sur tout le territoire de la France, des légions de professeurs volontaires pour l’éducation du peuple tout entier.

Dans cet effort immense qui a commencé dès

JEAN MAGE

l’année 18G4 ( I ), Macé a révélé des qualités de premier ordre, quali tés d’énergie autant que de savoirfaire. Il lui a fallu lutter contre l'intolérance et le mauvais vouloir des adversaires, et, ce qui est peutêtre plus difficile encore, uuntre l’inertie des amis. Il a éveillé des bonnes volontés qui s’ignoraient. Il a montré enfin ce que peut un homme^ quand il a de l'initiative et du courage. « L'impossible, disait-il fortement, l’impossible, c’est ce qu’on ne veut pas... L’action est facile, dès qu’bn agit. »

Il n’était pas de ceux qui trouvent dans la difficulté d’agir un prétexte pour ne rien faire. Certes^ c’était chose hardie que d’oser ce qu'il osait, sous un gouvernement hostile à toute pensée de liberté, en face de l’Église toute puissante. Il s’agissait de constituer une société de libres esprits, avides de lumière et de progrès, en leur donnant pour mot d’ordre cette maxime du suédois Silgenstroen : « Il faut trouver le moyen d’obtenir que le plus gTand nombre possible de citoyens deviennent des êtres pensants. » Macé ne se dissimulait aucune des difficultés qui l’attendaient. Il n^en alla pas moins bravement de l’avant, estimant que les bons citoyens ne doivent jamais se décourag’er. Qu’un Taine, persécuté par l’Empire, s’absorbe dans sa superbe indifierence, qu’il s’enferme dans sa tour d’ivoire, se résigne et se dérobe, qu’il ne lise plus les journaux, qu”!! s’abstienne de toute action, laissant couler le flot des événements sans essayer de résister au courant : c’est sans doute une attitude qui ne manque pas de dignité, et qui,

(i) Bans son livre sur les Origines de la Liguej Macé fait remonter jusqu’à 1861 la date de ses premières tentatives.

d’ailleurs, par le recaeîîlement qu^elle assxire au penseur, profite à la littérature ou à la science. Mais combien plus beau pourtant le rôle d’un Alaeé, qui, prudemment et discrètement, s’ingénie à préparer pour son pays un meilleur avenir, qui ne renonce jamais à la lutte, qui réussit à obtenir d’un pouvoir ombrageux qu’il laisse passer, sans Jrop s’y opposer, une entreprise d’éducation populaire; qui estime enfin qu’il convient d’user du peu de liberté qui reste pour ouvrir les voies à une liberté entière, et que le plus petit progrès n’est pas chose indifférente parce qu’il est la condition d’un progrès plus grand ! Quand on veut travailler pour son pays, disait-il, il faut le prendre tel qu’il est. »

Ce n’est pas seulement la force de sa foi démocratique qui devait assurer le succès des efforts de Macé : (c Ce qui restera de lui, — disait Chalîemel-Lacour, lorsqu’il lui rendait hommage comme Président du Sénat, — ce sera d’avoir donné l’exemple d’une volonté que nulle difficulté ne lassait, que nul obstacle ne pouvait décourager. » Cela n’aurait point suffi pourtant, sans une très rare habileté. On n’exagérera pas, si l’on dit que Macé possédait ce qu'on pourrait appeler « le génie du groupement ». Avec sa bonhomie familière, son franc sourire, ses saillies spirituelles, son caractère droit et ferme, il était un merveilleux recruteur d’âmes. Par sa chaleur communicative, par sa conviction ardente, il savait rallier les cœurs. Par sa précision d’esprit, par la netteté de ses conceptions, il entraînait les intelligences, en leur montrant vivement le but à poursuivre. Par la continuité de

son action persévérante, par son obstination qui allait jusqu’à l’entêtement, et aussi par le respect qu’il professait pour la liberté de ses collaborateurs, il s’attachait pour toujours ses amis, et les maintenait dans les voies où il les avait engag-és.

Ajoutons qu’à ces qualités naturelles qui font le conducteur d’hommes, Macé joignait aussi une expérience acquise, qui datait de loin, puisqu’il l’avait gagnée sous la Révolution de février. Dès cette époque, il avait fait son apprentissage d’organisateur et de propagandiste. L’œuvre de la Propagande socialiste^ qu’il dirigea à Paris de novembre 1849 au 13 juin 1850, fut comme le premier essai de la grande propagande pour la Ligue de l’enseignement. « Je fis là, dit-il, mes débuts dans le métier d’organisateur. » Il apprit à envoyer des appels, à faire circuler des listes de souscription. En quelques mois, il parvint à distribuer en province deux à trois mille journaux (1). Il mettait les provinciaux résidant à Paris en communication avec leurs départements d’origine; de même que plus tard, par un mouvement analogue, mais en sens inverse, il rattachera les cercles locaux de la Ligue, disséminés en province, à un siège central, qui fut d’abord Beblenheim, ensuite Paris. L’esprit dans lequel fut conçue la Ligue se dessinait déjà dans la propagande de 1849. De. même, une année plus lard, lorsque Macé courait la France pendant huit mois, à pied le plus souvent, pour trouver des abonnés et des correspondants à son journal, on

(i) L’œuvre de la Propagande sociaüsle consistait à recueillir les journaux parisiens de la veille, une fois lus par leurs acheteurs parisiens, pour les répandre en province.

peut bien dire que cet émissaire de la République annonçait le futur président de la Ligue, lorsqu’il ira de ville en ville, comme a fait Horace Mann en Amérique, haranguer en quelques mois plus de cent auditoires et leur prêcher la nécessité de l’instruction.

Avant de songer à la Ligue, Macé avait d’ailleurs préludé à sa grande entreprise par une œuvre plus modeste, mais qui n’en avait pas moins une grande importance. A la fin du mois de décembre 1862, un homme se présentait à la mairie de Beblenheim, avec un paquet de livres sous le bras. Cet homme c’était Jean Macé, qui inaugurait l’œuvre des bibliothèques populaires du Haut- Rhin. Macé attachait une importance capitale à la fondation des bibliothèques. Son rêve était qu’à côté de chaque école on installât une librairie. et qu’on la garnît d’ouvrages utiles, non pas pour les laisser inutilement entassés sur des rayons, mais pour les faire circuler sans cesse et passer des mains des enfants aux mains des parents. Ces deux pensées se confondaient dans son esprit : avoir l’école, pour que tout le monde y apprenne à lire, avoir la bibliothèque, pour qu’elle ouvre ses trésors à ceux qui ont appris à lire. Il le disait bien finement : « Le complément de l’école, c’est la bibliothèque. La première est la clef de la maison, mais l’autre est la maison. Avoir la clef sans la maison, ce n’est pas précisément être bien logé... >' Le succès couronna tout de suite cette première entreprise. Au bout d’un an d’existence, la Société des bibliothèques du Haut-Rhin comptait déjà 813 adhé-

(i) Voyez l’ouvrage intitulé Morale en action^ moavemenl de pro.

JEAN MAGÉ.

reûts, protestants ou catholiques, pauvres ouvriers ou industriels millionnaires. En 1866, le Haut-Rliin possédait quatre-vingts bibliothèques populaires.

Macé n’a Jamais perdu de vue la question des bibliothèques, il y revenait encore en 1884, dans un des congrès de la Ligue. Peut-être ne l’a-t-on pas suffisamment écouté et suivi sur ce point. Certes les conférences, les cours ont leur grande utilité. Mais les conférences passent, la bibliothèque reste. Les cours, quelque talent qu’y déploient ceux qui s’en chargent, ne peuvent laisser qu’une impression vague, confuse, dans les esprits des auditeurs. La conférence et le cours, à vrai dire, ne devraient être qu’une excitation préliminaire à fréquenter la salle de lecture, où l’on trouve à demeure le livre, instrument précieux de réflexion prolongée et de travail personnel. .

Encouragé parce premier succès, Macé aborda enfin l’entreprise, autrement délicate, qui devait mettre en mouvement, non plus un seul département, mais la France entière; et, dont le programme élargi, ne comprenant plus seulement la création spéciale des bibliothèques populaires, invitait les bons citoyens à seconder le développement de rinstruction par tous les moyens. Le 25 octobre 1866, un premier appel paraissait dans les colonnes du Opinion nationale, Macé

y demandait qu’ « une coalition s’organisât, dans tous les départements, entre tous les hommes de bonne volonté, qui ne demandent qu'à travailler à

pagande inlellecluelh en Alsace^ paT J. M., sex^rétaire de la Société des bibliothèques communales du Haut-Pdiin, i8B5. Macé y a réuni tous les documents relatifs à celte pneaiièi'e tentative.

JEAN MAۃ

l’enseignement du peuple ». Le 15 novembre, nouvel article dans le même journal : rentrée en campagne était commencée. Et le 15 décembre -paraissait le premier bulletin de la JJgue, déjà un bulletin de victoire.

Dans ces manifestes de la première heure, le but était déjà indiqué, — avec les réserves et les précautions que commandaient les circen stances, — Les espérances s’avouaient franchement. A côté de renseignement officiel, il s’agissait d’instituer, par l’initiative privée, l’enseignement des volontaires de l’instruction. Pourquoi, puisqu’on parle de remanier notre système militaire, pourquoi, à côté de l’armée régulière, ne chercherionsnous- pas à organiser aussi la landwehr de l’enseignement? » Et sans savoir encore ce que ferait la Ligne, une fois constituée, Macé lui prédisait avec enthousiasme un brillant avenir : « Quand les settlers américains s’en vont droit devant eux à la recherche d’un étabtissement dans le Far- West, savent-ils toujours où et comment ils le feront? Ce qu’ils savent, c’est qu’ils sont des hommes, et qu’il y a de la terre à défricher là-has. Allez voir dix ans après à l’endroit où ils se sont arrêtés. Vous y trouverez une ville, dont il est bien certain qu’ils n’avaient pas le plan dans leur poche quand ils sont partis. Elle est faite pourtant... Ainsi se fera notre Ligue, si nous sommes des hommes, » La prédiction de Maeé s’est accomplie. La Ligue, ■partie des commencements les plus humbles, est devenue une puissance, une force nationale, une sorte de gouvernement officieux et libre, un ministère hors cadre de l’instruction primaire. Un de

ses adversaires, M. Georges Goyau, disait très justement : a La Ligue est comme le comité d’initiative où l’État enseignant vient s instruire (1). » Le point de départ fut des plus modestes. « Les grandes institutions, comm? la vôtre, disait Gambetta, au Trocadéro, en 1881, sont nées dans les couches les plus humbles et lés plus souffrantes de la société, comme si ces entreprises, appelées à un si grand avenir, avaient besoin de partir de si bas pour s’élever aussi haut. » Macé a souvent raconté la touchante histoire des premiers débuts, notamment dans l’introduction du gros livre de 600 pages, Les origines de la Ligue de renseignement^ qu’il publia en 1891, et qui contient « le dossier de la Ligue », de 1861 à 1891. A son appel répondirent tout de suite trois citoyens, dont les noms méritent d’être retenus, trois humbles, trois petits, trois hommes du peuple, qui, précisément parce qu’ils n’appartenaient pas à la société éclairée, sentaient mieux que d’autres le prix de l’instruction : un tailleur de pierres, Jean Petit; un conducteur de trains du chemin de fer de Lyon, Antoine Mamy; enfin, un sergent de ville, Larmier. Cette dernière adhésion toucha particulièrement Macé. « Un sergent de ville dans nos rangs, s’écriait-il joyeusement : on ne pourra pas crier à l’opposition ! » Les fondateurs de la Ligue étaient donc quatre, en y comprenant Macé. La Ligue compte aujourd’hui 2787 sociétés affiliées, ce qui représente environ deux millions d’adhérents (2). Quelques mois après sa

(1) Georges Goyau, Uécolc d'aujourd’hui^ Paris, 1899. Voyez tout le chapitre VIII.

(2) Voyez le Ballelin de la Ligue^ de juin J902, n )tamment p. 218.

JEAN MAGE

constitution, en 1867, Macé avait déjà recruté .5000 associés. Le 15 février 1870, il y on avait 17856. Les progrès furent donc rapides. El sans qu’elle soit devenue très riche, la Ligue qui avait commencé avec un capital de 15 francs, les trois pièces de cent sous de Petit, de Mamy et de Larmier, — elles ont fait des petits, — la Ligue a trouvé sur sa route quelques bienfaiteurs généreux. Le Cercle parisien, en 1901, possède à lui seul un actif de 1 437 730 francs (1). •

Gomment l’idée delà Ligue s’est-elle développée dans l’esprit de Macé? On a dit qu’il l’avait empruntée à la Belgique, où une association analogue avait vu le jour en 1865. Macé alla, en elfet, en septembre 1866; assister, à Liège, au deuxième congrès tenu par la Ligue belge. Mais, comme il l’a déclaré lui-mème, « ce n’est pas de la Belgique qu’il a rapportée son idée, c'est au contraire cette idée préconçue qui l’y a fait aller ». Il n’est pas téméraire d’affirmer qu’elle avait commencé à poindre dans son esprit dès 1848, du jour où il avait eu le sentiment profond de la nécessité d’éclairer les électeurs français. La longue abdication de la souveraineté populaire devant la dictature impériale, les défaillances et les chutes du suffrage universel, ne pouvaient que l’affermir dans son désir de combattre l’ignorance. Il n’y avait plus qu’à en chercher les moyens.

Il est à remarquer que la Ligue est née en province ; — je sais bien qu’il faut ajouter qu’elle y est née dans le cerveau d’un Parisien. Ce n’est pourtant

(i) Voyez le compte rendu des travaux de l’année 1901, p. 323.'

G. CoMPAYRÉ — Jea7i Macé, 4

JfîÂlS ilAGÉ.

pas un paradoxe de soutenir que la\ne eu pro\^nce> surtout dans une des pro\dnees de France les plus actives, les plus démocratiques, à deux pas de FAllemag-ne, a été une circonstance favorable à réciosion des projets de Macé. Il était de ceux qui croient, — et qui le prouvent, — qu'on peut travailler et penser hors de la capitale. « Le calme d’esprit, les longs loisirs, la vue des arbres, compensent et au-delà cette excitation fébrile que Paris imprime à l’esprit. » Mais en outre le pTOvincial, celui particulièrement qui habite en pleine campagne, — se rapproche plus aisément du peuple, parce qu’il vit au milieu de lui. Il en découvre mieux les aspirations et les besoins. L’âme naturellement démocratique de Maeé se fortifia donc encore, dans son amour pour le peuple, au contact Journalier de ses compatriotes d’Alsace. Il lui était don né d’y assister à des fêtes populaires qui le ravissaient, et qui exaltaient sa foi dans l’avenir de la démocratie. En voici un exemple. En 1864, il avait été invité à une grande réunion d’orphéons et de sociétés chorales qui se tenait à Rouffach ; il en rapporta un souvenir attendri : « J’ai plaisir, écrivait-il, à me reporter aux impressions de cette journée. Cette ville pavoisée de fleurs et de guirlandes, devenue presque une grande ville pour on jour, cette population joyeuse et calme, pleine de dignité dans sa joie, ce cortège aux mille bannières où les quatre gendarmes du canton ne figuraient que comme ornement, cette complaisance des uns et des autres, ce respect mutuel et je ne sais quel air de fraternité universelle qu’on respirait partout : tout cela témoignait d’un grand pro-

grès accompli^ et je rêvais malgré moi pour toute îa France des fêtes comme celle-là, de ces fêtes que le peuple se donne à lui-même... » C’est au retour de journées ainsi passées au milieu d’une foule heureuse, réjouie et ennoblie par un certain sentiment de l’art, de l’art musical tout au moins, qui, partout où il pénètre, amène avec lui le progrès social ; c’est dans les rêveries sentimentales inspirées par ces spectacles que le fondateur de la Ligue s’éveillait peu à peu en Macé.

L’Alsace a été son inspiratrice : « Nous sommes mal placés en Alsace, écrivait-il, pour endurer patiemment le sommeil de l’initiative dans notre pays. » C’est à l’Alsace que nous devons en partie Macé, et ce n’est pas sans émotion qu’il nous faut aller maintenant chercher sur la carte d’Allemagme les noms de ces villes et de ces Alliages si français, où se sont produites, sous son impulsion, les premières manifestations de la Ligue : Metz et le cercle messin, le premier en date, fondé par le professeur Vacca sous les foudres de l’évêché, Mulhouse et ses cours populaires, Dornach et j’n uguration des bibliothèques communales, Guebwiller et ses conférences.

Le voisinage de l’Allemagne a eu aussi quelque influence sur les premières tentatives de Macé. L’exemple de notre puissante voisine excitait en lui une sorte d émulation. Certes, il n’est pas besoin de dire quels sentiments le patriote cru’ii était voua pour toujours, après 1870, à l’Allemagne victorieuse et spoliatrice. Mais, avant la guerre, son attitude était plutôt celle d’un admirateur et d’un ami. Il connaissait, mieux que personne en

France, le grand essor dont il suivait anxieusement le progrès, le regard tourné vers l’autre côté du Rhin. Dès 1862, ayant le sentiment de la grandeur intellectuelle de l’Allemagne, il disait : « Dans l’art, dans la science, dans l’histoire, dans la philosophie, les Allemands ont fouillé toutes les questions... Depuis trente ans au moins, ils nous ont devancés, sans que nous le sachions assez. Ils ont fait descendre dans les couches inférieures du peuple des flots de connaissances, qui feraient monter le rouge au front d’un Français s’il voulait essayer la comparaison. . . » Et après avoir constaté ces progrès, souffrant de la diminution des forces morales de notre pays, souff rant aussi « des mépris intelligents» qu^îl recevait de première main de nos voisins, il sentait grandir encore son ardeur patriotique pour le relèvement de la France. C’est l’Alsace qui, à ses yeux, devait en être le point de départ. « L’Alsace, française par le cœur, allemande par le reste, est le trait d’union indiqué entre deux grandes races qui marchent au premier rang de la civilisation, et qui se regardent de travers par-dessus les rives de leur fleuve...» Il comptait sur l’Alsace comme sur une intermédiaire naturelle qui ferait passer en France quelque chose de l’esprit allemand. Il ne se doutait pas que, quelques années plus tard, elle serait le premier théâtre de la guerre et le chemin ouvert à l’inva-

sion.

! Le but delà Ligue, dans Tensemble de ses aspi ] rations, dans la poursuite d’une éducation républicaine, Macé l’avait certainement conçu dès le premier jour. Mais, sous le régime impérial il ne pouvait songera l’exposer, à le dévoiler tout entier. Comme le Jui disait Gambetta : « Il lui fallait compter avec un pouvoir dont le despotisme ne permettait pas à la sincérité de son âme d’éclater au grand jour. » Il fallait soigneusement dissimuler toute pensée politique et se cantonner dans l’enseignement des « connaissances utiles ».

Aussi le programme d’action fut-il d’abord des plus modestes. C’est sous la République seulement qu’il s'élargira jusqu’à embrasser tous les principes, toutes les formes de l’instruction du peuple. Voici comment étaient rédigés les deux premiers articles du projet de statuts que Macé adressa à tous ses correspondants, le l®** novembre 1867, dès qu’il put compter sur un nombre suffisant d’adhérents :

Art. I. — La Ligue de l’enseignement a pour but de provoquer par toute la France l’initiative individuelle au profit du développement de l’instruction publique.

«Art. il — Son œuvre consiste : 1° à fonder des bibliothèques et des cours publics pour les adultes,

JEAN MAGE

des écoles pour les enfants, là où le besoin s’en fera sentir ; 2° à soutenir et faire prospérer davantage les institutions de ce genre qui existent déjà.»

Macé ne disait pas tout : il savait que la Ligue, pour avoir le droit de viv/e, devait se montrer discrète et réservée, que les prohibitions du gouvernement la guettaient à sa première imprudence. Il fallait, comme il Ta dit plus tard, « se faire petit pour passer par un petit trou » . Au fond, cependant, ce n’était rien moins qu'inné campagne en faveur de l’instructioa obligatoire, gratuite et laïque, que Macé entreprenait dans l’ombre, en attendant que la liberté reconquise lui permît de la continuer ouvertement.

Assurément les idées de gratuité et d’obligation, de laïcité, n’étaient pas chose nouvelle: elles dataient de la première Révolution, elles avaient été reprises en 1848. Mais Macé a eu le mérite de les rajeunir, de les soutenir avec éclat et d’en préparer l’application pratique.

On sait avec quelle force incisive d’argumentation Edgar Quinet, dès 1850, dans son beau livre VEn^ geignement du avait démontré la nécessité

de laïciser, de séculariser l’instruction primaire.. C’est à lui qu’il faudra toujours en revenir pour trouver l’exposé le plus saisissant qui ait été fait des contradictions, des incohérences où se perdait l’ancien système, quand il chargeait l’instituteur de l’enseignement de la religion. « L’instituteur laïque, en intervenant dans l’Église, y fait entrer l’hérésie : le prêtre, en intervenant dans fécole, y fait entrer la servitude. Que faut-il donc faire? Les séparer...» Et tant d’autres paroles décisives,

qui font autorité dans une question désormais tranchée.

Macé n’est pas moins catégorique. Le mot de laïcité^ il est vrai, ne lui plaît guère. « Il ne me satisfait qu’à demi, disait-il; Veuillot n’est -il pas un laïque?... 11 eûtpréféré, le trouvant plus expressif, le mot anglais et américain, unsectarian^ «non confessionnel ». Mais sur le princq'e même, il n’hésite pas, et il se prononce avec autant d’énergie que de sag'esse. Il veut l’école indépendante et neutre, libre de toute attache religieuse. Il voit dans la laïcité la conséquence naturelle, nécessaire, de l’obligation scolaire, la consécration du principe de la liberté de conscience dans l’enseignement; il s’indigne que Thiers ait pu dire, en 1850, à ce qu’on raconte : « Ce pays ne se tirera d’affaire que si l’école se fait dans la sacristie ». Tantôt avec une gravité éloquente, tantôt avec une verve railleuse, il démasque tout ce qu’il y a de vide, de faux et parfois d’hypocrite, dans les arguments des adversaires de l’école laïque. Au fond ce que.« les dévots enragés qui mettent Dieuà toute sauce » reprochent à l’enseignement laïque, ce n’est pas qu’il attaque la religion c’est qu’il menace et combat la domination de l’Église.

Macé s’est particulièrement expliqué sur ce sujet, dans une des courtes brochures qu’il publia, en 1872 et 1873, sous ce titre général, les Idées de Jean- François (1). Le premier de ces petits pamphlets qui, par le ton et la Auvacité, rappellent ceux de Paul-Louis Courier, est intitulé la Séparation de

(i) Jean-Fro uçois Adolphe étaient les prénoms de Macé.

V Église et de V école. Jamais on n’a mieux défendu la cause de J’esprit laïque contre l’esprit sectaire, ni mieux défini la neutralité, la laïcité de l’école* « Par laïcité j’entends, disait-il, la science dans l’école, et l’instruction relig-ieuse à l’Église (1). » L’école neutre ne sera pas athée, d’abord, parce que la lecture et l’écriture ne sont pas de l’athéisme et ne le seront jamais, parce que l’alphabet n’a rien avoir avec l’existence de Dieu. Elle ne le sera pas surtout, parce que l’instituteur, s’il n’y enseigne plus le catéchisme, se gardera du moins de toute parole offensante qui pourrait blesser la conscience religieuse de ses élèves.

Près de trente ans après que la brochure de Macé a été écrite, nous restons, quant à nous, d'accord avec lui. Nous pensons, comme lui, que la neutralité de l’école ne doit pas être un vain mot; qu’il convient de l’entendre dans son sens le plus strict ; que si elle interdit l’adhésion à un dogme quelconque, elle n’autorise pas pour cela l’attaque et la polémique ; qu’aucun acte, qu’aucune parole de l’instituteur, quand il est en présence de ses élèves, ne doit contredire et contrarier la volonté libre de ceux qui, dans la famille ou dans l’Église, parents ou ministres des cultes, désirent inculquer aux enfants des croyances religieuses qu’ils croient être la vérité. Non, que nous

(i) Voyez encore cette déclaration : « C’est l’enseignement confessionnel seulement qu’il s’agit de renvoyer à l’Eglise. Quant à ce fonds commun de religion universelle qui s’impose à tous et qu’élargissent d’âge en âge les progrès de la conseience humaine, il ne saurait être bon certainement de le rayer du programme de nos écoles : elles pêcheraient par la base, si la conscience des enfants n’y était pas l’objet de la même sollicitude que leur intelligence et leur raison... »

n’ayons pas à assister à ce spectacle pénible d’un enfant qui, le matin, aura appris des lèvres de sa mère à répéter naïvement une prière quelconque, et qui, quelques instants après, entré à l’école, y entendra son maître bafouer publiquement la prière ; ni à celui d’un écolier pieux, qui, par la volonté de ses parents, vient de faire sa première communion, et qui, tout ému encore de l’acte religieux qu’il a accompli dans la sincérité de sa foi, aura à écouter les diatribes d’un instituteur, ridiculisant les cérémonies du culte. Le respect de la conscience de Tenfant est le premier devoir de l’éducateur. N’enseignons pas la religion dans l’école, — cela est juste, cela est nécessaire, — pas même la relig^ion naturelle ; biffons, si l’on veut, du programme de l’enseignement de la morale le chapitre des devoirs envers Dieu ; mais ne sortons pas de notre rôle, en décriant ce que nous n’enseignons pas, en devenant des professeurs d'irreligion...

Il y avait, dans l’âme pourtant ardente et ferme de Macé, des retours de timidité, de prudence excessive. On en eut la preuve au Sénat, en 1886, lors de la discussion de la loi organique de l’enseignement primaire. Macé, d’ailleurs, ne prit pas à cette délibération la part active qui eût convenu à l’initiateur des réformes scolaires qu’il s’agissait précisément de sanctionner par la loi. Membre de la commission sénatoriale qui avait mission de l’examiner, il assista modestement au triomphe de sa cause. Une seule fois, il intervint dans les débats; et ce fut, non sans causer quelque étonnement à ses amis, pour combattre l’article 18 de la

JEA.N MA.CÉ.

Loi^ celui qui déterminait dans quels délais le personnel laïque devrait remplacer le personnel congréganiste des écoles, publiques. Macé s’effrayait d’une disposition qui, d’après lui, p^xuvait compromettre le succès de l’école républicaine en l’impO'sant prématurément à des communes qui n’en voulaient pas. Il demandait que le gouvernement ne se liât pas les mains par une, disposition légale et impérative ; et qu’il restât maître d’apprécier, d’après les circonstances, le moment favorable à la laïcisation d’une école. « Depuis quinze ans, disaitil, que je parcours la France pour prêcher réeole républicaine, j’ai été en contact avec le peuple, partout où j’ai passé. » Et fort de son expérience laborieiusement acquise, il croyait devoir signaler les inconvénients,, les dangurs, qui résulteraient pour rinstituteur laïque et pour son école, d’une installation prématurée dans un milieu hostile. Qu’arrivera-t-il, disait-il, si dans un village la population préfère l’école congréganiste? C’est qu’on ouvrira une école privée qui prospérera, tandis que l’école publique végétera, sans élèves, au milieu des suspicions et dea^haines. « Vous êtes dans la position d’un homme en face d’un fossé. Il sent que, s’il saute, il tombera dedans... Il dit à ses amis : « Poussez-moi ». M. le Ministre nous dit : « Il n’y a pas de danger. Poussez-moi ». Et moi, je dis : « Casse-eou 1... »

Macé oubliait ce jour-là qu’une certame coercition est nécessaire pour faire passer les lois dans les mœurs ; qu’on se résignerait à attendre longtemps, si l’on comptait sur la seule bonne volonté des individus pour réaliser un progrès; que le

peuple ig^rant n’aspire pas de lui-même à l’instruction, et qu’il faut savoir la lui imposer ; qu’enfîn le vrai moyen de développer l’école laïque, c’est de la créer même sur un terrain ingrat, en lui donnant ainsi le moyen de faire ses preuves et de conquérir peu à peu les sympathies des populations. Macé, d’ailleurs, avait dans sa vie donné trop de preuves de courage et de hardiesse, pour que l’on ne dût pas excuser chez lui une timidité passagère. Qu’aurait-il répondu lui-même, en 1866, lorsque, sans ressources, sans crédit, il fondait la Ligue, si on lui eût objecté la témérité apparente de son projet? La Ligue a commencé avec trois adhérents : de même, mainte école laïque, qui a débuté avec quatre ou cinq élèves, en a recruté peu à peu plus de cent

La laïcité, dans les conceptions de Macé, ne vient qu’au second plan, après l’obligation (1). Dans les appels adressés aux cercles, dans le pétitionnement organisé en 1869 et continué en 1871, il n’était question que de la gratuité et de l’obligation. La laïcité fut ajoutée après coup. C’est de l’obligation surtout que Macé est l’apôtre. Qui-

(i)I)ans la question des laïcisations d’écoles, Macé commettait une erreur analogue à celle que nous avons signalée déjà dans ses'vues sur le suffrage universel. Gambetta le lui faisait remarquer en i88i : * En vous entendant réclamer l’instruction universelle comme un remède, presque comme un antidote du suffrage universel, je mé demandais si vous n’alliez pas dépasser la légitime mesure: car le suffrage universel est un droit, avant d’être l’exercice -Iggal et ;régulier de la raison cultivée... » Dans le même sens, Sp^uilea’ écrivait : ^ On n.e s’est pas trompé,; on n’a pas mis la charrue .avant les bœals. iLe droit de suffrage, conséquence incontestable du prlwcii^pe 'de illégalité, est passé à, l’état de fait, et ce fait -a produit à .soîntoiiair 3a néDessité de l’instruction universelle des citoyens... » (MwîdïïrB jp^aiikmenlaire de la seconde République, p. 20.)

conque a étudié Qiiinet ne saurait hésiter dans la question de la laïcité. De meme, tout homme de bonne foi, qui a lu Macé, ne peut avoir des doutes sur la légitimité de robligation.

Macé a repris bien souvent ce sujet. Il l’avait abordé dès 1861 et 1802, dans quelques articles de Vhidustriel alsacien. Il y est revenu en 1870, reproduisant et complétant ces articles de journal dans uneJ^rochure intitulée : Lettre d\in paysan d’Alsace à un sénateur. C’était avant la chute de l’Empire, quelques mois avant la déclaration de guerre à l’Allemagne. La France recueillit ces voix venues de la province qu’elle allait perdre, et il est touchant de songer que les idées dont la République allait faire son profit, quelques années après, pour accomplir la grande réforme de l’enseignement primaire, lui ont été en quelque sorte léguées par l’Alsace. Un premier pétiliormement en faveur de l’instruction obligatoire, organisé à Strasbourg, en 1870, par les soins de la Ligue, avait réuni plus de 350 000 signatures.

Tout citoyen doit savoir lire, comme il doit porter les armes et payer l’impôt : ainsi parlait déjà Duruy, dans l’exposé des motifs du fameux projet de loi de 1865, qui n’eut, d’ailleurs^ d’autre sanction que l’honneur éphémère d’une publication dans les colonnes du Moniteur Universel.

Telle est aussi la pensée de Macé, et les corn-

(i) L’obligation scolaire était déjà édictée dans les lois ou projets de loi de la Révolution française, notamment dans la loi du 19 décembre 1798. Cousin, en i833, demandait une’ loi sur l’obligation. En 1848 le projet Carnot, retiré par Fal oux, adoptait aussi ce principe; et en 1864, l’année même ou Macé se mettait à l’œuvre, Jules Simon publiait l’École qui n’est qu’un plaidoyer en faveur de l’obligation

JEAN MAGÉ.

paraisons, les arguments, abondent sous sa plumtJ pour démontrer sa thèse favorite. Il dira, par exemple : « Je suis bien le maître de ma voiture, n’est-ce pas? et s’il me plaît, la nuit, de la conduire à l’aveuglette, à travers les trous et les tas de pierres, au risque de la briser, il semblerait d’abord que je suis dans mon droit. Et pourtant on me force à allumer une lanterne ; si j’y manque, on ne se gêne pas pour me dresser procès-verbal. Et si je voulais m’en plaindre aux camarades, ils me donneraient tort, parce qu’il ne s’agit pas seulement de ma voiture à moi, mais qu’elle peut rencontrer du monde sur la route, écraser un enfant, ou briser la voiture du voisin qui ne serait pas content Pourquoi donc vous faire scrupule de forcer les négligents d’allumer aussi la lanterne dans la tête de leurs enfants? Croyez-vous que nous n’y soyons pas tous aussi intéressés, et que ces têtes où il fait noir ne puissent rien briser plus tard?... »

Et ailleurs : « Forcez les parents à envoyer leurs enfants à l’école; on me force bien moi àécheniller mes arbres au printemps... »

A tous les rabâchages à la mode sur la prétendue' violation des droits du père de famille, Macé répondait vertement : « Ce sont des phrases » ; et allant au fond des choses, il posait, hardiment, ce principe gros de conséquences : « Ce n’est pas le fils qui appartient au père, c’est le père qui appartient à l’enfant ». Oui, le père, puisqu’il aitppelé l’enfant à la vie, lui doit l’éducation autant que k nourriture; il lui doit tout ce qui est nécessaire à sa vie morale comme à sa vie physique. Si la loi est juste, quand elle oblige les parents à entrete-

G. CoMPAYRÉ. — Jean Macé. 5

JEAN MAGE

nir matériellement leurs enfants, pourquoi une autre loi n’interviendrait-elle pas aussi justement, qui les force à les instruire et à les élever? a L’âme, elle aussi, demande à être habillée et nourrie. » Ces principes ne sont plus discutables aujourd’hui; mais Macé est un de ceux qui ont le plus contribué à les accréditer, et à transformer en vérité banale une opinion qui de son temps était encore contestée avec violence.

Une fois la théorie établie, Macé en réclamait l’application stricte et rigoureuse. « Je les vois de ma porte, disait-il, traînant sur la route tout le long* du jour, les petits enfants de Beblenheim qui ne vont pas à l’école... Mettez-moi la main sur ces petits coureurs, et envoyez-les moi tambour battant à l’école... » Et ailleurs : « Cette marmaille qui court les rues, c’est de la graine de souverain... Faites-moi une bonne conscription d’école, et que le sergent de police ramène par l’oreille l’écolier réfractaire. » On ne saurait prétendre que les débonnaires et inertes commissions scolaires, instituées par la loi du 2S- mars 1882, aient denné sur ce point entière satisfaction au vœu de Macé (1).

Ce qu’ilvoulaitavant tout, c’était faire des citoyens ët des électeurs républicains, et procéder par l’instruction à ce qu’il appelait « l’apprentissage électoral », plus nécessaire qu’aucun autre dans une grande démocratie. Il est permis de penser que ce point de vue, exclusivement civique, était un peu

(i) On lisait ces jours-ci dans les journaux: « Le parquet de Rouen vient de prescrire aux agents de police de conduire au commissariat les enfants qu’ils rencontrent dans les rues, pendant les heures de classe. » Macé eût applaudi des deux mains.

JEAN MAGE

étroit^ et que c’est rabaisser l'instruction que la reconamander seulement pour son utilité politique. Nous aimerions que Macé l’eut envisagée aussi dans sa portée morale, comme principe de la dignité de la personne humaine, et aussi dans ses conséquences sur le bonheur des individus. Mais la préoccupation de l’éducation politique du peuple souverain, chez Je témoin attristé de l’Empire, l’emportait sur toute *autre considération. Dans la dernière des petites brochures qu’il publia en 1873, sous le titre d'idées de Jean-François^ alors qu’on pouvait craindre un retour offensif de l’esprit de réaction^ il s’adressait en ces termes à ses concitoyens : a Allons, Jacques Bonhomme, mon ami, puisque tu te dis roi et que tu veux la république, allons, haut la tête et la poitrine en avant ! Apprends ton métier de roi et de républicain : c’est le même. Un peuple républicain est un peuple roi. Apprends à considérer les affaires publiques comme affaires qui te regardent, comme affaires personnelles, dont il est insensé de se désintéresser. Apprends la loi qui doit te régir et que tu ignores trop souvent. Apprends à la respecter d’abord, ensuite à la faire respecter (1). »

L’obligation scolaire ne va pas sans la gratuité -î cela n’est plus à démontrer. Macé n’hésita pas à l’inscrire dans la pétition en faveur de l’instruction obligatoire. Il n’avait pourtant pas beaucoup de goût pour l’extension de la gratuité à toutes choses^ « Dans les campagnes, disait-il, ce qui est entièrement gratuit est vu avec indifférence. » Et c’est

- (i) Les idées de Jean-François, septième fascicule, IntUulé : Jacques Bonhomme à ses députés. La France à J aeques Bonhomme.

JEAN MAGE

pour cette raison qu’il faisait payer cinq centimes, par volume prêté, aux lecteurs des bibliothèques du Haut-Rhin.

Il ne sert de rien d’arborer un beau drapeau pour mener à bien une campagne. Il faut avoir aussi des troupes nombreuses et fidèles à qui en confier la garde. Macé a su les réunir, les maintenir compactes, ettoujoursagissantes, autourdesabannière. La beauté et la grandeur de la fin qu’on se propose ne dispense pas de l’habileté des moyens à employer pour l’atteindre. Sans doute la Ligue a réussi, comme réussissent toutes les entreprises opportunes, parce qu’elle est venue à son heure, alors que l’Empire vieilli penchait vers son déclin, et que les idées de liberté commençaient à se faire jour de nouveau dans la conscience française. La Ligue a profité de ce renouveau; mais pourtant, son rapide succès, la durée de son influence sans cesse grandissante, elle les doit surtout à deux causes dont tout l’honneur revient à Macé, à la largeur de ses vues et à ses talents d’organisateur. D’abord, il a fondé la Ligue sur un principe de liberté, avec le ferme propos de respecter toujours et partout l’indépendance des membres qui en faisaient partie. Ensuite, il lui a assigné un programme d’action vaste et souple, qui, s’étendant à toutes les questions d’éducation, a permis à la Ligue de renouveler sans cesse, de varier ses efforts, et, une tâche terminée, d’en commencer une autre.

La Ligue, dans la pensée de son fondateur, ne devait pas être, et elle n’a pas été en effet, une société centralisée, dominée par un bureau ou comité

directeur, liée par des règles impérieuses et uniformes. Il a voulu en faire, et il en a fait, une fédération de sociétés libres, unies par un lien moral. Il le disait en 1883 : « La Ligue est une vaste confédération nationale, sur laquelle personne ne pourra jamais mettre la main, parce que les groupes qui la composent demeurent tous indépendants dans leur action, et qu’elle n’a dans son programme qu’un article: faire des hommes qui pensent^ pour penser ensuite comme ils V entendront,,, » Macé savait bien que l’indépendance est la condition même de l’activité, et qu’on ne pouvait espérer des sociétés affiliées un effort sérieux et durable, que si on respectait leur autonomie, si on les laissait se gouverner elles-mêmes. En fait, la Ligue a débuté par la création des cercles locaux; ce n’est que peu à peu qu’ils ont été rattachés à une direction centrale; et cette direction d’ailleurs est demeurée un bureau d’informations, un comité de tutelle et de protection, plutôt qu’un pouvoir dirigeant et dominateur.

La Ligue a été une école de décentralisation. Macé redoutait les dangers que faisait courir à la France l’absorption dans la capitale de toutes les forces vives du pays. « Il y a quelque chose de trop en France : c’est Paris ! », osait s’écrier le provincial de Beblenheim. Il n’admettait pas qu’on abandonnât à Paris le monopole de la vie intellectuelle, et, s’adressant à la province, il lui disait : « Réveillez-vous, belle endormie ! Cela vous déplaît que la poste vous apporte vos opinions toutes faites. Eh bien ! faites les vous-même, et renvoyez-les au besoin au maître d’école dont vous êtes lasse. Il

1» PAN MAGÉ.

faudra bien qu’il vous écoute, quand vous aurez raison (1). »

« Des « activités personnelles», — selon l’expression dont se servait déjà le publiciste de 1848, — voilà ce qu’il faut à la Lig’ue : c’est par là qu’elle vivra, » Mais, ces activités personnelles, Macé n’eût pas réussi à les provoquer, et surtout à les maintenir, si en même temps qu’il leur concédait la liberté de leurs mouvements, il n’avait ouvert à leurs espérances, à leur puissance d’action, un champ de travail presque indéfini. Depuis trente ans, à combien d’œuvres scolaires diverses la Lig'ue n’a-t-elle pas attaché son nom, sous l’inspiration de Macé? Avec une admirable fécondité d’action, elle a su adapter ses forces, et appliquer ses ressources, selon les besoins du moment, aux nécessités successives que lui révélait la marche en avant de l’éducation de la démocratie. Après qu’elle eût obtenu l’adoption des lois scolaires, et que le gouvernement eût en quelque sorte pris la suite de ses affaires en établissant l’école obligatoire, on aurait pu croire que son rôle était fini. Mais Macé ne connaissait pas le repos. Presque chaque année, les congrès de la Ligue lui fournissaient l’occasion d’annoncer un nouvel élargissement de son programme. Les lois scolaires étaient votées, mais n’y avait-il pas à en surveiller l’application? Après qu’on avait pensé à l’enfant et à l’école élémentaire, ne devait-on pas se préoccuper de l’adulte et des conférences populaires? L’école était bâtie sur des

(i) Voyez, dans la Morale en action, \in article, d’abord publié, en 1862, dans la Revue d'Alsace : La décentralisalion inlelleclaelle de la France. '

fondements solides, indestructibles : ne fallait-il pas cependant susciter autour d’elle pour la protéger, pour en assurer le développement, la garde d’honneur des associations amicales? A Finstruction purement intellectuelle n’était-il pas nécessaire d’adjoindre Finstruction professionnelle, qui assure le succès pratique dans la vie ? Rien de ce qui intéresse l’éducation n’était étranger et indifférent à Macé, Ce n’est pas seulement l’écolier, l’apprenti qu’il entourait de sa sollicitude : c’était aussi le futur soldat. Dans une conférence faite à Chaumont, en 1883,, il disait : « Le régiment finit ce que Fécole commence. » Si, d’une part, il recommandait les cours d’adultes, pour continuer et développer Fins-i truction générale reçue à Fécole, s’il les rêvait obligatoires, à intervalles réguliers, et voulait en faire quelque chose comme les « treize jours » ou les « vingd-huit » jours des écoliers; d’autre part, il conviait les adolescents aux exercices physiques, à la gymnastique, au tir. Et quand ils arrivaient sous les drapeaux, Macé les y attendait encore, en leur ouvrant les bibliothèques régimentaires (1), dont l’établissement annonçait une autre institution analogue, que la Ligue a mise en honneur dans ces dernières années, les « foyers » ou les « maisons du soldat » (2).

On ne diminuera pas la gloire de Macé, en rappelant que, dans ses travaux et dans ses luttes, il a

(i) C’est M. Vaiîchez surtout qui a été rorganîsaleur des bîMiohèques régimentaires, dès le mois d’août 1871. En 1878, on comptait déjà cent dix bibliothèques, munies de douze mille volumes.

{2) Ce mouvement continu, ce progrès incessant de l’action de lar Ligue se manifeste dé plus en plus. On en trouvera la preuve dans les concours qu’elle a ouverts en 1900, sur l’alcoolisme, sur l’enseignement ménager.

eu la bonne fortune de s’attacher des collaborateurs dignes de lui. Seul au début, quand il pouvait dire : « J’étais alors à moi seul le président, le trésorier, le garçon de bureau de la Ligue » ; il s’est vu très vite entouré d’hommes de cœur qui mêlèrent et confondirent leur énergie avec la sienne. Au premier rang, il faut citer M. Emmanuel Vauchez. « Si l’histoire est juste, disait Macé, à côté du nom qu’immortalisera la loi Ferry (la loi de 1882 sur l’obligation), elle gardera une place à celui d’Emmanuel Vauchez, de l’homme qui, pendant dix ans, a remué la France et préparé la victoire parlementaire du Ministre de laRépublique (1). » Il ne laissait pas échapper une occasion de faire valoir les mérites de son collaborateur, de mettre en relief les services qu’il avait rendus à la Ligue, le grand rôle

(i) M. Emmanuel Vauchez est né en i83f). Il s’occupa d’abord de commerce, en Algérie, puis à Paris. Ouvrier de la première heure, il s’affilia à la Ligue dès i8GG, et son nom est inscrit, avec le numéro 8, dans la liste des premiers adhérents. Il a joué un rôle important dans l’histoire de la Ligue, et il mériterait une étude spéciale. Aujourd’hui retiré aux Sables d’Olonne, il y continue avec une infatigable activité, sa vie de dévouement aux œuvres sociales. Fidèle à la méthode du pétilionnemeni, ([ui lui a si bien réussi dans la question de l’instruction obligatoire, il y a recours encore en de tout autres matières : il a pris récemment l’initiative d’une pétition adressée au Parlement, pour la révision de la loi du 3o novembre 1892 sur l’exercice de la médecine, en vue surtout des intérêts dès « masseurs «etdes « magnétiseurs ». Cette pétition a recueilli près de 200000 signatures. Le juillet 1902, il a fondé un Comilé de solidarité républicaine^ pour venir en aide aux électeurs républicains qui seraient persécutés pour leurs opinions: — n’oublions pas que M. Vauchez habile la Vendée. — Ses publications sont nombreuses. Signalons un Manuel d’ins- Iruclion nationale; une Enquête sur la suppression des congrégalions religieuses et la séparation des Églises et de l’Etal; une brochure sur l'Éducation morale. M. Vauchez a pour doctrine ce qu’il appelle un « spiritualisme scientifique », tout pénétré de croyances idéalistes, et qui conclut à la pluralité des existences, un peu à la façon de Jean Reynaud, dans son livre jadis célèbre, . Terre et Ciel.

JEAN MAGE

qu’il avait joué dans le pétitionnement monstre de 1871-1872. Il rappelait que M. Vauchez, — dont Challemel-Lacour, au Sénat, disait qu’il était « le dévouement même », — avait renoncé, en 1870, aune situation commerciale assez avantageuse, pour se consacrer tout entier au service de son pays, soit pour la défense du territoire, — il s’engag-ea comme volontaire en 1870, et fut caporal au 1®** zouaves, comme Macé avait été caporal au l®"* léger, — soit pour la diffusion de l’instruction, comme secrétaire du cercle parisien de la Ligue. Il se conformait d’avance à ces nobles paroles de son livre la Terre (1) : « Les créatures doivent s’unir dans la fraternité universelle, et les meilleurs et les plus savants ont le devoir d’entraîner le troupeau hostile et ignorant.. . »

M. Vauchez était digne des éloges que lui prodiguait son ami. Macé a eu souvent besoin de lui : d’abord de son aide matérielle, dont on aura une idée si l’on rappelle que, lors du pétitionnement pour l’obligation, M. Vauchez écrivit près de 7 000 lettres et expédia 80000 circulaires. Mais combien plus encore Macé a-t-il profité de son concours moral? Les hommes du plus ferme caractère n’échappent point à certaines défaillances. Macé était parfois hésitant : M. Vauchez, avec sa foi robuste, intrépide et résolu, était là pour le réconforter. Il a été heureux pour Macé qu’il ait trouvé dans son entourage des hommes parfois plus audacieux qu’il ne l’était lui-même, et qui savaient au

(i) La Terre, gros ouvrage en deux volumes, où M. Vauchez fait preuve de beaucoup de science. Le titre exact est : La Terre, évolution de la vie à sa surface ; son passé, son présent et son avenir.

besoinrelever son courag'e^ l’exciter et le pousser en avant. Après les désastres de 1870, qui l’avaient atteint doublement dans ses intérêts personnels et dans son cœur de patriote, nous croyons savoir que Macé, abattu et désolé, hésitait à lancer la pétition pour roblig-ation. Il craignait que le moment ne fût pas favorable ; il considérait que les esprits étaient démoralisés, découragés : bref, il redoutait un échec. Ce fut M. Vauchez qui, non sans rudesse, et après de vives discussions, persuada Macé et le décida à agir.

M. Vauchez était donc de ces disciples qui, à l’occasion, en remontrent au maître, et même le dirigent. Il était plus avancé d’idées que Macé, presque un jacobin, tandis que Macé demeurait un libéral, s'imaginant, comme les hommes de 1848, — il en était, — que la liberté suffit à tout. Il y eut entre eux des dissentiments, presque des ruptures, comme nous en avons vu éclater entre Pestalozzi et les plus chers de ses collaborateurs, Niederer ou Schmid. Mais ce n’étaient là que des nuages qui se dissipaient vite. Après la brouille passagère venait la réconciliation. Pestalozzi embrassait Niederer ou Schmid, et pleurait comme un enfant. Les choses se passèrent quelquefois ainsi entre Macé et M. Vauchez, entre deux hommes qui, malgré les différences de leurs caractères, avaient pourtant les mêmes sentiments de dévotion à la cause de l’instruction, et dont la postérité unira les noms dans sa reconnaissance.

Malgré le concours d’amis dévoués, malgré les circonstances heureuses qui l’ont favorisé dans l’accomplissement de son rêve, Macé n’a pas triomphé sans peine des résistances que lui opposait

JEAN MAGE

l’esprit du passé. Nous nous inclinons avec sympathie et respect devant la Ligue victorieuse et parvenue à ses fins. Mais combien plus admirable encore était-elle aux jours d’épreuve, alors qu’il fallait lutter contre le mauvais vouloir des puisr sants du jour, et que, fondée quatre ans avant la chute de l’Empire, elle était comme l’aube de la République ! Aujourd’hui qu’un gouvernement démocratique -seconde l’éclosion des associations scolaires, il nous est malaisé de nous représenter les obstacles que rencontrait, en 1806, un bon citoyen qui voulait penser et agir librement. Tout ce qui pouvait contribuer à la propagation des idées était vu avèc défiance. Macé savait bien qu’il préparait la République; et, de fait, il n’est jamais entré dans la Ligue que des républicains ou des hommes de progrès, — ce qui est tout un. — Mais il se gardait bien de l’avouer. Il multipliait les déclarations rassurantes. Dans son premier manifeste, il disait que « la Ligue ne servirait les intérêts particuliers d’aucune opinion politique ou religieuse ». Il répétait sans cesse qu’ « il n’y avait rien dans son entreprise qui pût porter ombrage à qui que ce soit ». Il avait beau faire et se couvrir du masque que lui imposait la rigueur des temps : le clergé s’émut et lui déclara la guerre. Il s’y attendait: « Je sais bien, disait-il, où sera l’ennemi (1)... » Le pouvoir civil (2) se montra en effet moins hostile que l’autorité

fl) L'Ennemi, c’est le titre que Macé donna à une brochure éditée en i883 ou 1884, où il avait réuni un certain nombre d’articles publiés dans la Pelilc République française.

(2) Des amis de l’Empire adhérèrent à la Ligue. Signalons, par exemple Sainte-Beuve. De la part du délicat sceptique, cet acte vaut mieux que la meilleure des Causeries du lundi.

religieuse. Quand Vacca institua le cercle messin, le préfet autorisa, l’Évêque excommunia. Sermons des curés, mandements épiscopaux, injures et calomnies, rien ne fut épargné au courageux pionnier de l’instruction du peuple. Qui donc, de tous ceux qui, sous une forme ou sous une autre, ont voulu travailler à l’émancipation intellectuelle de la nation, même dans des temps plus récents, n’a connu et expérimenté par lui-même ces colères et ces haines heureusement impuissantes? Avant que la Ligue commençât à faire parler d’elle, déjà le clergé avait tonné contrôles bibliothèques communales. Le curé de Kientzheim s’emportait en chaire jusqu’à appeler Macé « un assassin d’âmes ». Et comme un de ses paroissiens, ému et indigné, lui faisait observer que les bibliothèques communales ne contenaient que de bons livres : « Oui, répondait-il, ceux-là, soit! Mais,aprèsceux-là,ilsen liront d’autres... » — « Oui, Monsieur le curé, écrivait Macé, informé del’incident, ils enliront d’autres !..»

L'histoire de la Ligue, dans ses vicissitudes, est intimement liée à celle des progrès, ou des moments d’arrêt, de la République elle-même. C’est après le 24 mai 1873 et le 16 mai 1877 que la Ligue a été le plus combattue, le plus en butte aux tracasseries du pouvoir. C’est que, devenue une puissance par le nombre de ses adhérents, elle inquiétait les gouvernements rétrogrades. On défendait aux instituteurs de rien accepter de la Ligue. On les menaçait de peines disciplinaires, pour avoir obtenu le prix de cent francs que la Ligue accordait à ceux dont l’école avait été la plus fréquentée, c’est-à-dire à ceux qui avaient le

mieux fait leur devoir. Certains préfets, ppur faire du zèle, fermaient et dispersaient les cercles locaux, qui maintenant ne dissimulaient plus leur opinion, et qui s’intitulaient fièrement « Sociétés républicaines d’éducation ». Et du milieu de ces tempêtes. passag-ères sortait, toujours confiante et courageuse, la voix claire de Macé, sonnant le ralliement et appelant la Ligue à de nouveaux travaux et à une nouvelle victoire.

La victoire de la fugue est aujourd’hui définitive, et longtemps avant de mourir, Macé a pu assister au triomphe de ses idées. Après les jours sombres de l’Empire, après les heures difficiles du 24 et du 16 mai, il a vu son œuvre acclamée, autant qu’elle avait été vilipendée. Le premier succès décisif, ce fut le pétitionnement de 1871-1872, qui suivit de près la proclamation de la République. A ce Mouvement national du sou contre Vignorance^ — chaque signataire devait verser un sou, — adhérèrent 1 267 267 citoyens (1). Il est d'ailleurs à remarquer que la Ligue, dans son appel, avait divisé et sérié les questions.: les uns, parmi les pétitionnaires, demandaient rinstruction obligatoire seulement; d’autres f instruction obligatoire et gratuite; d’autres enfin l’instruction obligatoire, gratuite et laïque. Mais si le nombre des signataires qui acceptaient la formule complète n’était guère que de 400000, c’était une armée de 1 200000 citoyens qui réclamaient l’instruction obligatoire tout au moins. Jamais pétition n'avait obtenu un semblable succès. Lorsque Macé,

(i) En tenant compte de la pétition signée à Strasbourg, avant le gu. rre, et qui avait recueilli 35oooo signatures.

JEAN MAGE

accompagné par M. Vauchez, — ou, pour dire la vérité, encouragé et conduit par lui, — fît le premier dépot ée ces pétitions à l'Assemblée nationale de Versailles, il était suivi d’un camion qui portait deux cents kilogrammes de papier. On peut bien dire que, ce jour-là, c’estla volonté du peuple souverain qui accompagnait Macé, que c’était l’école obligatoire qui forçait les portes du Parlement et qui s’installait en maîtresse dans la République. Il est vrai que le Parlement, ne céda point tout de suite. La commission chargée d’examiner les pétitions, et que présidait Dupanloup, se contenta de conclure à w l’obligation morale » : ce qui était une dérision. N’importe, la cause était gagnée.

On né l’a peut-être pas dit assez hautement, dans les débats parlementaires qui précédèrent le vote des lois du 16 juin 1881 et du 28 mars 1882 : c’est à Macé que la France est en grande partie redevable du nouveau régime légal de l’enseignement primaire. Il n’est pas douteux, d’une part, que sans l’initia tive de Macé la Ligue de l’enseignement n'aurait pas existé; et que, d’autre part, sans la Ligue, le mouvement d’opinion d’où est sortie la législation scolaire de la République ne se serait pas développé avec la même rapidité et la même force. « Ces lois, disait-il, sont bien un peu des lois à nous ! » C’est ce que Jules Ferry voulait bien reconnaître, lorsque, le 31 mai 1879, alors Ministre de l’Instruction publique, en réponse à une adresse du cercle parisien, il remerciait Macé en ces termes : « Dans la lutte engagée par la société française contre une faction que vous caractérisez à merveille, en disant qu’ « elle n’invoque la liberté

JEAN MAGÉ.

que pour édifier la servitude », je suis heureux de me sentir appuyé par l’opinion publique dont l’adresse du cercle parisien est pour moi une précieuse manifestation. »

Macé pouvait se tenir pour satisfait, lorsque le gouvernement eût fait siennes les idées qu’il prêchait depuis vingt ans. Mais il a eu d’autres récompenses que celle de la consécration légale de son programme, quoique celle-là fût la plus grande. Ce fut un beau jour pour lui, bien qu’il n’aimât guère les pompes officielles, que celui du 21 avril 1881, lorsque, au Trocadéro, devant une assemblée imposante, Gambetta vint clôturer le premier congrès de la Ligue, qui venait enfin d’obtenir la déclaration d’utilité publique (1). Macé rappela, en termes touchants, les lointaines et humbles origines, la marche ascendante d’année en année. Il donna un souvenir ému à Beblenheim, a qu’on u’a pas pu rayer de la carte de la Ligue, s’il a disparu de la carte de la France ». Il insista de nouveau sur le caractère de la Ligue qui devait rester étrangère aux compétitions des partis, tout en déployant largement le drapeau de la République. Et reprenant ses formules favorites, il disait : « Nous voulons faire, non des élections, mais des électeurs; nous voulons faire penser ceux qui ne

(i) La Ligue sous son titre définitif de « Ligue française de l’enseignement », n’a été constituée qu’en 1881, au congrès de Paris où se réunirentplus de trois cents délégués. Les discussions furent vives; elles durèrent quatre jours, les 18, 19, 20 et 21 avril Finalement, l’assemblée à une grande majorité vota des statuts dont le premier article était ainsi conçu : « La Ligue de l’enseignement fondée par Jean Macé s’organisera en fédération sous le ûom de Ligue française de l’enseignement. » Dès le premier |Our, soixante-quatre sociétés adhérèrent. (Voyez l’ouvrage de M. A. Dessoye, Jean Mucë, etc., p. 216 et suivantes.)

pensent pas, faire agir ceux qui n’agissent pas. » Gambetta, président d’honneur de la séance, trouva, pour célébrer Macé et son œuvre, ses accents les plus vibrants. Il félicita la Ligue « de ne pas s’exposer au soupçon de n’etre, en un endroit ou un autre, qu’une entreprise électorale, destinée à servir des ambitions personnelles et des coteries particulières ». Et il ajoutait : « Aussi longtemps que l’on saura que c’est vous, monsieur Macé, qui gardez sur la Ligue cette sorte d’hégémotiie morale que vous ass irent votre passé et vos vertus, l’ombre d’un pareil soupçon ne pourra vous effleurer, ni atteindre aucun de vos collaborateurs... » C’était bien comprendre avec quel désintéressement, avec quelle hauteur de vues, Macé et la Ligue avec lui s’étaient consacrés, sans arrière-pensée d’ambition personnelle, à l’épariouissement de l’éducation nationale.

Jean Macé n’aura pas longtemps attendu de la^ reconnaissance de ses concitoyens les hommages qui lui étaient bien dus. Déjà, ses funérailles, bien qu’elles eussent lieu loin de Paris, à Monthiers, là où dormaient avant lui, dans leurs tombes, Macé et Vérenet, avaient été l’occasion d’une manifestation éclatante des regrets publics. Des voix éloquentes y dirent ja gloire de Macé. Et surtout, par leur présence attristée^ ses admirateurs et ses amis, en long cortège, lui avaient fait la plus belle des oraisons funèbres. Parmi ceux qui l’accompagnaient à sa dernière demeure, à côté de tant d’autres fils intellectuels, c’était une chose touchante de retrouver Antoine Mamy, un des fidèles de la première heure, un des trois souscripteurs de 1866.

Six ans après sa mort, le 13 juillet 1900, un monument a été érigé à la mémoire de Macé, à Paris, sur la place Armand-Carrel. La cérémonie d’inauguration fut des plus émouvantes. Des jeunes filles du pensionnat du Petit-Château vinrent jeter des fleurs au pied du buste de leur professeur. Des milliers d’enfants, filles et garçons, défilèrent devant l’image d’un des fondateurs de l’école républicaine.

Mais ce n’est pas seulement par un buste, ou

JEAN MAGÉ.

par des obsèques solennelles, que nous voudrions voir honorée la mémoire de Macé. Aux États-Unis, où le culte des bienfaiteurs de l’humanité est autrement en honneur que chez nous, on aurait certainement établi un jour de fête scolaire, un « jour de Jean Macé ». En France, nous oublions vite (1). Combien d’années faudra-t-il, après des siècles, pour que Jeanne d’Arc obtienne du Parlement la fête nationale demandée pour elle? Et combien de héros et de héroïnes du devoir n’en obtiendront jamais? Nous souhaiterions qu’il en fût autrement pour Macé. Nous voudrions qu’il y eût un jour par an où y dans toutes les écoles, la France républicaine s’inclinerait devant le souvenir d’un de ses meilleurs serviteurs (2).

Dans ce jour consacré à la glorification de l’école laïque, les enfants et les adolescents, dans les villes et dans les villages, apprendraient à connaître le nom de l’homme de bien qui a usé sa vie à leur préparer l’instruction dont ils bénéficient aujourd’hui. L’institutpur, ou bien quelqu’un des amis dévoués qui maintenant entourent l’école de leur sollicitude, prendrait la parole, devant l’enfance et la jeunesse assemblée, pour raconter l’existence du maître et exposer son œuvre.

L’instituteur, sans négliger de rappeler ce qu’on doit à tous ceux qui ont contribué à faire l’école ce qu’elle est, — depuis les hommes de la Révolution jusqu’aux Jules Ferry et aux Paul Bert, pour ne

(1) On a bien le droit de dire que la France ne sait pas suffisamment faire valoir les mériteâ de ses enfants, si l’on constate, par exemple, que la mort de Macé n’a même pas été mentionnée dans la Revue Pédagogique.

(2) Le jour de fête que nous souhaitions est maintenant une chose accomplie -, le 19 juin igo4 la Ligue de l’Enseignement a organisé, à Paris et en province, une grandiose manifestation en l’honneur de Jean Macê.

JEAN MAGÈ.

parier que des morts, — l’instituteur n’aurait pas de peine à montrer à ses élèves quelle part considérable revient à Macé dans l’œuvre commune. Il leur dirait son apostolat, ses courses à travers la France, alors qu’il allait de ville en ville, prêchant sa foi, sans mandat officiel, mû par la seule impulsion g-énéreuse de ses sentiments. Il leur raconterait ses épreuves, ses succès ; il leur apprendrait à l’aimer, à le vénérer, comme un des ouvriers qui ont jeté les fondements de l’édifice, et qu’on ne doit pas oublier maintenant que la maison est bâtie.

Aux. adolescents, il montrerait que Macé a pensé à eux, non moins qu’aux enfants : que ce sont ses disciples qui, dans ces dernières années, ont semé sur tout le territoire les cours d’adultes, les conférences populaires. Dès le premier jour l’instruction des adultes a été inscrite dans le programme de Macé ; et si aujourd’hui, dans les bourgs et dans les villages, s’allume chaque soir, pour des veillées studieuses, la lampe de la salle d’école qui aspire à faire pâlir le bec de g’az ou le quinquet fumeux du cabaret, c’est en partie à Macé qu’on en est redevable. Il n’a pas seulement édifié l’écolé des enfants : il a travaillé pour l’école des citoyens.

Et se tournant vers les filles et les fillettes, — il y en aurait dans l’auditoire, — le conférencier que nous rêvons leur dirait que Macé ne les a pas oubliées, elles non plus; qu’il n’a jjas été toute sa vie un professeur de demoiselles pour négliger le souci de l’éducation féminine ; qu’il a fait appel aux femmes ; qu’il y a eu de bonne heure dans la Ligue des comités de dames ; qu’enfin, s’il a élevé

JEAN M4GÉ

lui-même de riches petites bourg’eoises, il a souhaité et préparé rinstruction de toutes les tilles o.u peuple.

Mais c’est surtout aux hommes de bonne volonté qui forment la lég-ion des volontaires de l’enseignement que l’on pourrait utilement rappeler, dans une commémoration annuelle, les belles leçons que nous a léguées la vie de Macé. Il pourra toujours servir d’exemple, dans les époques de réaction et de despotisme, si elles devaient jamais revenir, aux citoyens qui ne consentent pas à s’abandonner, qui ne se résignent pas à l’inaction, ni ne se jettent dans une opposition violente et stérile; qui pensent qu’il y a autre chose à faire, comme il le disait, qu’à « taquiner M. le Préfet », et qu’il est toujours possible de servir la cause de la liberté et de préparer à son pays un meilleur lendemain.

Dans un grand nombre de villes, à l’est et à l’ouest, au nord et au midi, vivent encore des personnes qui ont assisté à une ou à plusieurs des innombrables conférences que Macé, dans ses campagnes de propagande, a jetées à tous les vents (1). Où ne l’a-t-on pas entendu? Si la fête de Macé était établie, pourquoi un de ses auditeurs

(i) En 1878, Macé a visité DôJe,Lons-le-Sauliiier, Champagnolle, Poligny. Ponlarlier, Chalon, Épinal, Vesoul, Montbéliard, Besançon, Saint-Claude, Reims, Dannemarie, Alhis-Mons, Corbie, Troyes, Melun, Nantes, Saint-Nazaire, Savenay, Ponlivy, Vannes, Saint-Brieuc, Rennes, et nous en oublions. Presque partout il y a fait des conférences et fondé un comité, une société républicaine d’enseignement. L’année suivante, nous trouvons le voyageur infatigable dans vingt villes : Montereau, Mâcon, Dijon, Besançon, Orléans, Blois, Tours, Le Mans, Chartres, Dreux, Avranches, Granville, Argentan, etc. En 1880, nouvelle campagne : il évangélise le Nord, et, à la fin de l’année, Nancy, Toul, Bar-le-Dac, Commercy, Dornans,

JEAN MAGE

d’autrefois ne serait-il pas prié de révf^iller ses propres souvenirs, et de parler de Macé conférencier? On le représenterait tel qu’il était, causeur plus qu’orateur, familier et simple, parfois bourru, ,ne cherchant pas à se concilier ses auditoires par des paroles flatteuses, mais persuasif et pénétrant, « vif, enjoué, dit-M. Dessoye, trouvant sans cesse, à côté des accents qui remuent les âmes, la phrase ingénieuse et le mot qui se gravent dans l’esprit ». Par-dessus tout, dans ses discours comme dans ses écrits, son style était clair comme sa pensée, et il méritait que Gambetta louât sa parole « si ferme, si spirituelle, si française ».

Aujourd’hui que les pages choisies sont à la mode, on trouverait matière à des conférences qui ne manqueraient pas d’intérêt, rien qu’en prenant la peine de faire quelques extraits de ses livres. Que de citations agréables et instructives ne pourrait-on pas emprunter à la Bouchée de pain^ dans les passages du livre où Macé moralise? — « Il y a quelque chose de la nourrice, mom enfant, dans ceux qui prennent le plus pur de leur intelligence et de leur cœur, et qui le transforment, pour ainsi dire, en lait, afin de donner à votre âme naissante une nourriture quelle puisse digérer sans trop d’efforts... » — Et ailleurs : « Nous sommes tous sur la terre pour penser les uns aux autres, et en m’efforçant de faire descendre la lumière dans votre intelligence et les bons sentiments dans votre cœur, je pense aussi à ceux auxquels vous rendrez plus tard le même service, si j’ai le bonheur de réussir avec vous. Il faudra le faire, n’est-ce pas? Vous tiendrez à compter un

JEAN MAEÉ.

jour parmi ceux-là qui ne vivent pas seulement pour eux-mêmes et donnent quelque chose au monde, en le traversant... »

Veut-on un extrait plus long, et qu’on pourrait intituler la Philomphie de la Ligue ? « Si la répartition plus équitable entre tous les membres de la famille humaine du trésor de connaissances, notre patrimoine commun, est posée comme une œuvre de justice sociale et de fraternité, elle devient par cela môme une œuvre éminemment religieuse, dans le sens pratique et universeJ du mot. Les religions ont leur dogme, leur culte, leur sacerdoce, par lesquels elles dilfcrent, et au nom desquels elles se combattent : mais, au fond de l’enseignement de toutes, se retrouve la loi du sacrifice volontaire aux idées de justice et de fraternité humaine. Cette loi, catholiques, protestants, juifs, mahométans, la reconnaissent également. C’est pour tous un commandement divin dans lequel ils peuvent communier, et ceux-là mêmes qui, ne voulant ni dogmes, ni culte, ni sacerdoce, se font un point d’honneur de renier le mot de religion, ceux-là acceptent comme les autres le commandement divin de toutes les religions. Je ne sais pas d’école au soleil qui l’ait rayé de son programme. .Quelle que soit l’épithète qu’ils lui aient trouvée, la sanction qu’ils lui conçoivent, iis peuvent se donner in. main les uns avec les autres, quand ils viennent lui rendre l’hommage véritable, celui de la pratique; et je les crois alors plus religieux, ne leu»' en déplaise, que ceux qui l’enveloppent de formules sacrées, pour la fouler ensuite aux pieds par leurs actes. C’est l’acte en effet qui fait l’homme

religieux, ce n’est pas la formule , c’est l’obéissance à la loi du devoir, et non pas sa conception métaphysique, et la controverse ne peut pas suivre ceux qui montent ensemble, du même cœur, à l’accomplissement du devoir universel d’amour et de justice (1)... »

Ce sont là de belles paroles, qui montrent avec quelle hauteur d’esprit philosophique Macé concevait la tolérance mutuelle des opinions, et rêvait de les réconcilier toutes dans un même sentiment de dévouement à l’humanité. La Ligue, tant qu’elle s’inspirera des intentions de Macé, ne se départira pas, — et elle ne s’est pas départie jusqu’ici, — de cette ligne de conduite. Cette année encore, dans la campagne de conférences quelle a si brihamment organisée en province, ses orateurs n’ont pas arboré d’autre drapeau que celui de la lutte contre l’ignorance et contre l’intolérance. Macé n’a jamais songé à imposer un credo^ à emprisonner les adhérents de la Ligue dans une formule obligatoire. Assurément, quand des hommes de progrès comme lui demandent que l’on respecte la liberté des opinions, il n’est pas douteux qu’au fond, dans leur propre, foi à la vérité, ils comptent bien que les esprits éclairés, affranchis, livrés à eux-mêmes, sous l’action de la science, s’uniront à eux dans les mêmes croyances et aboutiront aux mêmes cénclusions. Mais ils veulent que ce soit par la seule force du raisonnement et de la réflexion personnelle. Quant à eux, ils se contentent d'ouvrir, de libérer les intelligences. Ainsi marche la vraie liberté. Elle enseigne,

(i) Cette déclaration de principes date du i5 février 1870. Macé l’a reproduite dans son Discours du Trocadéro, le 3o Mars i883.

TEAr; MAGE.

èlle instruit, et elle laisse à la science qu’elle distribue le soin de former la conscience.

Macé était le plus indépendant des hommes, et réclamait pour lui-même la liberté qu’il respectait chez les autres. Il n’était pas homme à s’embrigader dans un groupe, dans un parti politique, sans garder son franc parler. 11 le montrait en 1894, lorsqu’il refusait de marcher avec ses amis dans les questions de politique coloniale. Ill’avait prouvé dès 1848, lorsqu’il exprimait tout haut ses inquiétudes sur l’avenir immédiat du suffrage universel et ne s’associait qu’avec des restrictions à l’enthousiasme des républicains.

Il a eu de nobles ambitions pour son pays et pour l’humanité entière. Il rêvait qu’un jour viendrait où l’ouvrier, le cultivateur, assis le soir sur le seuil de sa maison, après le travail de la journée, pourrait causer avec ses voisins de toutes les conquêtes de l’esprit humain, de toutes les révélations de la science. Mais c’est à la France surtout qu’appartenait son cœur. « C’est la France, disait-il, que nous enseignons à la Ligue ». Depuis 1870, il souffrait de la voir démembrée, mutilée. Avant 1870, il souffrait de sa servitude, et il se sentait humilié en constatant qu’elle n’occupait, au point de vue de l’instruction, que le douzième rang parmi les nations civilisées.

S’il lui avait été donné de commencer plus tôt son œuvre d’émancipation du suffrage universel, peut-être le cours des événements en eût-il été modifié. « La Ligue, disait-il, en 1881, envahit pacifiquement la France. » Ah! si cette invasion de l’instruction populaire eût été possible vingt

JEAN MAGE

ans auparavant, peut-être eût-eïle épargné à la France les folies de l’Empire et l’invasion de l’étranger ; et Beblenheim serait resté français !

Il n’arrive pas toujours que les esprits ardents et hardis, prompts à l’initiative, joignent à la fougue de leur tempérament novateur les qualités de la modération et de la prudence. Macé, par une heureuse fortune, a su être à la fois le plus entreprenant et le plus modéré des hommes. Ce sont des paroles de sagesse qu’il adressait, par exemple, en 1884, au cercle pédagogique de Nantes, et qui sont bonnes à répéter aux instituteurs de 1902 : « Ne faites pas de polémique, ni politique, ni religieuse. » Il pensait justement que, pour acheminer doucement les âmes des enfants à la foi républicaine, il n’était pas nécessaire de faire violemment le procès des opinions arriérées et des croyances superstitieuses, et qu’il suffit d’éclairer les intelligences pour qu’elles montent d’elles-mêmes vers la vérité politique et vers la vérité religieuse. D’une part, il leur disait : « Développez devant vos élèves la grande idée de la patrie, l’amour et l’honneur du drapeau, symbole de la France, et vos élèves aimeront la République. » Et d’autre part, il ajoutait : « Montrez-leur les miracles de la science, et vous les guérirez de leur crédulité, en leur apprenant à se servir de leur raison, à ouvrir les yeux, à regarder et à voir: le reste viendra par surcroît tout seul. »

Macé n’est pas un agitateur, un révolutionnaire, qui se perd dans les déclamations vaines; c’est un organisateur pratique, un homme de bon sens qui a marqué son passage par des œuvres positives. C’est aussi un entraîneur, qui a secoué les

G. CoMPAYRB — Jean Macé. 6

JEAN MAGE

esprits : « Les âmes dormantes et les eaux qui croupissent, écrivait-il, sont ég’alement du domaine de la salubrité publique ». Et il n’est que juste de lui appliquer en partie la définition qu’il donne de l’homme vraiment utile à son pays : « Celui qui a fourni sa part, si petite qu’elle soit, à la vie commune de rhumanité, celui qui a enrich ^l’une découverte, d’un procédé utile, d’un bon exemple, d’une idée juste, le patrimoine universel que les hommes se passent de génération en génération, celui qui a mis la main au triomphe d’une vérité, frappé sur une injustice, éteint une haine, allumé dans une âme le feu sacré de l’étude et de l’honneur... » N’est-il pas vrai que Macé a conformé ses actes à ce beau programme, et qu’à chaque page de ses écrits, comme à tous les moments de sa vie, on a envie de s’écrier : u Ah! le brave homme et le bon citoyen ! »

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