‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 119 sur 257 · M. DE LA MENNAIS ORATEUR · texte numérisé non relu

M. DE LA MENNAIS ORATEUR

et incapables d\in sentiment délicat de reconnaissance. Seul le bien des âmes l'attirait.

On raconte, à ce sujet, une anecdote caractéristique. Un jour, le vicaire général arrive dans une communauté pour y prêcher une retraite de femmes de la campagne. Il fait un temps affreux, et, l'heure venue de monter en chaire, il n'aperçoit dans la chapelle qu'une pauvre paysanne. La supérieure de la maison, toute confuse, lui exprime le regret de ne voir personne à évangéliser.

— « Gomment, réplique-t-il vivement, personne! Mais, il y a une pauvre femme qui a tout bravé pour entendre la parole de Dieu! »

Et il prêche pour elle seule. Touchée d'un zèle aussi désintéressé, cette femme raconte aussitôt dans la paroisse les merveilles de la parole qu'elle a entendue. On accourt, et finalement la retraite si humblement commencée se clôt au milieu d'une aflluence des plus consolantes (1).

Si, pour le succès de sa parole, l'abbé de la Mennais comptait avant tout sur les moyens surnaturels, ce n'est pas qu'il dédaignât tout à fait les moyens humains. Il prêchait brièvement, nous le savons, et c'est une habileté qui lui réussissait toujours.

On a dit que sa grande force était sa facilité d'improvisation (2). C'est une erreur. Sa parole n'était jamais complètement improvisée. Il écrivait ses sermons en entier, et souvent, qui plus est, couvrait ses manuscrits de ratures, sans toutefois s'astreindre à réciter de mémoire.

Il avait presque tous les dons extérieurs qui font l'orateur puissant : voix sonore et capable de rendre les émotions les plus diverses, geste noble, regard pénétrant, attitude dominatrice. Avec cela, de l'imagination, de l'enthousiasme, une grande chaleur de cœur, et, par suite, une abondance de parole qu'on pouvait prendre pour le résultat d'une illumination soudaine.

{D La vérité de ce récit nous a été attestée par jM"^ de Grandville, de iNantes, qui a beaucoup connu les deux La Mennais; elle le tenait de l'abbé Jean lui-même.

(2) Ropartz, p. 210.

Ce qu'il faut chercher dans ses compositions d'alors, ce n'est plus la phrase cadencée des sermons de Saint-Malo. Les paysans de la Gornouaille et des campagnes trécoroises ne sont guère sensibles à l'harmonie de la période; ce qu'ils demandent, c^est une parole simple, vivante, imagée, riche de comparaisons, imitant d'aussi près que possible les discours du divin Maître aux pêcheurs de Galilée.

Le grand vicaire excelle dans ce genre éminemment évangélique. Obligé d'écrire au courant de la plume, il néglige, plus souvent encore qu'à Saint-Malo, les grâces du style ; il se permet des longueurs ; mais ce qu'il ne sacrifie jamais, c'est l'exactitude de la doctrine, la netteté de l'exposé, et la vigueur, tempérée de tendresse, des remontrances et des conseils.

Il retrouve, d'ailleurs, quand il le faut, la plume élégante et la parole châtiée des grands jours.

Le 23 août 181G, en la fête de saint Louis, on a procédé à la bénédiction des drapeaux de la Légion d'Ille-et-Vilaine, et M. de la Mennais a été prié de porter la parole à la cathédrale de Saint-Brieuc. Son discours, qui fut imprimé, pourrait être proposé comme modèle aux ecclésiastiques choisis comme orateurs de certaines fêtes officielles. Nul n'excelle, comme Fabbé Jean, à tirer des événements humains de graves et religieuses leçons (1).

En 1820, après l'assassinat du duc de Berry, il fut chargé de prononcer l'éloge funèbre du prince. Il le fit avec la noblesse, l'ampleur, la magnificence d'expression et aussi la véhémence qui caractérisent tous ses discours d'apparat (2) .

Toutefois, à l'exemple de Bossuet et de Bourdaloue, il n'acceptait qu'à son corps défendant ces harangues solen-

(1) Dans ce discours, M. de la Mennais affirmait avec une énergie sans pareille l'antipathie qu'il conserva toute sa vie pour le régime impérial. On remarqua spécialement la phrase suivante : «Tandis que les plus farouches conquérants des temps païens, après le combat, laissaient du moins aux vaincus leur religion et leurs lois, nous avons vu un sauvage couronné attaquer tout à la fois les institutions, les mœurs, les croyances de tant de royaumes dévastés par ses armes, etc. »>

(2) La mort du duc de Berry avait été l'occasion de troubles à Saint-Brieuc, et c'est ce qui explique la vivacité de quelques apostrophes : « Ici même, écrivait alors Féli, les Jacobins sont altérés de meurtre, et ne le cachent

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