LETTRES DATÉES DE LA GRANDE-ALMONERIE
en l'absence du Père; mais l'institut des Frères de l'Instruction chrétienne n'avait d'autre chef que M. de la Mennais. On ne lui avait pas encore donné d'assistants. Lui parti, comment allait vivre cette société dont il était rame?
On fut bientôt rassuré. Le fidèle ami du fondateur, M. Querret, recevait, le 22 novembre 1822, le billet suivant, qu'il fit lire autour de lui : « Je suis dans les embarras d'un départ précipité. A trois heures, ce soir, je monte en diligence. Je n'abandonne aucun de mes établissements. J'en conserve la direction. Je serai de retour en Bretagne dans cinq ou six semaines, et puis je retournerai à mon poste (1). »
Il tint parole. Plus que jamais, ses deux moyens de gouvernem eut furent la retraite annuelle et la correspondance avec les Frères. Avec cela, il réussit à garder sur eux une action aussi profonde que pendant son séjour en Bretagne (2). C'est aux directeurs des maisons qu'il écrivait le plus souvent; mais il obligeait aussi leurs subordonnés à correspondre directement avec lui.
Nous avons sous les yeux vingt-cinq lettres datées de la Grande-Aumônerie et adressées à ses principaux disciples. Au milieu d'occupations si nouvelles pour lui, rien n'échappe à son attention ni à son souvenir. Conseils de direction spirituelle, instructions pédagogiques, comptes de dépenses domestiques, font l'objet ordinaire de ses communications, et ces matières diverses, disparates même, sont traitées dans ses lettres avec une présence d'esprit, une précision, quelquefois une minutie qui étonnent.
Nous ne rappellerons pas comment cet homme, qui nommait alors des évoques, trouvait moyen de régler la somme qu'il fallait consacrer au papier dans les écoles, ou le nombre de canifs qu'il convenait de laisser sur les tables pour tailler les plumes. Mais il nous faut dire un
(1) M. Querret aimait les Frères. Sur les instances de son ami, il venait de composer pour eux un traité d'arithmétique.
(2) Ses principaux correspondants d'alors étaient : le frère André, de Dinan, le frère Laurent, de Quintin, le frère Ambroise, envoyé à Tréguier après la fermeture définitive du noviciat d'Auray, et le frère Marcel, de Pleudihen.
mot de la direction qui lui assurait une maîtrise si absolue sur la conscience des Frères.
Nous avons parlé du frère André, un des premiers maîtres de l'école de Dinan(l). C'était une nature délicate et affectueuse, qui avait ouvert son âme à son supérieur avec une candeur d'enfant. Les premiers sacrifices de la vie religieuse lui pesaient un peu, et il l'avait avoué ingénument au Père. Recevra-t-il des reproches? Oui, sans doute, mais si bienveillants, si paternels^, si heureusement mêlés d'encouragements et de douces paroles !
« (Jand donc serez- vous tout à Dieu ? Pourquoi donc refusez-vous de lui offrir les légers sacrifices qu'il vous demande? Quoi! quelques paroles inutiles, quelques jeux d'enfant, voilà ce à quoi il vous en coûte de renoncer ! Mon cher André, ayez plus de courage et de force : ne contristez pas l'Esprit -Saint par ces infidélités continuelles qui l'empêchent de vous remplir de l'abondance de ses grâces et de ses dons : soyez enfin ce que vous devez et ce que vous voulez être, c'est-à-dire un véritable religieux, et alors vous goûterez au fond de l'âme les consolations, la paix et toutes les joies célestes.
(( Ne manquez plus de vous rendre en classe à llieure fixée; quand la cloche sonne, c'est la voix de Dieu qui vous appelle au milieu de ses enfants qui sont aussi les vôtres : obéissez à l'instant môme. Je compte bien n'avoir que des encouragements à vous donner pendant la retraite : est-ce que je ne vous ai pas assez grondé? Ah! c'est que je vous aime bien, mon cher enfant, c'est que j^ai un vif désir de contribuer à votre bonheur. Adieu, mon cher André; je vous embrasse tendrement, en N. S. (2) »
La lutte est longue; elle est lassante; le travail est sans cesse à recommencer. Eh bien! le Frère se nourrira souvent du Pain des forts.
« Quant à vos communions, faites en sorte qu'elles
(1) Il devait fournir une longue carrière et rendre plus tard de grands services à Redon et à Saint-Servan, comme directeur d'école, et enfin comme assistant.
(2) Lettre inédite, 2") mai 1824. — Archives des Frères.