TRAVAIL ANONYME DE L'ABBÉ JEAN
Donc, si nos conjectures sont fondées, l'abbé Jean serait l'auteur de toutes les Réflexions, sauf dix-sept, qui ont accompagné la traduction de son frère, dans toutes les éditions depuis 1824 jusqu'à 1828.
En 1827, le malheureux Féli, ruiné par ses libraires, fut obligé de e^^der à ses créanciers la propriété de ses œuvres.
Il écrivait alors à son ami Benoist d'Azy : « Je ne puis pas mente user des Réflexions placées à la suite de chaque
conclusions qui nous paraissent inexactes. Selon lui, t'éliciié de la Mennais n'aurait jamais traduit ïlmitafion. « C'est à moi-même, dit-il, qu'en 1828, récrirain affirma que sa prétendue traduction était l'œuvre d'une main à lui connue, laquelle s'était elibrcée, ajoutait-il, de fondre dans une traduction nouvelle ce qu'il y avait de meilleur dans les autres. 11 m'affirma aussi qu'il n'était pas même l'auteur des Réflexions ajoutées à chaque chapitre, qu'il n'en avait écrit que quelques-unes, et que l'erreur qui lui avait prêté tout l'ouvrage venait de la contexture du titre : Traduction nouvelle, avec des réflexions, par l'abbé F. de la Mennais.... »
Ce témoignage de Féli, attribuant lui-même à un autre la traduction de Vlmitaiion, est de nature à faire impression. Mais quelle traduction désigne-t-il ici? Evidemment celle de 1820, celle de Genoude. Le titre qu'il indique lui-même est celui de l'édition de 1820. Quant au titre de Fédition de 1824, il ne laisse pas place à la moindre erreur : V Imita/ion de Jésiis-Chrisf, Iraduction nouvelle, par M. l'abbé F. de la Mennais. Riep de plus clair : Féli revendique l'entière propriété de la traduction. Il ajoute : Avec des réflexions à la fin de chaque chapitre. Cette formule respecte l'incognito du principal auteur des Réflexions, mais elle indique suftisamment que cet auteur n'est pas Féli : rien de plus honnête.
Visiblement, ^L Auber n'avait pas fait l'examen critique des textes. 11 ne semble môme pas se douter qu'il a paru, en 1828, une nouvelle édition do l'Imitation mennaisienne, dans laquelle, cette fois, traduction et Réflexions sont entièrement de Féli. Une conversation mat comprise^ faute d'études préalables, lui a servi à bâtir un système qui ne tient pas devant une étude et une comparaison attentives des diverses éditions. Du reste, à peine paru, son article fut attaqué par les deux derniers disciples de la Chesnaie, MM. les abbés Genthon et Ilouet, qui relevèrent dans ses dires nombre de confusions et d'inexactitudes. \\\nv le jouriial Le Monde, 20 décembre 1884, et Lamennais d'après des documents inédits, par A. Roussel, t. I, p. 212 et suiv.)
En 1878, dans la préface d'une nouvelle édition qu'il donnait de l'Imitation ele Gonnelieu, ^L le (dianoine Auber avait déjà nié que Félicité de la Mennais eût jamais traduit le livre en question. Après avoir exposé ses raisons, il mettait les partisans de l'opinion contraire au défi de produire le manuscrit. Nous n'avons point la prétention de produire le manuscrit, que nous n'avons jamais vu, mais nous croyons pouvoir prouver qu'il a existé. Dans le volume que nous avons publié, en 1898, sous le titre : Un Lamennais inconnu, on trouve, à la date du 5 avril 1824, une lettre de Féli, où , s'adressant à son ami Benoist d'Azy, il s'exprime ainsi : « Je t'envoie un cahier de ï Imitation pour M. de Saint-Victor. Je te recommande
chapitre de Y Imitation, ce qui m'oblige à en faire de nouvelles, pour pouvoir imprimer une traduction in-32 (1). »
Ces nouvelles Réflexions parurent en 1828, Cette fois, le volume était entièrement de la main de Féli. C'est celui qui a été depuis lors réimprimé indéfiniment, et qu'on ne s'est jamais lassé de relire.
Lorsque ces Réflexions parurent, Fabbé de Salinis ne craignit pas de dire qu'elles étaient comme de véritables post-scriptum écrits par l'auteur même de V Imitation. L'observation est juste. Bien que composées à la hâte et sous l'influence de préoccupations mercantiles, ces modestes pages rappellent le langage des grands mystiques. Elles versent dans Fâme paix et lumière ; presque toujours on y sent Dieu . Néanmoins la rhétorique n'en est pas absente ; la simplicité en est parfois aff'ectée ; la recherche de l'eff'et apparaît de temps en temps. L'auteur le sentait bien lui-même, lui qui disait : « Je trouve toujours que ces Ré flexio7is iureni avec l'incomparable naïveté du texte (2). »
particulièrement ce petit manuscrit. Fais en sorte qull soit remis sans retard à son adresse. Tu recevras incessamment les deux derniers cahiers. Je serai bien aise d'apprendre qu'ils te sont parvenus, ainsi que celui-ci. » Cinq jours après, le 10 avriU il disait au même correspondant : « Voilà, mon bon Denis, les derniers chapitres de Vlmitation, que je t'ai annoncés il y a quelques jours. Fais-moi le plaisir de les faire remettre d'une manière sûre à M. de Saint- Victor, et mande-moi que tu les as reçus, ainsi que le cahier précédent. »> Il est à peine besoin de faire remarquer que, s'il s'agissait d'un manuscrit composé par un autre, qu'il eût été simplement chargé de revoir, il enverrait la copie pour l'impression, non par fragments, comme il le fait, mais en un seul bloc.
M. de Saint-Victor était un homme de lettres associé à Félicité de la Mennais pour une spéculation de librairie. Ils publiaient ensemble une collection d'ouvrages ascétiques sous le nom de Bibliothèque des dames chrétiennes, limitation devait prendre place dans cette collection, et M. de Saint-Victor devait, en l'absence de Féli, qui partait alors pour Rome, surveiller Fimpression. D'après les lettres précédentes, les derniers cahiers manuscrits étaient confiés au typographe en avril 1824. La traduction de Vhmtation qui parut cette même année est donc bien celle qui fut imprimée sur les cahiers manuscrits de Féli. Elle est donc bien son œuvre. D'ailleurs, dans un article de la Revue du monde catholique intitulé : Lam&nnais à la Chesnaie (n° du 1" septembre 1900) le R. P. Roussel a établi que, dès 1806, Félicité de la Mennais travaillait à un commentaire sur rimitation.
(1) Un Lamennais inconnu^ par A. Laveille, p. 205.
(2) Cité par Spuller, op. cit. p. 117. — Féli avait toutefois maintenu, dans cette nouvelle édition, 20 des réflexions contenues dans les précédentes, parmi lesquelles les 17 qu'il avait revendiquées comme de lui-