‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 25 sur 257 · LA RÉVOLUTION A SAIM-MALO · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION A SAIM-MALO

Tout ciloyen capable de fixer l'attention par sa situation de fortune, son savoir ou sa vertu fut traité en suspect. Le soupçon engendra la haine, la haine se fit une arme du soupçon. L'espionnage devint général, et chacun crut ou feignit de croire servir d'autant mieux la patrie, qu'il précipitait dans la mort un plus grand nombre de patriotes.

Le Garpentier poursuivit tous ceux dont il désespéra de corrompre la moralité. Le secret de toutes les lettres fut violé ; la terreur étoulTa toutes les voix : les plaintes simplement présumées conduisaient à la mort.

Le seul titre d'homme suspect avait suffi au dictateur pour faire jeter cinq cents personnes dans les fers. Il se plaignait un jour du petit nombre de prisonniers inscrits sur une liste qu'on lui présentait. On lui fit remarquer que les prisons étaient pleines. « (^est bien, répondit-il; je ferai murer un quartier de la ville pour en faire une prison. »

— « Vous ne savez, disait-il aux délateurs, pour quels faits me dénoncer les fédéralistes, les modérés! eh bien! sachez qu'un geste, un seul geste me suffit. »

11 appelait exhortations républicaines les menaces furibondes faites par lui ou ses agents aux citoyens réputés riches, pour leur extorquer des sommes énormes. Il n'eut pas honte de dire un jour à M. Blaize, qui l'avait accueilli dans sa maison : « Les tètes puissantes sont tombées; celles des riches négociants vont les suivre; mais je vous veux du bien, et je vous préviens que vous avez les moyens de vous racheter. »

C'était demander la bourse ou la vie. On donnait la bourse, ce qui n'assurait pas toujours la vie.

Lo cynique jacobin poussait parfois la férocité jusqu'au délire. On avait institué une commission militaire chargée de juger, pour la forme., des malheureux condamnés d'avance : « A quoi bon, disait-il aux membres de cette commission, à quoi bon toutes ces lenteurs? Où vous mènent ces éternels interrogatoires? Qu'avez-vous besoin d'en savoir si long? Le nom, la profession, la culbute : voilà le procès terminé. » Et, la guillotine fonctionnant

trop lentement à son grcS des femmes furent tuéos à coups (le fusil, des enfants en bas âge privés d'asile, des moribonds arrachés aux grabats des hôpitaux et égorgés dans leurs couvertures. Après ces boucheries, Le Garpentier organisait des fêles sur la grève couverte de sang et souillée de débris humains.

Que devenaient, pendant ces jours terribles, les prêtres autrefois si nombreux et si inlluents dans toute la contrée? On pense bien que la fureur du despote ne les avait pas oubliés. Ils étaient traqués sans miséricorde, et leurs tètes furent mises à prix. Quelques-uns gagnèrent l'Angleterre; d'autres furent guillotinés; mais la plupart, protégés par la courageuse piété des femmes de Sainl- Malo, continuèrent d'exercer secrètement leur minislère au prix de mille dangers.

On les cachait d'ordinaire dans les greniers, dont plusieurs étaient munis d'un double toit. A la première alerte, le proscrit se glissait dans l'étroit espace ménagé entre les deux surfaces superposées, et restait là, quelquefois pendant des heures, séparé de la mort par l'épaisseur d'une ardoise. D'autres fois, il sortait par une lucarne, et gagnait une maison voisine en suivant les larges gouttières de granit qui bordent les toits, à Saint-Malo (1).

Le jeune Jean-Marie de la Mennais n'avait pas de plus grand bonheur que de servir la messe h ces persécutés ou de les guider vers la demeure des mourants. 11 était ])arfois aidé dans ses entreprises charitables par une jeune voisine, à peu près de son âge, xVmélie Sauvage (2). Otte enfant, qui est morte plus tard en odeur de sainteté, s'entendait avec lui pour favoriser la correspondance des prêtres cachés avec les familles restées hdèles. Leur précoce

{[) Beaucoup de prêtres s'éhiienl relirés dans la rue des Juifs, et se cachaient dans une maison habitée actuellement par M, Gruénais, Rue de la Harpe, la messe se célébrait dans la cour intérieure dîme maison dont les habitants et leurs amis, prévjDnus à l'avance, se mettaient aux fenêtres pour assister au saint sacrifice.

(2 On peut consulter la Vie de M''" Marie- Amélie Scaivcu/e, par labbé Sauvage, chanoine honorniio do lacunes. — Brochure in-32, publiée à Fougères en 18i0. — L'auteur est le frère dWmélie.

f/'AnnE VIELLE 19

prudence gardait les secrets, et leur zèle aplanissait les difficultés. L'habitude de se mouvoir au milieu de dangers incessants ne tarda pas à développer chez Jean-^larie une perspicacité et un sang-froid surprenants pour son âge. Un jour, sur le SiUon (I) qui sépare Saint-Malo de Saint-Servan, il rencontre un jeune homme vêtu en matelot. Sa démarche indécise el son regard inquiet fixent l'attention de Jean. L'enfant l'aborde résolument, et lui dit : (( Entrez chez mon père, Monsieur ; votre chambre est prête.

— Qui étes-vous, mon ami? demande l'étranger étonné.

— Je suis le fils (h^ ^1. de la Mennais; vous êtes prêtre; ce doit être vous que l'on attend chez mon père; venez. »

L'étranger était, en elTet, un prêtre proscrit. Il se nommait l'abbé Vielle, et était originaire du diocèse de Noyon. Ce nouvel bote de la famille de la Mennais allait exercer sur la jeunesse de Jean -Marie une profonde influence. Nous devons le présenter au lecteur.

Né en 1765, d'une famille modeste (2), Louis Vielle avait fait ses éludes aux frais de l'évêque et du chapitre de Noyon. Une rare aptitude pour les sciences ecclésiastiques et une angélique- piété le distinguèrent dès le jeune âge. Il était prêtre depuis peu d'années lorsque la Révolution éclata. N'ayant exercé que les fonctions de précepteur, il ne fut pas astreint tout d'abord au serment constitutionnel, et, retiré dans une famille honorable de Noyon, il continua pendant deux ans à exercer autour de lui un ministère de bonnes u'uvres et do charité.

En 1791, inscrit dans les cadres de l'armée (d sur le point d'être incorporé de force dans un des régiments qui se portaient aux frontières de TEst, il dut se résigner à fuir.

1 (Test ainsi qu'on appelle l;i langue de lerre qui rciie S;)iii!-.\!,i!n à l,i terre fernse.

>2: Son père était entrepreneur de mciiuisei'i»' : dantres disant itnr! icr.

Deux prêtres de ses amis s'étaient embarques à Saint- Malo pour l'Angleterre. Pendant leur séjour dans cette ville, une vieille demoiselle leur demanda de lui désigner un ecclésiastique inconnu des agents de Le Carpentier, qui pût assurer les secours de la religion aux personnes de son voisinage. Elle se proposait de le cacher chez elle. Les deux prêtres lui désignèrent l'abbé Vielle, qui, à la première oiï're de ce poste périlleux, n'hésita pas à quitter Noyon.

Il avait vingt-sept ans. Ce qu'il venait chercher à Saint-Malo, ce n'était pas une retraite paisible ; il n'y en avait guère en ce temps-là pour les prêtres. C'était le travail, peut-être le martyre. Les mois qui suivirent furent remplis de consolations et d'angoisses. Caché, tantôt par des notables de la ville, tantôt par des servantes; déguisé en portefaix, en soldat, en matelot américain ; conduit, le soir^ à travers les rues sombres, par des personnes qu'il ne connaissait pas, vers des réduits où pouvaient l'attendre la trahison et la mort; appelé parfois auprès de grands coupables qui voulaient lui confier, avant de mourir, leurs crimes et leurs remords ; emprisonné un jour et délivré le lendemain par l'intluence d'amis inconnus, le vaillant prêtre exerça pendant toute la Terreur un ministère aussi fécond pour les âmes, qu'il était dangereux pour sa liberté et pour sa vie(l).

Le jour de sa rencontre avec le jeune de la Mennais, il avait dû s'éloigner détînitivement d'une des maisons qui l'avaient abrité, et il était en quête d'une nouvelle

(1) « A Saint-Malo, c"cst à l'aide de divers artifices que le vénérable iihhé Vielle put exercer, tantôt sous Thabit de soldat, tantôt sous celui de marin, et à quelques pas de Le Carpenlier, un ministère qui fut souvent utile, à l'heure de la mort, aux plus ardents patriotes. En voyant un jeune et beau matelot américain traverser joj^eusement, avec deux fenunes aux bras, les soldats assemblés aux portes de la ville, qui eût reconnu le ministre fidèle allant aider un pécheur à bien mourir? — « Geslin de Bour^rogne et de Barlhélemy, Anciens évéchés de Drelar/ne. Diocèse de Salnt-Brieuc. t. IL p. 392. — ^L Vielle trouva longtemps un asile chez les deux tantes d'un jeune homme nommé Mettrie, .qu'il eut pins tard comme élève au grand séminaire de Saint-Brieuc. Il fut également caché par divers membres de Ja famille Maurron.

L'ABfîÉ VIELLE 21

cache Ue. Jean-Marie avait appris, par les conversations de chaque jour, en quelle estime sa famille tenait le jeune prêtre. D'ailleurs, il connaissait trop bien le courage de son père et la piété de M"'*' des Saudrais pour hésiter à lui offrir de leur part un refuge.

M. Vielle savait, de son coté, que la maison de M. de la Mennais avait été jusqu'alors h peu près à l'abri des tracasseries administratives; il accepta. C'était pour l'enfant un nouveau maître, dont les leçons devaient compléter l'enseignement trop exclusivement littéraire de l'oncle des Saudrais; mais c'était surtout, pour tous les amis de la famille, un aumônier plein de zèle, et d'un dévouement inaltérable.

A partir de son admission dans la famille de l'armateur, une des mansardes du bel hôtel devint régulièrement, comme les greniers des rues voisines, un sanctuaire. « Parfois, le soir, dit M. Blaize (1), un prêtre non assermenté, l'abbé Vielle, se glissait à l'aide d'un déguisement dans la demeure de la famille La Mennais. On se réunissait à minuit, dans une mansarde. La chère Villemaiii, si dévouée à ses maîtres, veillait au dehors. Deux bougies brûlaient sur une table transformée en autel. M. Vielle, assisté de Jean de la ^lennais, alors âgé de treize ans, disait la messe. Avec quelle ferveur on priait! Le prêtre bénissait les vieillards et les enfants, et se retirait avant le jour. » Félicité de la Mennais assistait, lui aussi, avec ses frères et sa jeime sœur, aux messes nocturnes de l'abbé Vielle. Ces scènes avaient frappé si fortement son imagination, qu'à la fin de sa vie, il ne pouvait, sans frémir d'émotion, remuer ces souvenirs vieux de soixante ans.

Cependant l'armateur ne parvenait à détourner les soupçons de la bande jacobine que par des prodiges de circonspection. Il avait été autrefois, comme son père, capitaine de la milice bourgeoise pour la section de Saint- Servan, et, en souvenir sans doute de ces fonctions, on lui avait donné un grade dans la garde nationale.

^1 Œuvres inédi/cs de F. Lamennais. Introdiiclion.

22 JEAX-MAUIE DE LA MENNAIS

Pierre de la Mennais était chrétien sans être profond casniste. D'ailleurs, sa religion n'allait point alors jusqu'à la piété qu'il fit paraître pendant ses dernières années. Bref, il assistait, toujours pour faire acte de civisme, aux fêtes patriotiques, sans trop s'inquiéter de ce qu'elles pouvaient avoir d'incompatible avec ses croyances.

Un jour, il devait figurer dans une grande parade, à la fois militaire et religieuse, quelque anniversaire sans doute de la fcte de la Fédération, lleureux de procurer à Jean-Marie l'occasion de voir de beaux uniformes, il avait fait faire pour son fils un petit costume galonné, et se proposait de le conduire, le lendemain, à la cérémonie.

L'enfant était radieux. Tout à coup, un doute s'élève dans son esprit, et il va trouver sa tante, qui, par discrétion, n'avait point blâmé le projet paternel.

(( — Chère tante, lui dit-il, est-ce que les intrus seront là?

— Oui, répondit M'"'^ des Saudi'ais. ils doivent bénir les armes et les drapeaux.

— jMais alors, ce sera un péché que d'assister à cette fête ?

— Je le crains, mon enfant, cela ne me semble pas permis, en eiïet. »

C'en fut assez pour Jean-^larie. Le lendemain, quand on le chercha pour lui faire endosser l'uniforme à épaulettes et lui ceindre sa petite épée, il avait disparu. Il passa toute la journée hors du logis, et rentra le soir, à jeun, affligé d'avoir déplu à son père, mais heureux d'avoir sacrifié à son devoir son appétit et sa vanité.

Il ne mettait pas moins d'empressement, nous l'avons vu, à secourir les ecclésiastiques fidèles qu'à fuir la bénédiction des prêtres constitutionnels. Il n'hésitait pas, pour porter les messages des proscrits ou leur rendre quelque autre service, à affronter de vrais dangers.

Son père spirituel, l'abbé Engerran, était caché à Saint- Malo. Après avoit assisté Tabbé Vielle pendant la nuit, Jean-Marie continuait, le matin, auprès du vieillard, la fonction devenue périlleuse de servant de messe.

VIE DOMESTICU'E 2)^

Une nuit d'hiver, trompé par un effet de lune et se croyant en retard, il se hâtait vers l'habitation secrète du chanoine, lorsqu'un formidable « Qui vive! » le fit tressaillir. C'était la patrouille. L'enfant ne perd point son sang- froid.

« Ami! répond-il. — ^lais (|ueile heure est-il donc?

— Une heure!

— Merci, citoyens! »

La patrouille s'éloigne, vi Jean-M«ii'i(\ ins[ruit de son erreur, retourne à la maison.

De pareilles alertes ne faisaient que tremjier le coui'agi de l^enfant qui s'était doniié à FUglise pour hi servir dan ses malheurs et dans ses luUes. Il n'en élait pas de même, hélas! de la sainte femme qui avait remplacé aupi-ès de lui sa mère. Témoin des scènes d'horreur que lions avons décrites, tremblant à chaque instant pour la vir de son mari, de son beau-frère et de ses neveux, 3l'''« des Saudrais ne put suppoider les angoisses de cette teri'ibb' époque. Elle mourut en 179i. « Mon oncle Jean, dit M. Blaize, assista sa tanle à ses derniers moments. Fondant en larmes, il l'exhortait à une sainte mort (1). »

Ce fut pour lui une perte vivement sentie. Non seulement il avait retrouvé en jM'"^ des Saudrais un ca3Ui* do mère, mais le ferme bon sens et la piété éclairée de cette vraie chrétienne lui avaient été bien souvent une lumière parmi les troubles de c(vs années sanglantes.

Heureusement, l'âge venait, apportant avec lui le complément d'expérience que n'avait pu lui donner encore la dure leçon des choses.

Lorsque s'acheva la Terreur, Jean-^larie de la Mennais, mûri par l'épreuve, avait pris possession de lui-même, et ses paroles, aussi bien que sa conduite, étaient empreintes d'une précoce sagesse.

(1 (ouvres inédif es, cic. IntroJuclion, p. H.

2t JEA.X-MAIÎIE DE LA MEXNAIS

Bientôt il eut à se prononcer sur un cas de conscience. On sait qu'après la chute des terroristes, on organisa dans beaucoup de villes des fêtes publiques, (rétait danser sur des cadavres; mais on avait tellement souifert de la compression imposée aux sentiments les plus légitimes, qu'on éprouvait partout le besoin d'une détente. A peine délivrée de Le Carpentier, la cité malouine songea à se divertir.

Un voisin des La Mennais organisa un jour une modeste soirée qui devait réunir quelques jeunes filles. L'armateur promit la sienne. Marie- Joseph n'était encore qu'une enfant : elle avait à peine onze ans. Flattée d'abord de l'invitation, elle ne tarda pas à s'inquiéter de l'acte qu'elle allait faire. Pouvait-elle assister à un bal? à un bal républicain? Tante Félicité n'était plus là pour guider sa conscience; mais Jean-Marie restait, formé par elle.

Sans faire un crime à sa sœur de la réunion projetée, il ne lui cacha pas qu'à son avis, elle eût mieux fait de refuser.

Là-dessus, la iillette va trouver son père. Elle lui déclare qu'elle a réllechi, qu'elle ne peut pas, qu'elle ne doit pas aller au bal.

M. de la Mennais était vif. Surpris et contrarié de cette volte-face, il avise Jean-Marie. « C'est encore monsieur le docteur qui a décidé cela !» et d'un revers de sa rude main, il fait expier à l'innocent casuiste sa trop sévère décision.

La pauvre sœur consternée étoulTa un sanglot; mais lui, le docteur, fort de sa conscience, ne versa pas une larme, ne proféra pas une plainte, et l'impression de cette impassibilité fut telle sur Marie, qu'après un demi-siècle, elle en parlait encore avec admiration (1).

(!' Cette anecdote a été rapportée, de mAir.e que les deux précédentes, par un des biographes de Jean de la Mennais, M. de Mirecoiirt. Il les avait empruntées aux notes de M. labbé llouet. Celui-ci les tenait luimême d'un des membres de la famille de la Mennais. Il avait hésité quelque temps à les communiquer au biographe, par scrupule de délicatesse. « Je craignais, en vous les livrant, disait-il, de blesser la famille et surtout la personne de qui je les tiens. Cependant, à la rétlexion, il me semble qu'un grand-papa du temps de la Révolution peut bien être traité comme un antique, et que j'ai plutôt adouci qu'exagéré sa rudesse. »

JKAN ET FELI 2o

Si Ton en croit Tiin des biographes de Jean-^Iarie (1), ce soufflet eut d assez heureuses conséquences. Confus de sa vivacité, l'armateur céda tout h coup sur un point fort grave. Au lieu d'obliger Jean à suivre la carrière commerciale, comme il en avait jusqu'alors manifesté l'intention, il lui permit de se livrer entièrement aux études ecclésiastiques.

Le jeune homme n'avait pas attendu cette permission pour s'adonner aux travaux de l'esprit. Les leçons de l'oncle des Saudrais lui avaient appris à apprécier les œuvres littéraires. Elles lui avaient donné cette délicatesse de goût et cette sûreté de critique qui ne le quittèrent jamais. x\ussi avide d'apprendre que Féli, il avait fouillé, lui aussi, quoique d'une main plus discrète, la fameuse bibliothèque de l'oncle , et ses connaissances étaient déjà fort étendues.

Féli n'avait pas jusqu'alors travaillé avec beaucoup de suite. Il s'était montré, dès l'enfance, rebelle aux méthodes de son oncle qui, de guerre lasse, l'avait abandonné peu à peu à lui-môme.

Jean se ht l'instituteur bénévole de son frère. S'il n'avait pas sa brillante imagination, il possédait, en revanche, la rectitude de jugement et l'équilibre des facultés qui, seuls, donnent à la science sa fécondité. Il ne parvint pas alors à dissiper les doutes que d'imprudentes lectures avaient jetés dans l'esprit de Féli, mais il le mit en mesure de se faire peu à peu des convictions chrétiennes, et, en disciplinant cette intelligence, il eut la joie d'en voir jaillir les premiers éclairs.

« Cinquante ans plus tard, dit M. Ropartz, l'abbé Jean me rappelait ces premières leçons données à son malheureux frère. Je ne sais plus quel livre de Féli, négation de pins en plus absolue et de la foi de sa jeunesse et du caractère sacré dont il était revêtu, venait de renouveler au cœur de son frère la blessure incurable qui y saignait

(1 M. de Mirecoiirt, Hommes illustres du clergé de France. — L'abbé Jean-Marie de la Mennais, p. 29.

26 JEAX-MARIE DE LA MENXAIS

depuis 1833(1). Quand j'entrai dans sa chambre, le saint vieillard était prosterné la face contre terre et fondait en larmes; puis, se remettant peu à peu, il revit tout ce passé que les douleurs du présent lui rendaient plus cher encore ; il me parlait avec enthousiasme de rintelligence prodigieuse, du génie extraordinaire que Dieu avait donnés à son frère et des premières marques qui s'en étaient produites. C'est ainsi qu'il arriva à ces années loin- "taines que je raconte à mon tour, et à ces étranges études littéraires, suivies au milieu de troubles sans nom et sans précédents, alors que le proconsul Le Garpentier régnait à Saint-Malo, comme Carrier régnait à Nantes (2). »

La culture littéraire n'est, on le sait, que le point de départ de la formation cléricale. Jean-Marie de la Mennais ambitionnait de monter à l'autel. Or, qui pouvait le former à la perfection ecclésiastique, alors que les prêtres étaient proscrits, les églises fermées, l'exercice public du culte catholique sévèrement puni ; alors surtout que les deux saintes âmes qui avaient veillé sur son enfance étaient retournées à Dieu?

Ses dispositions naturelles étaient excellentes, et les graves événements qui venaient de s'écouler, en les mettant à l'épreuve, n'avaient fait que -les affermir. Mais au prêtre il faut autre chose que des vertus humaines. Livré à lui-même, le jeune homme ne pouvait guère acquérir la science et la sainteté requises pour un ministère surnaturel.

(( Si la foi qui voulait vivre à tout prix, si la piété môme pouvaient alors, à force de constance et de patiente énergie, trouver quelque part un dispensateur du sang de Jésus-Christ, la parole qui absout et le pain qui ranime, c'est que le plus humble prêtre, c'est qu'un vieillard usé par l'âge suffisait rigoureusement à cette tache, pourvu qu'il fût un représentant légitime de l'autorité de l'Eglise. Mais u-n dépositaire de la science sacerdotale, mais un

(1 Ropai'tz aurait dii écrire : 1834.

(2; La Vie et les Œuvres de M. Jean-Marie Robert de la Mennais, p. 18 et suiv.

Page 1