‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 71 sur 257 · SAINT-MALO. LA RETRAITE. PEI>'ES ET CONSOLATIONS · texte numérisé non relu

SAINT-MALO. LA RETRAITE. PEI>'ES ET CONSOLATIONS

L'abbé Jean était depuis longtemps en relation avec un jeune mathématicien nommé M. Querret. Né en 1783, celui-ci avait vingt-neuf ans lorsque, sur les instances de M. de la Mennais, le conseil municipal de Saint-^Ialo le fit agréer comme principal du collège. C'était assumer bien jeune une grave responsabilité. Mais le nouveau chef d'institution devançait depuis longtemps son âge en toutes choses, et l'on ne doutait pas que sa sagesse ne fût à la hauteur de ses connaissances, qui émerveillaient maîtres et élèves.

Issu d'une famille pauvre, entré, vers onze ans, à Fécole d'hydrographie de Saint-Malo , il savait assez de mathématiques, deux ans après, pour suppléer brillamment le directeur de l'établissement, M. Lecerf. On lui offrit de le faire entrer à l'Ecole polytechnique, oii les admissions étaient alors gratuites ; mais il eût fallu abandonner sa famille dans le besoin. Il ne quitta point sa ville natale. L'âge de la conscription arrivé, il se contenta de prendre le brevet d'aspirant de marine de première classe, qui lui fut accordé sans examen, à cause de sa compétence exceptionnelle en mathématiques.

Doué d'une prodigieuse facilité pour toutes les sciences

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exactes, sagement dirigé dans cette voie par les professeurs de l'école d'hydrographie, il sentait néanmoins que son esprit n'avait ni la grâce ni l'étendue que donne la culture littéraire. Sa jeunesse s'était écoulée, comme celle de M. de la Mennais, en pleine Révolution, mais il n'avait pas eu, comme lui, pour l'initier au génie des langues anciennes, les leçons de M. des Saudrais.

Vers l'âge de vingt ans, il eut l'idée de comhler cette lacune. Il voyait souvent les deux frères de la Mennais. Il leur demanda des leçons de littérature, offrant de les initier, en retour, aux mathématiques. Cet échange, aussitôt accepté, fut le principe d'une amitié que la mort seule devait rompre (1).

Outre ces relations intellectuelles, certaines dispositions d'âme et de caractère avaient créé entre l'abbé Jean et M. Querretune vive sympathie. Le ferme bon sens, l'étonnante activité d'esprit, la verve spirituelle et joyeuse du mathématicien attiraient naturellement le jeune prêtre; mais il appréciait davantage encore, chez son ami, cet accent du cœur qui émeut et ravit, ce je ne sais quoi de profond et d'invariable qui tranquillise pour toute la vie.

Ces belles qualités de M. Querret avaient leur fondement et leur sauvegarde dans une solide piété. Elevé à peu près sans direction religieuse, en dehors de toute influence ecclésiastique, il avait lu, comme Félicité de la Mennais, les philosophes du XVÏII^ siècle; mais sa vigoureuse raison avait promptement découvert, sous la magie du style, le sophisme ingénieux ou grossier, et il avait fini par admirer une religion dont tant d'hommes d'esprit, armés de toutes les ressources de la haine, ne parvenaient pas à ébranler les bases.

Lorsque l'abbé de la Mennais quitta le collège de Saint-Malo, M. Querret n'était plus seulement un croyant, c'était un chrétien fervent.

Chargé du soin de sa conscience, son ami n'avait pas craint de l'engager dans les voies les plus ardues de la

(1) Voir, plus haut, page 97, note (2;.

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perfection évangélique. Lorsque le laïque dut succéder au prêtre comme chef d'institution et avoir à son tour charge d'âmes, on vit cet universitaire, ce savant livré aux spéculations des hautes mathématiques, demander à son confesseur un règlement quotidien, et s'engager aie suivre avec la docilité d'un enfant.

L'œuvre de l'abbé de la Mennais ne pouvait péricliter en de telles mains. Les étudiants en théologie furent transportés à Rennes, oii leur ancien maître voulut payer la pension des plus pauvres; mais les jeunes humanistes qui restèrent à Saint- Malo avec l'intention de poursuivre la carrière ecclésiastique continuèrent de trouver au collège les secours nécessaires à leur vocation.

Mgr Enoch, averti du mérite exceptionnel du nouveau principal, mit sans retard à sa disposition l'immeuble, qui appartenait au diocèse. Il lui laissa même quelques collaborateurs ecclésiastiques, entre autres l'abbé Langrez,

M. Querret devait accomplir pendant onze ans, avec un succès toujours croissant, sa délicate et lourde tâche. Lorsque, en 1823, des difficultés avec l'administration municipale l'obligèrent à se retirer, c'est un prêtre, le savant abbé Manet, qui recueillit son héritage, pour le transmettre, deux ans après, à un autre prêtre, M. Merré.

Il n'entre point dans notre plan de conduire plus loin l'histoire du collège de Saint-Malo. Disons seulement que l'œuvre de M. de la Mennais lui a survécu jusqu'à nos jours, et que les ecclésiastiques qui dirigent aujourd'hui cette maison recueillent, en succès de tout genre, le fruit de ses héroïques labeurs.

Parvenu à la vieillesse, l'abbé Jean disait parfois gaîment : « Je n'ai jamais avancé l'œuvre du bon Dieu que par des culbutes. »

La première, dans sa pensée, était la fermeture du collège diocésain de Saint-Malo. Que cette « culbute » ait avancé l'œuvre du bon Dieu, c'était une parole de modestie contre laquelle on pouvait protester; ce qui est certain, c'est qu'elle ne l'empêcha pas, et ce fut, dès ici-bas, la récompense du bon serviteur.

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D'ailleurs, la lutte qu'il venait de soutenir pendant quatre ans n'avait pas été sans fruits. Ses relations avec le personnel de la jeune Université, l'étude de ses règlements et de ses méthodes lui avaient fait comprendre quelle arme terrible cette institution pourrait être aux mains des ennemis de l'Eglise, le jour où, par un changement de circonstances, l'élément chrétien qu'elle renfermait alors, et qui rassurait les honnêtes gens, en serait banni.

Par delà l'Université des Fontanes et des Frayssinous, il devinait l'Université des Cousin et des Villemain, et il s'attachait dès lors avec toute l'ardeur de son zèle au seul remède efficace contre l'oppression des consciences, la liberté d'enseignement. Ce sont les années militantes de Saint-Malo qui firent de lui un soldat décidé de cette cause, pour laquelle il devait, toute sa vie, travailler et souffrir.

Malgré l'amitié de M. Querret, malgré la consolation de voir son œuvre dignement continuée, les deux années qui suivirent sa retraite furent ternes et douloureuses.

Tout lui manquait à la fois. Son plus intime confident, son compagnon d'études, l'inspirateur de ses meilleurs travaux, l'abbé Brute, était parti, au mois d'avril 1810, pour les missions d'Amérique, lui laissant à consoler sa vieille mère. M. Vielle, désormais sans fonctions à Saint-Malo, s'était retiré à Saint-Servan, oii il trouvait moyen d'exercer son zèle auprès de quelques âmes pieuses. Le vieux curé de la cathédrale, M. Le Saout, dont l'abbé Jean avait été jusqu'au bout l'auxiliaire dévoué, venait de mourir.

Mais ce qui lui manquait surtout, c'étaient les œuvres multiples qui avaient reçu de lui l'impulsion et la vie. Il semblait que Dieu eût voulu arrêter, après ses premiers succès, le prêtre qui devait plus tard former au renoncement tant d'âmes religieuses, et lui faire boire à longs traits le calice de l'humiliation et du délaissement.

Incertain du lendemain, il se retira dans la demeure paternelle, où ses études d'apologétique, reprises avec un nouvel intérêt, lui apportèrent diversion et apaisement (1). Mais là encore l'attendaient de cuisants chagrins.

M. Pierre de la Mennais était déchu depuis longtemps de sa haute situation financière. Les guerres de la Révolution avaient commencé la ruine. La perturhation sociale, le maximum, l'emprunt forcé, la création des assignats jetèrent le désordre dans les transactions à l'intérieur. A l'extérieur, la rupture avec l'Angleterre et les puissances continentales rendit la navigation impossible. Les réquisitions causèrent un autre embarras à la marine marchande. Le gouvernement s'emparait alors des bâtiments pour le transport des troupes et du matériel de guerre, et de faibles dédommagements ne compensaient pas toujours les avaries.

Le patriotisme de M. de la Mennais et de son frère s'éleva à la hauteur des circonstances. Ils méritèrent même les éloges publics de l'amiral Truguet et du ministre de la marine; mais leur fortune sortit de cette épreuve notablement amoindrie. Les guerres de l'Empire, et particulièrement le blocus continental, ne firent qu'aggraver une situation déjà compromise.

Avant même que la fortune de Napoléon s'écroulât, la ruine des La Mennais était consommée. Vers le milieu de l'année 1813, l'armateur dénonça la cessation de ses paiements et la fermeture de son comptoir commercial.

Certes, ce n'était pas le déshonneur pour ses enfants, car tout Saint-Malo savait avec quelle intégrité il avait géré ses intérêts et ceux d'autrui ; mais quelle situation pour l'abbé Jean, qui venait d'occuper dans la ville une charge importante, et qui se voyait, du jour au lendemain, obsédé par les victimes du désastre paternel!

(1) IL continua aussi de prêcher dans les environs. C'est de cette époque que datent ses Méditations sur les fins dernières publiées récemment par les Frères de Ploërmel. Elles rappellent en plus d'un endroit les Réflexions isur l'Imitation de Jésus-Christ auxquelles, nous le verrons, l'abbé Jean apporta, plus tard, sa bonne part de travail.

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