‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 112 sur 270 · LA METHODE L ANC ASTERIEXNE · texte numérisé non relu

LA METHODE L ANC ASTERIEXNE

Pour comprendre l'aversion que lui inspiraient les écoles lancastériennes, il faut voir à l'œuvre maîtres et élèves du nouveau régime.

Pénétrons dans une de ces classes qu'on vient d'ouvrir dans chaque ville , souvent avec l'appui des autorités locales. A une place d'honneur, le crucifix et le portrait du roi. Peu ou point de livres. Sur les murs, des tableaux imprimés présentant des syllabes figurées en gros caractères.

Les enfants sont divisés en sept ou huit brigades ou compagnies. Chaque compagnie est commandée par un enfant, qu'on décore du titre de moniteur.

Le moment de la lecture arrive. A un signal donné, chaque compagnie se met en marche. Arrivée au tableau, elle s'arrête et se range en cercle autour du moniteur. Une baguette à la main, le jeune maître indique sur le tableau la lettre, la syllabe, le mot à lire. Tous répètent à la fois, ce qui ne laisse pas de produire un certain tumulte assez peu favorable à l'attention. A un nouveau signal, chacun, marquant le pas, retourne à sa place.

S'agit -il d'une leçon d'écriture? Il ne faut ni encre, ni plumes, ni papier. Rien de plus économique. On emploie du sable, des pierres et des ardoises. Au signal donné, l'exercice de l'écriture commence. Chaque enfant s'arrête devant le tableau pour y lire le mot ou la phrase qu'il doit imprimer sur le sable avec son doigt, puis il figure d'une main novice les caractères qu'il a sous les yeux. L'opération faite, le moniteur cric : « Effacez! » Un autre enfant est appelé et trace la môme figure sur le sable. Quand tous ont donné un spécimen de leur savoirfaire, la leçon est finie, et la brigade retourne en cadence à sa place.

Après quelques mois d'apprentissage sur le sable, l'enfant passe à l'ardoise, sur laquelle il trace des lettres avec une pierre : procédé qui a bien quelques inconvé-

nicnts, car l'ardoise se brise quelquefois sous le grossier burin de l'élève. Trois lignes écrites sur l'ardoise suffisent pour la couvrir. Le moniteur y jette un coup d'œil rapide, et prononce : « Effacez! » Aussitôt l'enfant crache sur l'ardoise et l'essuie avec la manche de son habit. Tout cela se fait, non pas avec une propreté, mais avec un ensemble admirable, et voilà encore une leçon linie.

S'agit-il d'une leçon de calcul? Le petit moniteur épargne à ses élèves la peine de chercher la solution du problème, en le leur dictant tout résolu. Tout se borne à l'indication d'une marche qu'il s'agit de suivre presque mécaniquement, et à de longues répétitions des mômes formules, sans effort d'esprit de la part de l'écolier (1).

Jusqu'ici, rien qui puisse effrayer les catholiques les plus ombrageux. Tout au plus pourrait -on blâmer le procédé pédagogique. Le bourdonnement de huit classes de lecture, dans la même enceinte, est peu favorable à l'attention des élèves; il est difficile de former des moniteurs capables; de plus, une méthode qui dispense l'enfant de découvrir lui-même ses fautes en obligeant un camarade à les lui signaler tout d'abord n'est guère propre à créer l'habitude de la réflexion. Tout cela saute aux yeux; mais le grand vice du système est ailleurs.

Outre que l'école mutuelle se préoccupe uniquement d'instruction rapide, et nullement d'éducation, elle néglige de parti pris un enseignement essentiel aux yeux des catholiques, l'enseignement religieux. Sans doute, on récite dans les classes les prières du matin et du soir; le catéchisme et l'Evangile y sont même appris par cœur; mais ils n'y sont jamais commentés, jamais expliqués, sous prétexte, disent dans l'intimité les instituteurs, que « ceci regarde les curés ».

Les sociétés établies pour encourager renseignement

I Voir les brochures du temps, et, en particulier : Des nouvelles écoles à la Lancasfer comparées avec l'enseiç/nement des Frères des écoles chrétiennes, par Dubojs-lîergeron (octobre 1817 . — Lettre d'un curé de canton sur l'enseignement mutuel (janvier 1818). — De l'enseignement mutuel, par Jean-Marie Robert de la Mennais (1819), etc. — Voir aussi l'article intitulé Enseignement mutuel dans le Dictionnaire d'éducation de Buisson.

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mutuel ont déclare que «le procédé en usage étant purement grammatical en lui-même, on ne doit ni ne peut transporter dans les écoles l'enseignement spécialement réservé aux pasteurs, » c'est-à-dire l'enseignement du dogme, et, par conséquent, « que les exercices religieux des classes seront réglés de manière à ce qu'ils puissent être également pratiqués dans toutes les communions auxquelles les lois accordent une égale protection. » Les manuels à l'usage des maîtres et maîtresses leur recommandent de « s'imposer le silence le plus respectueux sur ce qui est du domaine de la foi. »

Evidemment, sous prétexte de tolérance, de bienveillance égale envers tous les cultes, on tend dès lors à chasser Dieu de l'école. L'enseignement mutuel est le précurseur discret, mais réel, de l'enseignement neutre, laïque et obligatoire que les loges maçonniques ont fini par imposer à la France.

On ne s'en aperçut guère à l'origine. Des hommes de bonne foi, et même d'excellents chrétiens ( 1 ) , défendirent l'enseignement mutuel avec une énergie digne d'une meilleure cause. Le grand vicaire de Saint-Brieuc jugea du premier coup qu'il avait affaire à un ennemi des plus perfides, et, sans tarder, se mit sur la défensive.

Les disciples du bienheureux de la Salle avaient déjà instruit la jeunesse de Saint-Brieuc avant la Révolution. Chassés à l'époque de la Terreur, ils n'avaient pas été remplacés. Quelques maîtres et maîtresses d'école, sans crédit et sans autorité, se montraient seuls à Saint-Brieuc. L'occasion était donc excellente pour y fonder une école de Frères.

M. de la Mennais commença par s'assurer le concours des autorités locales ; puis il adressa la lettre suivante au frère Gerbaud, alors supérieur général de la congrégation :

(1) Comme M. Ambroise Rendu, le futur ami de M. de la Mennais.

« Mon respectable Frère, les habitants de Saint-Brieuc, à la suite de la mission, ayant témoigné un grand désir de voir renaître l'école que votre congrégation dirigeait autrefois dans cette ville, le conseil municipal, par sa délibération en date du 10 avril, a arrêté qu'une somme de mille deux cents francs serait portée, dès cette année, sur son budget pour la pension de trois Frères, et il s'est engagé à voter, pour l'année prochaine, celle de mille huit cents francs, que M. le maire a annoncé être nécessaire. La maison qu'ils occupaient avant la Révolution n'a point été aliénée. Le conseil municipal a décidé qu'elle serait rendue à sa destination primitive, et c'est au nom de M. le maire que je vous écris pour vous demander en grâce de nous donner trois de vos Frères au premier octobre prochain. Je fixe cette époque, parce que la maison ne sera libre qu'à la fin de septembre, et qu'il nous faut un mois pour la meubler et la mettre en état de les recevoir. Je me charge personnellement de cette dépense, ainsi que des frais de voyage, et j'en reste garant envers vous.

<( J'espère que vous accueillerez notre demande, et je désire d'autant plus que l'exécution ne souffre pas de retard, que je vois de tous côtés s'élever des écoles nouvelles, qu'on voudrait aussi sans doute établir dans notre ville. Si vous refusiez les propositions qui vous sont faites aujourd'hui, j'en serais inconsolable, et je vous prie, au nom du Seigneur et avec les plus vives instances, de ne pas repousser la prière que je vous adresse (1). »

Le frère Gerbaud ne demandait pas mieux que de seconder les efforts du grand vicaire ; mais il manquait de sujets et d'argent (2). Il fit part de sa détresse à M. de la Mcnnais. Celui-ci ne se déconcertait pas pour si peu. Il pria le supérieur général de lui réserver les trois premiers postulants qui se présenteraient au noviciat,

(1 Lettre inédite, du 10 mai 181". — Archives des Frères.

(2 En province comme à Paris, il n'y eut pas une seule école chrétienne créée dans l'année 1815. Les ressources financières faisaient presque complètement défaut à la maison mère de Lyon, qui pouvait a grand

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