PROTESTATIONS DE M. DE LA MENNAIS
torts prétendus et de mes injustices. On a approuvé publiquement la conduite de M11'' Le Breton, et, le lendemain du jour où, renonçant à sa première vocation, elle a quitté la maison que je lui avais confiée et qu'elle a voulu abattre, pour s'asseoir sur ses ruines, on l'a revêtue d'un costume religieux; on a dit que son école était la vôtre, que toutes mes chapelles étaient interdites; que vous défendiez à mes Sœurs de la FVovidence de séjourner dans votre dioc >se, etc. Ainsi, comme vous le voyez, on s'est servi de votre nom pour consacrer tous ces actes, qui pourtant, ce me semble, sont de nature à nous offenser presque également l'un et l'autre.
« A tout cela, je n'ai pas répondu un seul mot. Ma douleur a été muette; mais j'ai pensé que si ce déplorable état de choses se prolongeait, je n'aurais pas d'autre parti à prendre que de démolir moi-même, au plus tôt, quoique avec un amer et profond regret, les nombreuses écoles que j'ai établies dans le diocèse de Rennes, loin de songer à en créer de nouvelles. Voilà comme j'entends les intérêts de mes congrégations. Il y a entre elles, et entre chacune d'elles et moi, solidarité d'honneur. Tandis que l'on m'attaque sur ce terrain-là, je ne reculerai pas d'une ligne, on peut en être certain, car j'ai trop à cœur de conserver l'estime de Monseigneur de Lesquen, et celle même des persécuteurs de mes œuvres, pour consentir à me courber sous des menaces et des calomnies, dont l'inévitable effet serait de les flétrir toutes (1). »
Ce ferme langage déplut au prélat, et l'on vit alors cet homme bon, mais faible, menacer des tribunaux et de la perte de son titre de grand vicaire le vieil ami qui l'avait fait nommer évoque. N'être plus grand vicaire de Rennes, M. de la Mennais l'eût accepté bien volontiers pour sauver ses œuvres; quant à donner le scandale d'une lutte publique contre l'évêque, il était décidé à tout supporter plutôt que d'y consentir.
Peu à peu sa légitime fierté céda devant la crainte
(1) Lettre inédite du 25 juillet 1835. — Archives des Frères.
d'afficher de regrettables dissentiments, et il écrivit au prélat : « Je veux mourir en paix, et, par conséquent, je ne coopérerai point à la destruction qui se prépare, parce que rien ne peut la justifiera mes yeux; mais aussi, à moins que je n'y sois contraint, je ne pousserai point aux dernières extrémités une opposition qui pourrait devenir un mal plus grand que le mal même que je voudrais empêcher. Daignez donc rédiger la note de cession que je devrai signer, et me dire quelle est l'indemnité que vous offrez aux Sœurs de la Providence. Vous me trouverez disposé à faire tout ce qui vous sera agréable, pourvu qu'il soit bien entendu que c'est malgré moi quelles quittent Saint-Méen, et que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour conserver à la ville un établissement si précieux pour elle (1). »
La question d'indemnité ne se régla point sans encombre ; mais M. de la Mennais voulait à tout prix éviter un éclat, et ce fondateur, que l'on accusait de défendre avec trop d'àpreté les intérêts de ses maisons, se contenta d'une somme très inférieure à celle que ses Filles de la Providence avaient dépensée pour l'établissement de Saint-Méen.
Lorsque tout fut terminé, malgré la destruction de son œuvre, il s'applaudit d'avoir au moins recouvré la paix : « Oh! que mon cœur est soulagé! » écrivil-il à Mgr de Lesquen. Et, comme s'il avait éprouvé le besoin d'un rapprochement cordial avec ce vieil évêque, qui sans le vouloir, l'avait fait tant souffrir, il lui adressa, le 26 octobre 1835, les déclarations suivantes :« Mon très cher Seigneur, je suis assurément très convaincu que si vous vous êtes déterminé à intervenir dans mes discussions d'intérêt avec M. Corvaisier, quoiqu'elles vous fussent étrangères, comme vous le remarquez fort bien, et quoiqu'elles dussent être aussi désagréables pour vous qu'elles le soûl pour moi, vous avez agi en cela uniquement par des motifs de charité et de zèle. Mais permettez-moi d'ajouter que, soit dans mes conversations, soit dans ma
(\ Lettre inédite du 1 septembre lSli.'i. — Archives des Frères.
FAUSSE TACTIQUE DE M«r BRUTE 535
correspond mce, lors môme que je combattais avec le plus de force ce qui ne me semblait ni vrai ni juste, il ne m'est pas échappé une parole qui pût porter la moindre atteinte au respect profond que m'inspire votre saint caractère et à la tendre affection dont je suis pénétré pour vous depuis longtemps. Oui, mon très cher Seigneur, mon cœur désavoue toute autre pensée comme n'ayant jamais été la sienne. N'en doutez pas, je vous prie, car vous me feriez trop de peine (1). »
Mgr de Lesquen lui rendit son affection; mais quels pénibles déchirements que ces soupçons, ces aigreurs, parfois ces colères, qu'il avait à subir coup sur coup de ceux qu'il avait le plus aimés!
Une épreuve de ce genre l'attendait encore, la plus douloureuse de toutes après la défection de Féli. Un ami de vingt-cinq ans, le cher abbé Brute, nommé récemment évoque de Vincennes, aux Etats-Unis, allait, sans le vouloir, et par l'excès d'un zèle indiscret, retourner le fer dans son cœur blessé.
Le prélat traversait la France pour se rendre à Rome, et l'une de ses premières visites avait été pour le solitaire de la Chesnaie. Reçu avec politesse, il n'avait rien gagné sur l'obstination du révolté, et il s'était retiré, désolé de son insuccès, mais persuadé que l'abbé Jean ménageaittrop son frère.
En parcourant la Bretagne, il entendit l'écho des rumeurs malveillantes qui circulaient alors contre les deux La Mennais. Il connaissait l'abbé Jean depuis sa jeunesse; il accueillit néanmoins sur sou compte des racontars invraisemblables, et, sous couleur de correction fraternelle,
(Il Lettre inédite. 26 octohre 1835. — Archives des Frères.
L'école fondée à Saini Méen par M1 Le Breton esl devenue le berceau d'un institut religieux qui a prospéré, particulièrement dans le diocèse de Rennes. La congrégation des Sœurs de l'Immaculée Conception compte aujourd'hui 60D a 700 membres, el elle es) très appréciée, aussi bien des populations que des supérieurs ecclésiastiques. I ne fois à la tête de cette nouvelle œuvre, M"e Le Breton s'y dévoua avec une intelligence et une énergie auxquelles rendent hommage tous ceux qui l'ont connue.
lui adressa une lettre des plus mortifiantes. On y lisait des déclarations comme celle-ci, à propos d'une réimpression de la règle des Frères, que l'abbé Jean avait signée de son nom : « Ce dernier nom môme, « La Mennais », est à supprimer, car il éveille à présent une horreur involontaire dans tout cœur catholique et chrétien! »
Il y avait là de quoi provoquer une rupture. Mais la sagesse des saints suit d'autres règles que la sagesse humaine. Un instant étourdi par l'imprévu et l'excès même de ces reproches, l'abbé Jean se remit aussitôt, et s'empressa de lui expliquer sa conduite. Après avoir, avec le .plus grand calme, présenté sous leur vrai jour les actes qu'on lui reprochait comme des crimes, il concluait : « Lorsque vous serez à Paris, ne manquez pas de me donner votre adresse, et écrivez- moi, ne serait-ce que pour me gronder de nouveau. N'allez pas vous imaginer que je me désoblige jamais et que je me fâche comme un enfant ; non , mille fois non , mais , comme un bon petit enfant qui dit tout simplement ses petites raisons, je vous raconterai les miennes, et puis, je ne dirai plus rien, sinon que je vous aime de tout mon cœur, et que je vous aimerai toujours de même (!). »
C'est ainsi, que par un prodige d'humilité, une liaison vieille d'un quart de siècle survécut à un choc qui pouvait la briser.
Les deux amis ne se virent guère pendant ce séjour affairé de Mgr Brute en Europe, mais ils s'écrivirent beaucoup. On s'occupa naturellement de Féli. L'abbé Jean ne perdait pas une occasion de recommander l'âme du prodigue aux intercessions de l'évèque : « Priez, lui écrivait-il le 18 novembre 1835, priez donc plus que jamais pour le retour de celui qui nous esl si cher... Je n'ai de lui aucune nouvelle : pas plus de rapports entre nous, et encore moins, que si l'un (Hait au Kamscbatka, et l'autre au fond des déserts de l'Afrique. Cela est dur pourtant (2)! »
l Fragment inédit. — Voir la lettre conservée aux Archives des Frères. Elle esl du s novembre is:::;.
■i Lettres inédites, rie, ii Mgr Brute, p. 17a.