LA CHESNAIE ET SAINT-SULPICE
« La Ghesnaie, a dit Maurice de Guérin, est une sorte d'oasis au milieu des steppes de la Bretagne. Devant le château s'étend un vaste jardin avec une terrasse plantée de tilleuls, et une toute petite chapelle au fond...
« Nous sommes entourés, cernés, pressés et comme étouffés par les bois; les mouvements du terrain sont si légers, que c'est presque une plaine; en sorte qu'il est rare de In m ver un horizon un peu large, et, quand on le trouve, c'est l'immense uniformité que présente la surface des forêts; les arbres gris se perdent dans un ciel gris. A l'occident de la maison est un étang encaissé comme mie rivière entre deux bois qui le dominent... Onditque c'est un enchantement pendant la belle saison, tant il y vient d'oiseaux, à cause de la fraîcheur et de l'ombre épaisse de ses rives. La maison est coiffée d'un toit aigu à mansardes ; (die est blanche comme à Ilayssac (1.); on l'aperçoit de même à travers les bois, et les grands arbres qui l'entourent doublent encore la ressemblance. La chapelle est située vis à vis de la maison au
i Rayssac étaii la propriété de M. de Bayne, l'ami auquel Maurice de Guérin adressait ces lignes.
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fond du jardin; elle est toute petite et toute simple, et sied à la solitude. La paroisse étant trop éloignée, nous célébrons là une messe basse, les dimanches et fêtes(l).»
Cette description, qui date de 1832, est encore à peu près exacte aujourd'hui. Après plus de soixante ans. Maurice de Guérin reconnaîtrait encore le « château velu de blanc » où il trouva, pendant plusieurs mois, un abri paisible et où il a écrit quelques-unes de ses meilleures pages. Seule, la petite chapelle a disparu; un massif de fleurs en désigne aujourd'hui remplacement.
Le logis principal a conservé la même apparence et à peu prés la même disposition intérieure que du temps des La Mennais. On s'étonne seulement de l'exiguité de ses proportions, et l'on se demande comment il pouvait abriter, pendant les beaux jours de l'école mennaisienne, tous les hôtes de, «M. Féli», qui étaient parfois au nombre de dix ou douze. Le salon, où, chaque soir, la petite communauté faisait cercle autour du maître a été rajeuni par les nouveaux propriétaires (2). C'est une pièce de dimensions médiocres, qui fait face à la salle à manger, dans une maison disposée avec une entière symétrie. Le mobilier des La Mennais a disparu, et l'on n'aperçoit, à l'intérieur, d'autres vestiges du passé que le masque de l'écrivain, dont le visage, on le sait, fut moulé après sa mort';» .
Si la maison est étroite, en revanche le parc qni l'entoure est vraiment princier. A l'entrée, un grand chêne, droit comme un mat de vaisseau, étend sur les fourrés sa puissante ramure. Il a dû abriter bien des fois les méditations des deux frères. Plus loin, on s'enfonce sous des voûtes de feuillage que percent, ça et là, les rayons d'un pâle soleil. Les épicéas et les mélèzes semés ou plantés par Féli s'allongent en avenues interminables.
("n silence inviolé règne <ous ces beaux arbres : à peine
1 Reliquise, t. 1 p. 20. Paris. Didier L861.
2 La Chesnaie est devenue la propriété de M. Roger-Marvaise, ancien sénateur.
:; D'après ce masque, la tête de F. de la Mennais étail extraordinairemient petite.
de loin on loin la crépitation des feuilles sèches sous les bonds d'un écureuil, ou le bruit d'une branche morte qui, se détachant d'un tronc séculaire, heurte faiblement d'autres arbres dans sa chute, et tombe, pour ne plus bouger, dans l'herbe fanée. Un peu en arrière du château s'étend le petit lac si souvent décrit, avec ses eaux noires dans Lesquelles se mire une bordure de rochers vêtus de lichens.
Tout, dans ce beau lieu mélancolique, rappelle les anciens botes; tout semble avoir gardé, après tant d'années, quelque chose de leur âme. Soit que Ton parcoure les bois coupés <le chemins creux, soit que l'on côtoie l'étang » dont les eaux toujours en mouvement rappellent si bien la rapidité de la vie et l'inconstance de ses joies I », soit que l'on s'asseoie sur les bancs de pierre moussue où les maîtres d'autrefois aimaient à prolonger leurs causeries, partout on s'imagine rencontrer ces deux prêtres dont la juvénile ardeur peupla cette solitude avant que leur vieillesse y vînt exhaler ses soupirs de fatigue; partout on croit entendre un écho affaibli de leur voix.
Lorsque le jeune vicaire de Saint-Malo y vint chercher un peu de repos et d'air pur. la Chesnaie n'avait pas reçu les embellissements que depuis lui prodigua Féli. En revanche, elle était plus calme encore et plus silencieuse qu'elle ne l'est devenue.
La roule qui, actuellement, coupe les landes, de Dinan à Saint-Pierre-de-Plesguen, et passe non loin du manoir, n'existait pas à celle époque. Pour y arriver en quittant la ville voisine, il fallait s'enfoncer sous les futaies et faire plusieurs kilomètres, par des sentiers à peine frayés, jusqu'à l'entrée d'une longue avenue, au fond de laquelle l'habitation se détachait, blanche et radieuse, sur une frondaison de chênes et de hêtres géants.
Le seuil franchi, on se trouvait en pleine Thébaïde. Pas d'autre bruit quo le chant des rossignols ou des
1 F. de la Mennais, Lettre à Benoît d'Azy.
VIE D'ETUDE Cl
passereaux dans les taillis, ou parfois, le soir, le
mugissemenl lointain des bœufs qui regagnaient la métairie au-delà des bois.
Le brusque passage d'une vie extrêmement active h une solitude aussi absolue ne fut pas sans déconcerter un peu Jean de laMennais; l'inaction était si contraire à son ardente nature! Il se demandait quels expédients le sauveraient de l'ennui lorsque la Providence lui envoya un compagnon. Au moment même où il partait pour la Chesnaié, Féli, toujours affligé d'une constitution débile, ébranlé, lui aussi, par la mort de son frère aîné, s'était senti défaillir. Ils venaient, tous deux à la fois, demander à la vieille domestique de la Chesnaié quelques soins dévoués.
Les premières semaines s'écoulèrent dans un repos relatif. Selon les prescriptions de la Faculté, on lisait peu et on ne recevait personne; toutefois l'oncle des Saudrais, resté à Saint-Malô, envoyait régulièrement les journaux, et son frère l'armateur, retiré alors dans sa maison de campagne des Corbières (1), donnait assez souvent de ses nouvelles.
Bientôt ces distractions furent impuissantes à charmer les loisirs des deux frères. On «Hait en plein hiver. Les chemins ravinés par les orages — ces chemins bretons, difficiles en toute saison, qui selon le mot de Paul Féval,
sonl faits pour empêcher de passer », — rendaient toute excursion impossible. Il fallait rester des journées entières au fond du vieux lo^ïs, à regarder le vol sinistre des corbeaux autour des murailles détrempées de pluie, ou à écouter les hurlements de la tempête qui faisait rage dans les bois voisins. Bientôt un pareil repos pesa, plus lourdement aux solitaires que la vie la plus occupée. Force fut de revenir aux livres. Féli était curieux de philosophie
1 Près de Saint-Servan, sur les bords de la Rance.
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et lisait volontiers Malebranehe. Jean, soit pour diriger les lectures du néophyte, soit par goût personnel, se laissa très vite ramener aux mêmes études. D'ailleurs, selon lui, les livres étaient les plus habiles médecins du inonde.
On écrivait à l'oncle des Saudrais pour lui proposer la solution de certains problèmes ardus, on dissertait avec lui sur la religion, on causait politique, surtout on consultait son expérience littéraire (1).
D'ordinaire, ses encouragements faisaient merveille. On s'exerçait à la composition; Féli se disposait à travailler avec une méthode plus rigoureuse que par le passé.
En attendant, la santé tardaità revenir. Malgré sa théorie sur la valeur des livres comme agents thérapeutiques, Jean se laissa persuader d'aller à Paris consulter les célébrités médicales, et il décida son frère à l'accompagner. Ne fallait-il pas tenter l'impossible pour retrouver des forces en vue de soulager, à Saint-Malo, les chers MM. Vielle et Engerran?
Les deux frères partirent à la fin de janvier 1806, et descendirent au séminaire des Missions-Etrangères, tout imprégné encore, pour l'abbé Jean, des parfums du sousdiaconat.
Ils devaient passer à Paris plusieurs mois. C'était pour le jeune prêtre l'occasion, longtemps désirée, de voir de près Saint-Sulpioe.
Le supérieur du séminaire était alors M. Emery. Ce
'l Voici une des lettres que M. des Saudrais adressai! aux deux frères,
iieiiihuif les premiers temps de leur séjour à la Ghesnaie : « Oh! leur lisait il. la santé par dessus tout ! Après elle, le repos, trésor si précieux et si rare. Croyez-moi, mes amis, attachez-vous à cela, et, quand vous l'aurez, vous reprendrez votre travail, mais modérément. Point de bonheur sans la modération. Tous les deux, vous avez ce qui fait qu'on sait éerire: la connaissance du style et le goût qui l'épure. Mais je vous eii^afîerai toujours à n'étudier qu'un petit nombre d'écrivains, penseurs, énergiques el concis. Avec eux on apprend le multa in paucis : à éviter les redites, les longueurs, les phrases et les mots inutiles. Ou devient neuf, soit par la pensée, soit par l'expression, 11 vaut mieux forger son âme que la meubler. J'aime mieux la profondeur que l'étendue. » — Œuvres inédites, etc. publiées par A. 15laize, t. I. p. ï'<.
.M. des Saudrais ne se lassait pas de recommander aux deux frères, comme pratique hygiénique, l'exercice du cheval. Jean suivit le conseil, et il en profita si bien, qu'au bout de peu de temps, il était passé maître eu équitation.