PROJET D'ETUDES COMMUNES
sur quelque détail de ménage ou sur quelque incident de la vie presque claustrale qu'on mène à la Chesnaie (1).
De temps à autre, Féli reproche aimablement à son frère sa» rage de régenter ». Il ne se sent pas, pour son compte, la vocation de professeur perpétuel. Selon lui, l'œuvre de l'enseignement classique n'est pas, à beaucoup près, aussi importante que les travaux auxquels elle oblige de renoncer, ou qu'elle entrave, du moins, prodigieusement, et il conjure Jean de se ménager plus de liberté pour l'étude.
Il déplore la suppression de l'école ecclésiastique, parce qu'il la regarde comme une atteinte à la liberté de l'Eglise, mais il voit une ample compensation à cette calamité dans les loisirs qu'elle va procurer à son frère.
dette amère douceur de consumer sa vie dans une œuvre obscure, mais utile, alors qu'on pourrait donner à ses facultés intellectuelles un essor puissant, Féli ne la soupçonne guère alors, pas plus qu'il ne comprend le sentiment de la paternité sacerdotale, assez fort parfois pour imposer silence aux aspirations les plus impérieuses.
A peine voit-il son frère délivré de ses embarras tinanciers, qu'il se reprend à caresser son rêve de vie intellectuelle à deux. Enfin on pourra terminer la Tradition de l'Eglise sur l'institution des évêques, et vivre dans un têteà-tête quotidien avec les grands docteurs du christianisme. Quel autre sort peut valoir celui-là? «Je vois avec plaisir,
1 D'ordinaire, le grand écrivain à la plaisanterie lourde; on en jugera par les lignes suivantes. Nous 1rs citons uniquement parce qu"elles signalent une innocente manie de l'abbé Jean, qui, en qualité de professeur, n'avait pas su se défendre d'adopter une expression favorite : Eh bien'.
« Urois amdtorem Joannem salvere jubemus - Ru?Hs amatores. {a)
« Eh bien', eh bien! Si le vers n'y est pas. le cœur y est toujours, el même s- 1 1 1 - mesure, ce qui n'est pas un défaut dans ce cas-ci. Eh bien '. n'est-ce pas bien dit? 11 y aurait un autre calcul à faire sur eh bien! Si Sa Majesté professorale, s'appliquanl ,i elle-même les dispositions du code pénal classique, baisait la (erre chaque fuis que cette belle exclamation sort de sa bouche, et chaque fois dans un endroit différent, je crois qu'il en résulterait pour le séminaire une grande économie sur les frais de balayage, si km! est que If mot soit français. Mais à combien s'élèverait exactement cette économie, c'est un problème que nous nous proposons de donner à nos écoliers de mathématiques à l'approche des grandes vacances.» — A. Blaize, Œuvres inédites, etc., t. I, p. 102.
i Nous souhaitons le bonjour, nous les amis clos champs, à Jean le citadin. »
écrit-il à Jean, que tes embarras diminuent un peu et que nos affaires s'arrangeront au mieux possible. Il faut en remercier le bon Dieu, qui semble écarter tous les obstacles à l'exécution de nos desseins, et nous conduire, comme par la main, au genre de vie le plus conforme à nos goûts, et aussi, je crois, le plus analogue à notre vocation. Aussitôt que ta santé se sera raffermie par le repos du corps et la tranquillité d'esprit, il faudra reprendre notre travail, et le poursuivre avec cette persévérance sans laquelle rien ne s'achève. C'est là désormais notre ministère(l). »
L'abbé Jean était loin de rejeter ces avis, car un homme dont il estimait au plus haut point la sagesse lui parlait alors dans le même sens que Féli. Peu de temps avant la suppression de l'école ecclésiastique, M. Teysseyre lui avait écrit : « Je souhaite de tout mon cœur que vous puissiez conserver le précieux établissement que vous dirigez. Mais si la force des malheureuses circonstances où se trouve l'Eglise vous obligeait à l'abandonner, ce serait, je crois, un signe non équivoque que la Providence vous appelle à vous consacrer entièrement à l'étude et à la défense de la religion (2). »
Persuadé que sa vie d'activité extérieure était finie, M. de la Mennais se fit de nouveau à la pensée de servir Dieu par la plume. Tantôt à Saint-Malo, tantôt à la Ghesnaie, il passa la lin de l'année 1813 à revoir les derniers chapitres de son grand ouvrage et à réunir des documents en vue de nouveaux travaux.
Il revenait à son projet d'Histoire de VEgliso et se proposait de partir pour Paris, lorsqu'une lettre reçue de Saint-Brieuc vint mettre à néant tous ses plans de vie retirée, en lui ouvrant un nouveau champ d'action.
(1) A. Blaize. Œuvres inédites, etc. T. 1, p. 113
(2) Lettre inédite. — Archives des Frères.