DIRECTION SPIRITUELLE
courage de son ami, de lui faire partager ses espérances : « Mon évoque est charmant, lui dit- il, et j'ai bonne envie que vous le connaissiez... Je vous avoue que je crois au rétablissement de l'évéché de Saiht-Malo, Vous y gagnerez personnellement. Il faudrait qu'un évêque entendit bien mal ses intérêts pour ne pas sentir combien votre école peut lui être utile, et pour ne pas chercher à l'affermir et à l'étendre. Assurément, si Mgr de Pressigny vient à Saint-Malo, il ne priera pas messieurs de Rennes de lui prêter leurs lunettes (1). »
Ce rôle de conseiller et de directeur, M. de la Mennais le remplira toute sa vie avec une autorité croissante, mais jamais avec un plus parfait don de lui-même qu'à Saint-Brieuc. Plus tard, il aura grandi en expérience et en vertu. Nous retrouverons, dans les lettres adressées à ses Frères, d'admirables élans; mais ses multiples occupations lui imposeront alors la brièveté. A Saint- Brieuc, au contraire, charme de quitter un instant ses registres pour les âmes, il se dévoue sans compter, et finit presque toujours par exciter autour de lui l'ardeur pour le bon combat.
Mgr Caffarelli était rentré avant son secrétaire à Saint- Brieuc. L'abbé Jean reprit ses fonctions auprès du prélat dans les derniers jours de septembre. Celui-ci pouvait d'autant moins se passer de lui, que ses forces déclinaient.
A l'administration de son diocèse s'ajoutait plus qui1 jamais le souci des intérêts généraux de l'Eglise, que la Restauration compromettait parfois en voulant les servir.
Vers la fin de 1814, on manda à Paris un certain nombre d'évêques. afin d'avoir leur avis sur le projet d'un nouveau concordat qu'il s'agissait de faire signer au pape
Mgr Dubourg, évêque de Limoges, consulta à ce sujet
(1 Lettre inédite (Papiers de M. l'abbé Houel .
Mgr Caffarelli, son ami intime. Retenu au lit par un mal de jambes opiniâtre et par des douleurs rhumatismales qui lui ôtaient la liberté desprit, le prélat pria son secrétaire de répondre.
L'abbé Jean était dans son élément. Nulle part peut-être il n'a démasqué avec une plus vigoureuse logique les prétentions jansénistes et gallicanes qui allaient perpétuer le schisme de la Petite Eglise.
« Avant d'avoir reçu votre lettre, écrit-il au nom de l'évêque, je savais déjà qu'on assemblait une commission d'évèques à Paris. Surpris de cette mesure, qui en rappelle de semblables, malheureusement trop récentes, je me sais demandé avec inquiétude ce qu'on se proposait de faire, et j'ai cherché un but canonique, un but utile à cette assemblée, qu'on annonçait si solennellement. Est-ce des intérêts de l'Eglise gallicane qu'on y doit traiter? Mais à quoi bon délibérer à Paris sur des points qui, nécessairement, seront décidés à Rome, et ne peuvent être décidés que là? Après tout, le premier, le plus grand intérêt de l'Eglise gallicane, c'est la paix, et cette paix, objet de ses vœux, qu'a-t-on fait pour la lui donner, ou plutôt, que ne fait-on pas depuis quelques mois pour la lui ravir? On soutient que le concordat de 1801 est nul. On veut que, pendant douze ans, il n'y ait pas eu en France un seul évêque légitime, et, par conséquent, pas un seul acte de juridiction valide, puisque tous les prétendus délégués apostoliques n'ont Jamais agi qu'en vertu des pouvoirs ordinaires de i'épiscopat. On veut enfin que le pape, dont l'Eglise, en se taisant, a approuvé la conduite, reconnaisse qu'il a outrepassé son autorité, et s'est trompé avec toute l'Eglise, moins une quarantaine d'évèques, sur les bornes de sa puissance. Aussi, voyez comme les Jansénistes, à qui ces prétentions inouïes donnent gain de cause, félicitent ceux qui les produisent de leur retour aux principes défendus autrefois par les appelants.
« Sans doute, c'est déjà un grand scandale que de pareilles questions aient pu s'élever au sein d'un royaume
MORT DE MGB GAFFARELL1 lt,7
catholique. C'est un scandale encore plus grand qu'elles doivent naissance à des évèques, plus spécialement chargés que quiconque de la conservation du dépôt. Mais que dire, lorsqu'on voit la puissance séculière assembler dix prélats, dont sept sans titres, et leur dire : « Messeigneurs, je vous ordonne de juger le pape! (1)» Et l'argumentation continue ainsi, serrée, pressante, victorieuse, pendant deux ou trois pages.
Ces occupations étaient dignes de M. de la Mennais. Associé, quoique sans titre officiel, à l'administration du diocèse, chargé de prêcher et d'écrire au nom de l'évèque, entouré d'un petit cercle d'àmes choisies qu'il s'efforçait d'élever à la perfection, appliqué, en un mot, au reièvement spirituel d'une vaste région où tout était à refaire, il se sentait à sa place. Hélas! une catastrophe des plus douloureuses allait le replonger dans l'inconnu.
La santé de Mgr Caffarelli était mauvaise. Depuis son retour de Paris, son état habituel de langueur n'avait fait que s'aggraver. Ses frères avaient perdu les fonctions honorables et lucratives dont l'Empire les avait gratifiés. Cette déchéance de sa famille l'affectait douloureusement ; mais ce qui mettait le comble à son chagrin, c'est l'éloignement de plus en plus complet que lui témoignait le clergé de Saint-Brieuc.
Peu à peu le mal empira, et il dut garder la chambre. Ses chanoines venaient de temps à autre prendre de ses m nivelles chez son concierge, mais n'exprimaient aucun désir de le voir. Seuls, MM. Vielle et de la Mennais le consolaient dans l'épreuve.
« On était loin cependant, dit le chanoine Lesage, de croire sa fin si prochaine, bien qu'il ne fût pas d'une constitution qui annonçât la longévité. Sa poitrine était resserrée, son dos courbé, sa voix grêle. Il mangeait et buvait peu, et sa facilité à s'émouvoir pour les plus minces sujets dénotait une organisation très délicate. Ce qui le soutenait, c'était surtout le sommeil, qu'il avait long
1 Cité par Ropartz; p. 156.
if>8 JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
et profond. Il était rarement malade, si ce n'est de catarrhe on de quelque autre affection de poitrine, et cependant ce n'est pas là ce qui l'emporta. Outre une espèce de jaunisse, il était tourmenté d'une sorte d'humeur goutteuse qui changeait souvent de siège, mais qui ne l'empêchait pas de se tenir levé, d'aller à table et de recevoir des visites. Il ne venait plus à l'église depuis deux mois, mais il avait l'ait dresser une chapelle chez lui, et il y entendait fréquemment la messe. Il y avait même communié peu de jours avant sa mort, qu'il semblait pressentir, et qui arriva sans que même on le crût en danger. Son médecin lui lit administrer un remède dans la vue dé déterminer vers les extrémités cette humeur qui formait le fond du mal; mais, une fois mise en mouvement, elle se porta vers la poitrine, et étouffa, dans son fauteuil, et devant son feu, en quelques minutes, le malade, qui avait déjeuné comme à l'ordinaire. C'était le 11 janvier 1815, entre dix et onze heures du matin (1).»
L'auteur de ces lignes, d'ordinaire malveillant pour le prélat, reconnaît qu'il était très charitable et qu'il agissait toujours avec les intentions les plus droites. Le diocèse tint à réparer, après sa mort, l'injustice dont il avait souffert de la part de certains prêtres. On lui fit de magnifiques obsèques. Son corps repose aujourd'hui, dans la cathédrale de Saint-Brieuc, sous une arcade, derrière le chœur, en face de l'autel de la sainte Vierge.
Plus tard, en 1850, le doyen du chapitre, M. l'abbé Soucfret, eut à cœur de reconnaître plus entièrement le dévoilement de ce pieux évèque, qui s'était épuisé ;i restaurer la vie chrétienne dans le diocèse, et qui ('tait mort à la peine. Il ouvrit une souscription dans le but d'élever un monument sur sa tombe, et M. de la Mennais, vieux et infirme alors, mais toujours fidèle à la mémoire de son bienfaiteur, s'inscrivit pour une somme importante.
1 Mémoires manuscrits, tome l"r.
L'ABBE JEAN VICAIHE C A1MT l' I. AI KE 169
Le jour mémo du décès do Mgr Caffarelli, le chapitre s'assembla afin de pourvoir au gouvernement du diocèse pendant la vacance du siège. Le prélat défunt avait deux vicaires généraux : M. Manoir, homme digne de toute estime, et un ancien constitutionnel, sourd et octogénaire, dont le nom ne fut pas même prononcé dans la réunion.
M. Manoir fut élu, à l'unanimité, vicaire capitulaire. On lui adjoignit le doyen du chapitre, M. Floyd, et M. Boulard, chanoine. Tous étaient des vieillards, et, seul, M. Manoir avait la pratique des affaires. Néanmoins, l'assemblée allait se séparer, lorsqu'un de ses membres, M. Mesléard, proposa d'adjoindre M. de la Mennais aux trois, vicaires capitulaires déjà nommés. Ce fut un trait tic lumière. Tous virent immédiatement que I' << étranger » dont ils avaient supporté impatiemment l'influence rendrait au diocèse plus de services que ces vétérans déjà sur le bord de la tombe, et il fut élu d'une seule voix.
Le messager du chapitre qui lui porta cette nouvelle le trouva en larmes auprès du corps de l'évêque défunt. La pensée de la lourde charge qu'on lui imposait n'était point pour adoucir ses regrets. Aussi les lettres qu'il adresse alors à ses amis ne sont-elles qu'un long gémissement. Xi mis en citerons quelques extraits : jamais peut-être on ne saura, mieux qu'en lisant ces pages, comment savent aimer les saints.
C'est d'abord dans le cœur du digne abbé Hay que M. de la Mennais épanche sa tristesse. « Ma peine, dit-il, est extrême, et comment ne le serait-elle pas? La mort m'enlève un ami, un frère, et quel frère! Chaque fois que je le voyais, il me recevait avec une joie aussi vive que s'il y avait eu six mois que nous ne nous fussions vus. Il ne s'occupait pour ainsi dire que de moi et de tout ce qui pouvait m intéresser ou me plaire, n'ouvrant jamais la bouche que pour me dire
de ces choses aimables qui réjouissent le cœur, n'ayant dans le sien que l'amour du bien, le zèle le plus pur et le plus ardent; vrai pasteur, vrai père. C'était un évèque comme il n'y en a plus. Il a expiré entre mes bras, et j'ai eu la triste consolation de recueillir son dernier soupir et de lui donner les derniers secours de la religion. Mon Dieu! quel coup de foudre! je ne puis y penser sans jue tous mes os frémissent, et j'y pense sans cesse.
« Voyez donc quelle est ma destinée : il semble que mes mains ne puissent toucher que des cadavres et remuer que des ruines! Mais, mon bon ami, je me console dans cette pensée que la volonté de Dieu s'accomplit en moi. C'est sa main qui m'a conduit ici, et c'est encore elle qui m'y retient. Me voilà chargé de l'administration du diocèse. On me témoigne une confiance sans bornes, et j'espère y maintenir au moins une partie du bien qu'y a fait le digne évèque qui est en ce moment et qui sera toujours l'objet de mes regrets. Mon ami, priez pour le pauvre Jean : il est la faiblesse, la misère même; il se courbe sous le poids de cet immense fardeau dont la Providence le charge; venez à son secours; encore une fois, priez pour le pauvre Jean! (1) »
Sa douleur était si vive, que Féli craignit sérieusement pour sa santé.
Parler cœur à cœur, se livrer parfois avec abandon était un besoin de sa nature. Le prélat disparu, il n'avait plus, à Saint-Brieuc, d'autre ami intime que M. Vielle, et M. Vielle était rarement libre (2).
Il se plaignait à ses amis de cet isolement du cœur, dont ne le sauvaient, ni les obligations de sa nouvelle charge, ni les marques de confiance qu'on lui prodiguait. Le jour où il avait adressé à l'abbé Ilay la lettre précédente,
(1) Lettre du lti janvier 181 "> , citée par Ropartz, p. 166.
■i .Nous ne parlons pas de l'abbé Renault, qui avait quitté le secrél.'iri.il de L'éveché an mois de mai 1814, pour devenir professeur de théologie au grand séminaire. M. de la IMennais l'estimait et l'aimait, mais c'étaient des relations de fraîche date.