‹ Jean-Martin CharcotChapitre 3 sur 12 · NÉVRALGIES MIGRAINES RHUMATISME LU M BAGO SCIATIQUE CRISES TABÉTIQUES · texte numérisé non relu

NÉVRALGIES MIGRAINES RHUMATISME LU M BAGO SCIATIQUE CRISES TABÉTIQUES

FRACTURES PHLEGMONS OTITESS SIN USTEES COLIQUES HÉPATIQUES ET NÉPHRÉTIQUES

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CHARCOT (Jean-Martin)

Enumérer tous les sujets traités dans les Cours de la Salpétrière, ce serait transcrire la table des matières de la neuropathologie.

Si l'on se borne aux principales innovations, en tête apparaît la doctrine des Localisations cérébrales. Charcot démontre que les circonvolutions du cerveau humain se comportent, sousl'influence des lésions pathologiques, de la même façon que celles des animaux dans les expériences de Ferrier et de Horsley. On peut donc prévoir en quel point de l'écorce siège une lésion, d'origine tuberculeuse, syphilitique, cancéreuse, ou autre, quand elle se traduit cliniquement par des phénomènes d'épilepsie localisée. Et, conséquence alors inespérée, quand, plus tard, la chirurgie cérébrale deviendra de pratique courante, une intervention au lieu d'élection, va permettre de faire disparaitre les accidents convulsifs.

Le problème de l'Æpbhasie a captivé ensuite Charcot. Il crut l'avoir résolu, grâce à un schéma ingénieux, longtemps regardé comme intangible, jusqu'au jour où Pierre Marie, son élève, fut conduit, par la force des faits, à proposer une solution nouvelle.

L'étude des lésions siégeant dans la profondeur de l’encéphale, dans la protubérance et dans le bulbe, a permis d'isoler une série de syndromes anatomo-cliniques, désignés jusqu'alors sous le vocable général de Paralÿsies; les différentes sortes d'Hémiplégies, les Hémianesthésies, l'Hémichorée, les Confractures, la Paralÿsie labio-glosso-larÿngée, le Sÿndrome de Millard-Gübler, etc.

Puis, ce sont les affections de la moëlle, dont Charcot prouve, pièces en main, la systématisation. [| montre que l'Ataxie locomo-

trice, étudiée par Duchenne de Boulogne, s'accompagne de troubles sensitifs et oculaires, de crises gastriques, et de ces singulières arthropathies indolores, qui portent encore en Angleterre le nom de « Charcot’ s joints disease ». Toute la pathologie du Tabès se trouve bientôt édifiée.

Viennent ensuite les Æ{/ropbies musculaires, avec la distinction entre les Myopathies primitives aux multiples localisations, et les Amyotrophies d'origine spinale. D'une sorte d'intuition, presque aussitôt confirmée par des vérifications anatomiques, surgit la Sclérose lalérale amyÿotrophique : « Comme certaine déesse de l'antiquité, dira plus tard un des élèves de Charcot, elle est sortie, toute armée, du cerveau de son créateur, et l'historique de cette maladie se résumerait en trois mots : « Maladie de Charcot ». C'est, d’ailleurs, le nom sous lequel elle est universellement désignée aujourd'hui.

On pourrait dire presque la même chose d'une forme particulière d'amyotrophie, qu'il isola avec Pierre-Marie, et qui porte à juste titre, le nom d'Æmyotrophie Charcot-Marie.

Pour voir clair dans le chaos qu'était encore la neuropathologie, Charcot avait adopté une méthode qu'il appliquait invariablement. Rassemblant les caractères communs à plusieurs cas particuliers, scrupuleusement étudiés, il en constituait une sorte de schéma clinique, expression vivante d'une entité nosographique nouvelle, avec pièces anatomiques à l'appui. Plus tard, relevant les anomalies du type ainsi isolé, il en décrivait les formes frustes ou aberrantes. Analyse d'abord, puis synthèse, enfin énumération des variantes subordonnées aux caprices de la nature. Ce procédé, qui répond à merveille aux besoins de l'enseignement, s'accordait aussi avec les exigences de l'esprit de Charcot, épris de sincérité, de clarté et d'harmonie.

C'est que, chez lui, l'artiste était inséparable du médecin. Ses caricatures de jeunesse, les croquis qu'il faisait pendant ses voyages, paysages ou scènes pittoresques, ceux également qui, en quelques traits de plume, lui servaient à fixer le souvenir d'une déformation corporelle, tous ces dessins témoignent d'une singu-

lière aptitude à discerner instantanément les lignes essentielles et à en isoler les accessoires. Nul, mieux que Charcot, n'a pu donner la preuve que la Médecine n'est pas seulement une Science, mais un Àrt.

Et, en vérité, il aimait à s'entourer de beauté. Son appartement du boulevard Saint-Germain constituait un ensemble harmonieux, conforme à son goût personnel. On sy croyait transporté dans une de ces belles demeures de la Renaissance, où tout était destiné au plaisir des yeux. Vastes pièces aux plafonds à caissons peints, tendues de tapisseries anciennes, éclairées par des vitraux dont les personnages colorés laissaient filtrer un jour mystérieux, vieux bois aux ors éteints, lustres de fer forgé ou de verre de Venise, meubles délicatement sculptés, et une profusion d'œuvres d'art de qualité : sculptures, peintures, bronzes, émaux, faïences, etc. Décor somptueux, mais auquel la patine du temps donnait de l'austérité.

Charcot se complaisait dans cet intérieur, qui répondait à son idéal shakespearien : « Un peu de trop. » Il contribuait lui-même à l'orner, à ses rares instants de loisir, en dessinant, tantôt un carreau de faïence, tantôt, d'après un souvenir de voyage, les arabesques en buis de son jardin. Pour cette œuvre ornementale, il rencontrait, d’ailleurs, dans son entourage, des auxiliaires adroits et zélés. Sa femme et sa fille, les familiers de la maison, travaillaient sans relâche la terre, le métal, le verre, le cuir, etc. De temps en temps, il jetait un coup d'œil dans leur atelier, précisait un détail, corrigeait une erreur, puis regagnait son cabinet.

Mais la valeur intrinsèque des richesses d'art laissait Charcot indifférent. Sa femme, ayant hérité de son père un très beau tableau de Corot, il n'hésita pas à s'en désaisir; ce paysage un peu flou ne lui disait rien. Par contre, il fit placer dans sa biblio. thèque, pour l'avoir constamment sous les yeux, une peinture de Jan Steen, les « Noces de Cana » ; il savourait le réalisme sincère

Eau) LES BIOGRAPHIES MÉDICALES

que le maître hollandais avait su conserver dans cette scène religieuse.

Au reste, pendant toute sa vie, Charcot n'attacha pas d'importance à l'argent. Jeune, il n'en avait pas eu et s'en était passé. Plus tard, lorsqu'il fut comblé par la fortune, il ne s'en aperçut même pas. Les clients qu'il recevait chez lui, après la consultation, déposaient sur un coin de table ce qu'ils voulaient. Charcot ramassait ses honoraires, les mettait dans sa poche et le soir, avant de se coucher, vidait le tout sur sa table de nuit, puis s'endormait. Sa femme recueillait alors la récolte journalière, dont il ignorait totalement le montant.

Une fois qu'on l'avait appelé à l'étranger, Charcot, que ce déplacement dérangeait dans son travail, crut pouvoir l'éviter en demandant une somme, à ses yeux exorbitante : deux mille francs | On lui télégraphia de venir aussitôt, et il dut s'exécuter.

Il se plaisait, pendant l'été, à vivre dans une petite villa de Neuilly-Saint-James, située en bordure du Bois de Boulogne et qu'il habitait depuis son mariage. Il y trouvait le calme, la simplicité, et surtout, lorsqu'il sortait, il ne se sentait plus le point de mire des regards, ce qui, à Paris, l'exaspérait, car tout le monde reconnaissait la figure caractéristique de Charcot. Pour la même raison, il n'allait que très rarement au théâtre, bien qu'il ne fût pas indifférent à la musique, celle de Glück ou de Beethoven tout spécialement. Dans sa répulsion pour les œuvres wagnériennes, il y avait une part de chauvinisme : il conservait, depuis la guerre de 1870-7I, une haine tenace contre les Allemands. Cependant, il ne manqua jamais de rendre justice à leurs savants, en les citant avec éloges.

En hiver, le mardi soir, de grandes réceptions avaient lieu au 217 du boulevard Saint-Germain. On y voyait défiler les plus hautes notabilités de l'époque : les collègues de Charcot à l'Institut, parmi lesquels l'Empereur du Brésil, don Pedro d'Alcantara, dont la haute taille et la longue barbe blanche attiraient tous les regards. Le souverain faisait volontiers une partie de billard avec le maître de la maison.

Fig. 85. — Jean-Martin CHARCOT (1891)

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Fig. 86. — Jean-Martin CHARCOT (Eau-forte de Paul Richer)

Parmi les artistes : Garnier, l'architecte de l'Opéra, les sculpteurs Dalou et Falguière, les peintres Jérôme et Rochegrosse. Des hommes de lettres : Alphonse Daudet, Théodore de Banville, Mistral, Paul Arène, Philippe Burty, Claretie, le philosophe Ribot. Des hommes politiques : Naquet, le préfet de police Lépine, Antonin Proust, et, dans les soirées plus intimes, Waldeck- Rousseau, qui avait épousé une fille de Mme Charcot, née de son premier mariage, veuve elle-même du D° Liouville, ami de Gambetta. Enfin, des personnalités de marque : des Grands-Ducs de Russie, le fils du Bey de Tunis, le cardinal Lavigerie, le baron Larrey, le mécène Cernuschi, etc., etc.

Une invitation chez Charcot était regardée comme un honneur. Mais lui n’en acceptait qu'exceptionnellement, non par dédain d'autrui, mais pour ne pas distraire une parcelle du temps réservé au travail.

A la suite de son premier séjour en Italie, il avait pris le goût des voyages. Il parcourut presque tous les pays d'Europe : Belgique, Hollande, Angleterre, la Russie, l'Espagne, jusqu’au Maroc, et, dans une croisière en Méditerranée, la Tunisie, la Tripolitaine. Avant le départ, il se renseignait sur l'histoire et les curiosités locales. Chaque voyage était préparé comme une de ses Leçons. Il en rapportait des croquis, des notes, car il emportait toujours sur lui un album et des crayons de couleurs. Mais tout devait être soigneusement réglé à l'avance, tant il détestait l'imprévu. Manquer un train l'aurait mis en fureur. Aussi arrivait-il à la gare longtemps avant l'heure, et ses enfants, qui l'accompagnaient à l'ordinaire, s'ingéniaient à lui éviter tout désagrément. Son souci de l'exactitude était tel que, dans sesconsultationsen ville, il lui est arrivé de s'en aller brusquement, parce que le médecin qui l'avait appelé se trouvait de quelques minutes en retard.

Le plus souvent, il partait en voyage pour répondre à l'appel d'un personnage étranger d'importance. On le comblait de prévenances et d'honneurs, tel un prince, — le prince de la Science, qu'il était réellement. Cependant, fût-il reçu dans une Cour, il y conservait la même simplicité de tenue, la même allure distante

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que dans son service de la Salpêtrière ou dans sa propre maison. Orgueil? N5n, indifférence aux privilèges de la naissance ou de la fortune. Les hommes ne sont-ils pas égaux devant la maladie?

Tous ceux qui sont passés dans l'atmosphère de Charcot ont subi la singulière force d'attraction qui se dégageait de sa personne.

Par sa froideur, il figeait ceux qui le voyaient pour la première fois; pourtant, on ne songeait pas à le fuir; au contraire, on eût voulu s'en rapprocher, et, si possible, lui complaire. C'est que, sous son masque glacial, on devinait un cœur sensible et généreux. Autoritaire, il l'était comme il sied à un chef. Mais il conservait des réserves d'indulgence et de bonté. Aussi inspira-t-il à ses élèves autant d'affection que de respect. Dès qu'il les savait fidèles et laborieux, il cherchait par tous les moyens à leur venir en aide, mettant à leur disposition les trésors de sa bibliothèque, leur confiant ses notes, leur prodiguant ses conseils, les accueillant dans sa maison, et, en toutes circonstances, les soute. nant de son puissant appui.

Certains lui ont reproché, que, par une sorte d'impérialisme, il se soit montré partial pour ceux qu'il avait façonnés. Assurément, il avait la fierté d’être à la tête d'une phalange de disciples de valeur et qui lui étaient tout dévoués. Mais, c'est parce qu'il les avait vus à l'œuvre, qu'il les avait appréciés et les aimait réellement, que, tel un père de famille, il défendait âprement ses enfants spirituels.

Au surplus, les noms seuls des élèves de Charcot prouvent qu'ils étaient dignes de sa protection : Cornil, son successeur dans la chaire d'anatomie pathologique; Magnan, Bourneville, Joffroy, Gilbert Ballet, Féré, Pierre Janet, qui se sont distingués, dans la psychiatrie; Hanot, grand maître des maladies du foie. Et la pléiade des neurologistes : Brissaud, Pierre Marie, Raymond, Gilles de la Tourette, Babinski, Georges Guinon, Dutil, Souques,

Hallion. Enfin, en province, Lépine, Pierret, Pitres. Combien d’autres encore, qui ont ajouté par leurs travaux au lustre mondial de cette École de la Salpêtrière, dont Charcot fut le créateur inoubliable. Un seul, un de ses plus anciens collaborateurs, s'écarta de lui et fonda une école rivale. Charcot fut plus affligé qu'irrité par cet abandon; mais il n’en laissa rien paraître.

Cette sensibilité, qu'il tenait à garder secrète, éclatait sans retenue à propos des bêtes. Il ne pouvait pas voir souffrir un animal. Pour rien au monde, il n'eût assisté à une vivisection, encore qu'il en reconnût la nécessité dans les études physiologiques. Contre les courses de taureaux, contre la chasse à courre, il vitupérait furieusement. Un jour qu'il avait vu un canard s'emparer d'une grenouille, il le poursuivit à coups de canne, jusqu'à lui faire lâcher prise. Par contre, il avait toutes sortes de tendresse pour ses animaux familiers. On lui avait envoyé du Brésil une guenon à queue prenante; il la dorlotait comme un enfant, et lui passait ses fantaisies les plus imprévues.

Il n'était d’ailleurs pas insensible aux misères humaines. Ses malades de la Salpêtrière le savaient bien. L'un d'eux, atteint de sclérose en plaques, venait presque tous les jours l’attendre à son arrivée en voiture, et, de sa voix scandée, réclamait une pièce pour acheter du tabac, en échange, disait-il, de sa moelle après sa mort. Charcot ne se lassait pas de donner à ce pauvre diable.

Il était fidèle à ses amis comme à ses élèves, et il pratiquait tous les devoirs de l'amitié, Lorsque Pasteur fut attaqué à l’Académie de Médecine, à propos de la vaccination antirabique, Charcot et Vulpian se levèrent pour le défendre. Charcot le fit en des termes dont ces lignes cinglantes donnent le ton : « L'inventeur de la vaccination antirabique peut aujourd’hui plus que jamais marcher la tête haute et poursuivre désormais sa tâche glorieuse, sans se laisser détourner un seul instant par les clameurs de la contradiction systématique ou par les murmures insidieux du dénigrement. »

Il ne fut jamais attiré vers la politique, bien qu'il admît dans son entourage des hommes d'Etat éminents. Il gardait générale-

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ment pour lui ses idées, empreintes de profond patriotisme et de libéralisme humanitaire. Néanmoins, devant la popularité acquise par le général Boulanger, on le vit sortir de sa réserve, fulminer, mais seulement dans l'intimité, contre un dictateur éventuel et affirmer sa foi républicaine.

Le plus grand éclat des cours de la Salpêtrière date du temps où Charcot inaugura l'étude de l'ÆHysférie.

C'est le hasard qui l'y conduisit. On avait annexé à son service, un bâtiment qui renfermait, pêle-mêle, des malades atteints de crises convulsives, abandonnés à leur triste sort. Dans le nombre, se trouvaient des épileptiques avérés, mais d'autres aussi, chez qui l'épilepsie n'était pas évidente. Charcot les examina avec sa rigueur coutumière.

Du désordre où se trouvaient encore confondus certaines affections organiques et les troubles névropathiques, on vit se détacher une maladie, dont le nom jusqu'alors restait synonyme de mystère. Toujours fidèle à sa méthode, Charcot, comparant entre eux les malades et retenant les faits communs essentiels, édifia, de toutes pièces un type nosologique dont la réalité parut bientôt incontestable. Ce fut la Grande Hystérie de la Salpêtrière.

On connut alors les phases dites caractéristiques de l'attaque classique : la « période clonique », la « période tonique », les « grands mouvements », les « hallucinations », les « attitudes passionnelles », toutes ces manifestations tumultueuses qui semblaient indescriptibles et qui allaient être provisoirement cataloguées.

Puis ce furent les Paralÿsies, les Anesthésies, les Confractures byskériques le Réfrécissement du champ visuel, la Dschromatopsie, la Chorée, le Mutisme, l'Anorexie bÿstérique, etc. Enfin, l'étude du Somnambulisme, de l'Hypnotisme, du Transfert, déchaîna des curiosités et des discussions passionnées. Toutes ces innovations, qui ne préoccupaient pas seulement le monde médical, mais

auxquelles le grand public ne tarda pas à s'intéresser, attirèrent à la Salpêtrière une foule avide de pénétrer dans un inconnu merveilleux.

Quand Charcot, dans son amphithéâtre, entouré de ses coadjuteurs, présentait de grandes hystériques, que celles-ci, sur son injonction, se livraient à leurs gesticulations déconcertantes, se figeaient dans des attitudes d'extase, ou tombaient sur le plancher, inertes, raidies, pour ressusciter sur un nouvel ordre, l'assistance entière était en proie à une émotion indicible.

Le tableau de Brouillet, « Une leçon à la Salpêtrière », laisse un souvenir de ces séances mémorables. Des esprits malintentionnés n'y ont vu que des exhibitions spectaculaires. Comme c'était mal connaître Charcot| Insensible aux réactions de l'auditoire, tout entier au programme de sa leçon, toujours grave, il poursuivait sa description méthodique des manifestations de la grande névrose, comme il avait fait pour les symptômes du tabès et de la sclérose en plaques.

Ainsi s'ouvrit un des plus vastes chapitres ‘de la pathologie nerveuse. Si Charcot n'a pas inventé le nom même d'hystérie, son génie en a fait une personnalité clinique, vraiment exceptionnelle. Cependant, il faut le dire, la méthode de schématisation n'était guère applicable à la maladie-protée. L'Hystérie de la Salpêtrière apparaît aujourd'hui comme une création assez artificielle. Sous la poussée de l'engouement suscité par cette description, le cadre nosographique fut élargi à l'extrême. Beaucoup, qui n'avaient pas l'esprit critique du Maître, se laissèrent entraîner vers des mirages trompeurs, et il ne put pas modérer à temps cette ardeur, encore qu'il en eût pressenti les dangers.

Georges Guinon, qui fut le dernier chef de clinique de Charcot, a raconté que, quelques jours avant sa mort, son Maître, lui parlant de ses projets de travail pour la rentrée, lui avait dit : « Notre conception de l'Hystérie est devenue caduque; il va falloir bouleverser tout ce chapitre de la pathologie nerveuse. » Ainsi il se proposait de porter lui-même la pioche dans le monument qu'il avait personnellement construit.

C'est pourquoi, plusieurs années après la mort de Charcot, un de ceux qui avaient contribué à faire triompher l'Hystérie traditionnelle, Babinski, brûlant ce qu'il avait adoré, n'hésita pas à éliminer les éléments parasites trop hâtivement surajoutés à la conception initiale. Les fondements de l'édifice prodigieux imaginé par Charcot n'en restent pas moins surprenants, ainsi que certains de ses ornements, ne seraient-ce que l'Æys/érie masculine et l'Hÿstérie fraumalique, dont la révélation a eu tant d'importance pour la législation des accidents du travail.

Dès sa naissance, l'Hystérie fut retrouvée partout : dans l'Histoire, à propos des anciens procès de sorcellerie; dans l'Art, parmi les peintures religieuses représentant des Possédées. De là, le beau recueil imagé de Charcot et Paul Richer sur Les Démoniaques dans l'Art, suivi de près par Les Malades et les Difformes dans l'Art, qui ont inauguré la critique médicale des œuvres d'art. Ici encore, ici surtout, le savant s'est montré inséparable de l'artiste qu'était aussi Charcot.

Une de ses dernières publications fut un article paru dans la Revue Hebdomadaire du 2 décembre 1892, sur la « Faith healing », la « foi qui guérit », étude qui témoigne d'une connaissance approfondie des religions, et, en particulier, des guérisons réputées miraculeuses. On y retrouve, avec la rigueur de la discussion scientifique, la largeur d'esprit, la hauteur des vues d'un grand penseur, à qui rien de ce qui est humain ne demeura étranger, et qui ne s'’illusionna pas sur son propre savoir. Car il écrivait alors :

« La guérison d'apparence particulière, produit direct de la faithhealing, que l’on appelle communément en thérapeutique du nom de miracle, est, on peut le démontrer, dans la majorité des cas, un phénomène naturel qui s’est produit de tout temps, au milieu des civilisations. et des religions les plus variées, en apparence les plus dissemblables, de même qu'actuellement on l'observe sous toutes les latitudes.

… D'autre part, le domaine de la faith-healing est limité; pour produire ses effets, elle doit s'adresser à des cas dont la guérison n'exige aucune autre intervention que cette puissance que possède l'esprit sur le corps. Ses limites, aucune intervention n'est susceptible de les lui faire franchir, car nous ne pouvons rien contre les lois naturelles.

… La Science qui évolue n’a pas la prétention de tout expliquer; elle nierait ainsi sa propre évolution. Elle donne son interprétation rationnelle au fur et à mesure de ses découvertes, et voilà toutl

… Il faut, tout en cherchant toujours, savoir attendre. Je suis le premier à reconnaître qu'aujourd'hui encore, selon la parole de Shakespeare : il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre qu'il n'y a de rêves dans votre philosophie. »

Charcot avait une excellente santé, qu'il devait autant à sa robuste constitution qu'à une vie très régulière, exempte de tout excès. Pourtant, à deux reprises, il avait eu des atteintes d'angine de poitrine, à la vérité peu graves, mais qui l'avaient conduit, lui, grand amateur de cigares, à cesser complétement de fumer.

Vers le milieu d'août 1893, à l'instigation de ses anciens élèves, Debove et Strauss, devenus ses collègues à la Faculté, il avait accepté de faire avec eux une excursion en Morvan. La basilique de Vézelay, qu'il ne connaissait pas encore, l'attirait tout particulièrement. Dans les premiers jours de ce voyage, qui lui semblait une escapade, il se montra plein d'entrain, plaisantant avec ses compagnons, enchanté de ses visites à l'antique sanctuaire, aux châteaux de Bussy-Rabutin et de Chastellux. Ils arrivèrent au lac des Settons et décidèrent de passer la nuit dans une petite auberge riveraine.

Soudain, vers trois heures du matin, on entendit une plainte venant de la chambre de Charcot. Ses amis se précipitèrent ; ils le trouvèrent assis sur un fauteuil, angoissé, asphyxiant, une écume albumineuse aux lèvres. Une demi heure après, il était mort, d'une crise d'ædème aigü du poumon...

Ainsi, le 16 août 1893, disparut le grand Charcot, loin des siens et de sa riche demeure, en plein Morvan, dans une chambre aussi modeste que celle où, à Paris, cinquante ans plus tôt, il préparait ses premiers examens de médecine. Il avait 68 ans.

La nouvelle de sa mort éclata comme un coup de tonnerre. De Paris, de province, de tous les points du monde, affluèrent les témoignages de douleur et d'admiration pour celui qui avait porté au pinacle la Neurologie française.

Sa dépouille, amenée à Paris, fut déposée, sans apparât. dans une chapelle de la vieille église de la Salpêtrière, où la veillèrent les infirmières de son service, en grand deuil. Pendant une journée entière, on vit défiler, les larmes aux yeux, toutes les vieilles de l'Hospice et les malades de la clinique. Ceux qui ne pouvaient marcher, se faisaient transporter sur des brancards.

Le lendemain, la cérémonie des obsèques se déroula, devant la foule consternée des élèves et des admirateurs de Charcot, mais sans discours, avec la simplicité chère au maître, sous ce dôme de la Salpêtrière, qui, de tout temps, avait exercé sur lui, un attrait irrésistible, et près duquel il avait trouvé la plus grande satifaction de sa vie : l'étude de l'humanité souffrante.

Rien ne saurait mieux dépeindre Charcot et son œuvre que ces lignes écrites au lendemain de sa mort par deux de ses plus brillants élèves, Edouard Brissaud et Pierre Marie.

« Qui, de ceux qui l'ont entendu, oubliera jamais cette parole convaincue et persuasive, sobre, simple, souvent familière, pleine d'images originales et imprévues, d'une saveur forte et saine, cette exposition méthodique des faits, qu'il savait éclairer d'une lumière si variée et si pénétrante, ce diagnostic impeccable qui synthétisait chaque leçon, la philosophie douce et un peu railleuse qu'il dégageait de toutes choses, parfois la vivacité, la passion, l'éloquence dont il animait la controverse. Jamais enseignement ne fut plus nourri.

Avant lui, l'obscurité, le chaos. Avec lui, la clarté, l'ordre.

Lié d'amitié avec Duchesne (de Boulogne) il avait discerné tout le parti qu'on pouvait tirer de la méthode anatomo-clinique dont ce subtil observateur avait eu la préscience. Cette méthode, il la fit légitimement sienne, et, avec cette scrupuleuse probité de savant dont les exemples sont

Fig. 87. — Statue de CHARCOT, à la Salpêtrière par Falguière (1898).

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si rares, il ne cessa, durant toute sa vie, de rapporter à Duchesne (de Boulogne) la gloire des travaux qu'elle lui permit d'accomplir.

« Et quelle persévérance, quel art surtout, il lui fallut pour rajeunir cette antique maison de la Salpêtrière, que les médecins et les élèves avaient jusqu'alors dédaignée, pour y fonder une école, pour y introduire l'enseignement officiel, pour y grouper la jeunesse studieuse de tous les pays et en faire le rendez-vous du monde savant. De quel éclat a brillé cette chaire pendant le quart de siècle qu'il l’a occupée | Elle était la gloire de notre Faculté et le fleuron de sa couronne.

Chaque année de cours marquait une grande étape. Ses élèves le lui rappelait familièrement en disant : l'année de la Sclérose latérale, l'année des Localisations cérébrales, l'année de l'Hémiplégie, l'année des Arthropathies tabétiques.. et ainsi pendant près de vingt-cinq années consécutives, dont pas une n’a été stérile(l). »

Toute œuvre humaine est ‘fragile. Celle de Charcot n'a pas échappé à cette loi. Pour en juger sagement, il faut se rappeler qu'elle remonte au temps où la neurologie était encore en enfance. Le grand mérite de Charcot a été d'entrevoir le rôle prépondérant que les maladies nerveuses jouent en médecine, et d'avoir poursuivi, avec une ténacité inlassable, le défrichement d'un vaste champ encore à peine exploré. Son œil pénétrant lui a permis de distinguer des signes essentiels, jusqu'älors négligés, son amour de l'ordre et de la clarté l'a conduit à les grouper par types anatomo-cliniques aisément reconnaissables. Il le disait souvent : « Attachez-vous surtout aux « gros symptômes » et aux « gros faits ». De là, une nosographie qui, avec le recul des ans, peut sembler trop élémentaire, mais qui, en son temps, répondait à merveille aux besoins de l'enseignement. N'a-t-on pas la même impression chaque fois qu'on jette un regard en arrière sur les œuvres des grands précurseurs? Et il ne faut pas oublier que l'évolution des idées et des doctrines médicales a été, depuis lors, d'une déconcertante rapidité.

(1) Revue Neurologique, 51 août 1893

L'impulsion donnée par Charcot à l'étude des maladies nerveuses, n'en a pas moins été le point de départ de toutes les acquisitions ultérieures en neurologie. Si puissante avait été son influence, qu'après sa mort ses élèves résolurent d'unir leurs activités et leurs compétences pour conserver à la neurologie française son prestige dans le monde. La Société de Neurologie de Paris devint le prolongement de cette École de la Salpêtrière dont Charcot restait le créateur vénére. Rare exemple de solidarité entre les héritiers spirituels d'un grand Maitre, dont la pensée fécondante animait encore ceux qui l'avaient approché.

S'il est juste de reconnaître que le sort a comblé Charcot en lui accordant successivement les titres, les honneurs, la fortune, et, de son vivant même, la gloire, on peut affirmer qu'aucun de ces avantages ne lui serait échu sans ce labeur incessant, dont il a donné des preuves journalières, depuis sa prime jeunesse jusqu'aux derniers jours de sa vie. Il fut vraiment de ceux chez qui les éclairs de génie jaillissent sous l'action ininterrompue d'une patience qui ignore le renoncement. Nul doute aussi que les aptitudes artistiques dont il était doué aient largement favorisé ses découvertes cliniques.

A l'apogée même de sa renommée, il n'a cessé de conserver son goût de la simplicité et de la mesure, ainsi que cette sagacité critique qu'il appliquait à ses propres travaux. Il s'était constitué une philosophie, sans doute un peu morose, parce qu'elle était étayée sur la connaissance des misères humaines, mais encline à des élans d'indulgence que dissimulaient mal une timidité native.

La personnalité, la vie et l'œuvre de ce grand médecin forment un tout harmonieux d'une qualité rare, où l'intelligence et le savoir vont de pair avec la probité. Une telle rencontre fait honneur à la science française. Charcot, en terminant l'éloge de son ami Vulpian, à l'Institut, s'était écrié : « Seule durable et seule équitable est la postérité; elle recueillera pieusement le nom du savant et le consacrera par un souvenir glorieux | »

Nulle épitaphe ne saurait mieux convenir à Charcot lui-même.

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