Jean Michel de Pierrevive, premier médecin de Charles VIII
Le samedi matin, 1 2 août 1 486, le gouverneur de la bonne ville d’Angers fit appeler chez lui le maire, le lieutenant maître Pierre Guiot, le juge de la Prévôté, le maître d’école, l’élu Me Jehan Bernart, Me Jehan Muret, sieur de la Bégaure, Jehan AllofF, et Jehan Ferrault, gardes de la monnoie , Jehan Bourgeolays, Jehan Lepage, et le grainetier Jehan Barrault. Il s’agissoit d’une très-grosse affaire : de la représentation du Mystère de la Passion , qui devoit avoir lieu le dimanche, 20 du même mois, et il étoit urgent de pourvoir à la garde et à la sûreté de la ville. Il fut en conséquence décidé entre autres choses :
Que durant la représentation, on ne laisseroit ouverte qu’une porte de la ville, et que les clefs des autres portes resteroient entre les mains du « cognoistahle » , qui pourroit les ouvrir, s’il le jugeoit convenable, jusqu’à neuf heures;
Qu’à chaque porte on mettroit vingt hommes de gardes bien armés ;
Que vingt-cinq autres soldats, « habillés à guerre », parcouroient la ville, accompagnés du gouverneur, « pour obvier aux inconvénients des crocheteurs et autres mauvaises gens; »
Qu’il seroit défendu à tous les hôteliers de la ville et des faubourgs, de recevoir chez eux aucun habitant de Brissac, « où il y a peste ; »
Que pendant le mystère, on tendroit des chaînes dans les rues, et que les clefs en seroient remises au maire (l).
(1) Arch. de la mairie d’Angers; Invent, publié par M. Célestin Port.
La représentation eut lieu. Elle dura quatre jours. On avoit fait construire au bas de la place aux Hallés, quatre échafauds à trois étages, et un cinquième qui n’en avoit que deux. Tout ce grand bâtiment étoit couvert en ardoises. Le paradis étoit en forme de trône orné de réseaux d’or, au milieu duquel Dieu étoit assis, représenté par Pierre Turpin, doyen de Montaigne et chanoine de Saint-Martin; l’enfer étoit placé sur le devant du théâtre, mais on n’en voyoit que la porte qui avoit la forme d’une grande gueule de dragon. Le premier jour, avant de commencer, on célébra une grande messe au milieu du parterre. Quatre-vingtsept acteurs parurent sur la scène pendant la première journée, cent dans la seconde, quatre-vingts dans la troisième, et cent cinq dans la quatrième, sans compter les figurants juifs, diables, soldats et autres personnages. «La population entière, dit M. le comte de Quatrebarbes (1), se porta à ce drame immense qui commençoit à l’étable de Bethléem, et finissoit sur le calvaire. L’enthousiasme fut tel que le chapitre de Saint-Maurice se vit forcé de changer les heures du service divin. Moines, chevaliers et bourgeois, prêtres et fidèles, tous accoururent chercher à ce magnifique spectacle ces grandes émotions de l’âme devant lesquelles les sensations du drame ordinaire et de la tragédie restent froides et glacées. Les trois personnages de la sainte Trinité, les anges, les démons, la Vierge, les saintes femmes et les apôtres, Anne, Caïphe, le roi Hérode, Pilate et ses soldats, des juges iniques, un peuple en furie, paroissent tour à tour sur la scène qui prend des dimensions colossales. >»