PASSAGE CHOISEUL, 27-3 I
A Messieurs les Directeurs de Théâtre
Messieurs,
(gJ?^?^^W ^'^'^^ tnanière d'Epître dêdicatoire vous revient de droit.
Ce portrait]de Jean Monnet s' accroche de soi-même à votre mur. C'est un portrait de
famille.
Jusqu'à ce jour. Vidée d'écrire l'histoire
d'un directeur de théâtre d'il y a cent ans
V[ • A MESSIKÎJUS LKS DIRKCTEURS
n'était venue à personne, que je sache; et, pour la justifier, il fallait à V objectif de fauteur un type de relief asse\ puissant pour intéresser MM. les impresarii de la génération présente. Monnet nC a paru propre à cette expérience, et je Vai tentée.
En France, la vie des hommes de théâtre, comédiens, poètes ou directeurs, a été longtemps si tourmentée, si en dehors des mœurs communes, que les légendes de ces existences nomades forment presque un genre de littérature à part. A ce genre artificiel, sans doute, mais oii Von rencontrée parfois de V original et de Vimprévu, se rattachent, cote à cote avec le Roman comique et les Aventures de Dassoucy^ les Mémoires que Monnet put intituler avec raison Supplément au Roman comique.
Chei Monnet, comme che^ Scarron et Dassoucf, la place dlioîineur est à ces éternels incidents d'' hôtelleries, de châteaux et d'abbayes, à ces inépuisables et faciles histoires de moines
DF. Tm':ATPK VII
ventrus et de chambrières dodues y qui émaillent les autobiographies des comédiens d'' autre fois : comédiens malgré eux ! ceux-là, et par destination : sur le grand chemin comme sur les planches y forcés de jouer constamment un rôle, d'esquisser perpétuellement une grimace, se roidissant contre une condition désavantageuse, et surmontant la puissance des préjugés par la victorieuse action de leur gaieté,
Uart du comédien n'étant point considéré comme un métier régulier, toute troupe en voyage côtoyait de prés V état de vagabondage, et se heurtait à chaque détour de la route à l'intolérance des lois; et cela, sans raison morale bien définie, mais seulement en mémoire de quelque poudreux article de concile, rédigé par un théologien pudibond. Et puis, Farmonce d'une représentation théâtrale n'^attirait pas toujours asse:{ de monde pour subvenir aux frais de la société : il fallait bien sortir du prograjnme. C'est alors qiCon se laissait aller jusqu^à dire la bonne aventure, à faire de la divination, à pronostiquer ; on passait
vin A MESSIEURS LES DIRECTEURS
bientôt pour gens de Bohême ou d'Egypte, et les édits royaux ne parlaient de rien moins que de roue, de hache ou de hart.
Pas plus que leurs subordonnés, les chefs de troupe ne trouvaient grâce devant ce farouche ostracisme. Ils n'étaient point, comme aujourd'hui, des banquiers à qui les artistes apportent en dépôt le capital de leurs talents. Ils mêlaient leur aile à ce grand vol de moineaux francs qui s'abattait dans les granges de nos bourgs cossus, logeant et mangeant che\ Vhabitant, sans songer à ce magnifique étalage de cravates blanches connu sous le nom de Société des artistes dramatiques, et peuplé de présidents, de syndics, de commissaires, voire de trésoriers, avec des bureaux élus et renou velés selon d'inéluctables statuts.
Mais quel est V astringent asseï fort pour contenir le levain de la satire gauloise ?
Il n''a pas fallu moins de trois siècles aux gens de théâtre pour conquérir la place qu'ails occupent aujourd'hui dans le mo?ide : aussi les