VI INTRODUCTION
Brissot, des Phélippon-Roland, des Faache-Borel que j'interpelle ici ; c'est vous aussi Georges Duval , Lamartine , D.-F. Arago , Paul Lacroix, Michelet , Victor Hugo, Chèron de Villiers, Maxime du Camp, que je dénonce à la postérité comme plagiaires et complices des plus lâches calomniateurs.
F. CHEVREMONT,
Le bibliographe de J.-P. Marat.
L'Ami du Peuple
Les Mara, car telle est la véritable orthographe de ce nom , que l'Ami du peuple et une sœur , dont il sera parlé ci-après , ont francisé en y ajoutant un t , étaient d'origine espagnole et vinrent s'établir à Cagliari en Sardaigne, on ne sait à quelle époque. L'un d'eux, le docteur Jean Mara, appelé par erreur Jean-Paul dans un acte que nous produirons tout à l'heure, ayant abjuré le catholicisme, fut obligé de se retirer à Genève, où il exerça la médecine ; il y fut reçu habitant le 10 mars 1 741 , et épousa une genevoise, M110 Cabrol. Mais il ne séjourna pas longtemps à Genève , et vint s'établir à Boudry , dans le comté de Neufchâtel ; il y habitait au bas de la ville une maison modeste, d'antique apparence, que l'on voit encore aujourd'hui (1)
(1) 5 août i856, date où M. Félix Bovet, bibliothécaire à Neufchâtel, publia dans Le Quérard cette intéressante notice, que nous reproduisons par extraits, en faisant disparaître les petites amertumes de la passion politique, et en y ajoutant quelques faits complémentaires.
entre l'auberge du Lion-d'Or et le bureau de la Pféfecture. C'est là que naquit son fils aîné, qui devint plus tard le conventionnel Marat.
On lit dans le registre des baptêmes de la paroisse de Boudry , tenu alors par Jean-Jacques Sandoz , pasteur dudit lieu :
« Jean-Paul Mara, Jils de Monsieur Jean-Paul Mara, prosélyte de Cagliari en S ar daigne , et de Madame Louise Cabrol, de Genève, est né le 24 may, et a été batisé le 8 juin 1743 ; n'ayant point de parrain et ayant pour marraine Madame Cabrol , gratid'mère de l'enfant. »
Son frère puîné , Henri Mara , né en 1 745 , fit en Russie une carrière assez brillante , sous le nom de Monsieur de Boudry; il y fut professeur dans une école militaire impériale , avec grade de colonel.
L'aînée des sœurs , Marie , naquit aussi à Boudry , en 1746.
Une autre sœur , Albertine , dont la mémoire s'identifie avec celle de Marat, serait, selon l'état civil dont il va être parlé, née à Genève en 1758, mais plus probablement à Boudry , où est né aussi le cinquième et dernier enfant. Aussitôt après la mort de l'Ami du peuple et cédant aux pressantes sollicitations de Simonne Evrard , veuve Marat , qu'elle ne quitta plus, Albertine vint se fixer à Paris , où elle mourut célibataire le 29 octobre 1841 , ainsi qu'il résulte de l'état civil extrait des registres des actes de décès du neuvième arrondissement de Paris , à cette époque.
Le dernier enfant , nommé Jean-Pierre , naquit à Boudry le 23 janvier 1767, issu en légitime mariage de Jean Mara, reçu habitant de Genève le 10 mars 1 741 , et de Louise Cabrol , devint habile fabricant d'aiguilles
de montres et de compensateurs , s'établit à Genève , où la nouvelle de la mort tragique de Y Ami du peuple lui parvint. Ce Jean-Pierre Mara , selon M. F. Bovet, serait mort à Carlsruhe , vers 1 846 , à l'âge de 80 ans environ. C'est de ce dernier fils que descendent les représentants actuels de cette famille (1).
A voir les sottises et les turpitudes que l'aveuglement et la fureur des antagonistes de Jean-Paul Marat ont publié jusqu'à ce jour pour souiller sa mémoire , on s'étonne qu'ils ne l'aient pas encore calomnié jusque dans le sein de sa respectable mère. Mais la calomnie veillait dans l'ombre au berceau de l'enfant. Un certain Fauche-Borel, qui a laissé des mémoires, dit, à propos de l'insurrection où les bourgeois de Neufchâtel firent justice de l'avocat général Gaudot, avoir vu J.-P. Marat, encore enfant, exciter un ramas de petits furieux à des violences pour lesquelles ses faibles mains étaient encore impuissantes.
Ce trait aurait vraiment manqué à l'histoire de Marat , et on n'hésiterait pas à y croire , pourvu , écrit le judicieux M. F. Bovet, pourvu qu'il fût vraisemblable. Mais le meurtre de Gaudot eut lieu en 1768, et à cette époque-là , cet enfant , ce chef imberbe , ce petit cannibal qui excitait ses camarades à des violences pour lesquelles ses faibles mains étaient impuissantes, était un homme de vingt-cinq ans, qui depuis
(1) L'état civil que nous donnons de Jean-Pierre Mara résulte d'une requête adressée par lui au Comité provisoire d'administration de la ville et république de Genève, en date du 19 juillet 1793, dont l'original est aux Archives nationales de France, section administrative. — Cote F 7. 4385. — Pièces relatives à l'assassinat de Marat. — 182e carton.
Voir pour la reproduction nos documents justificatifs, n> 1.
longtemps avait quitté le foyer paternel et parcourait , pour s'instruire, les principales contrées de l'Europe. Depuis longtemps, en effet, car depuis l'âge de seize ans J.-P. Marat était maître absolu de sa conduite.
Laissons pour ce qu'elle vaut cette calomnie prématurée et voyons ce que Marat lui-même nous a appris de ses premières années.
« — Né avec une âme sensible , une imagination de feu , un caractère bouillant , franc , tenace ; un esprit droit , un cœur ouvert à toutes les passions exaltées et surtout à l'amour de la gloire , je n'ai rien fait pour altérer ou détruire ces dons de la nature , et j'ai tout fait pour les cultiver.
« Par un bonheur peu commun , j'ai eu l'avantage de recevoir une éducation très-soignée dans la maison paternelle, d'échapper à toutes les habitudes vicieuses de l'enfance qui énervent et dégradent l'homme, d'éviter tous les écarts de la jeunesse, et d'arriver à la virilité sans m'être jamais abandonné à la fougue des passions -, j'étais vierge à vingt-et-un ans, et déjà j'étais depuis longtemps livré à la méditation du cabinet.
« La seule passion qui dévorait mon âme était l'amour de la gloire ; mais ce n'était encore qu'un feu qui couvait sous la cendre.
« C'est de la nature que je tiens la trempe de mon âme , mais c'est à ma mère que je dois le développement de mon caractère ; car mon père n'aspira jamais à faire autre chose de moi qu'un savant. Cette femme respectable , dont je déplore encore la perte , cultiva mes premiers ans ; elle seule fit éclore dans mon cœur la philanthropie, l'amour de la justice et de la gloire : sentiments précieux, bientôt ils sont devenus les seules passions
qui dès lors ont fixé les destinées de ma vie. C'est par mes mains qu'elle faisait passer les secours qu'elle donnait aux indigents, et le ton d'intérêt qu'elle mettait en leur parlant m'inspira celui dont elle était animée.
« L'amour des hommes est la base de celui de la justice ; car l'idée du juste ne se développe pas moins par le sentiment que par la raison. J'avais déjà le sens moral développé à huit ans ; à cet âge, je ne pouvais soutenir la vue des mauvais traitements exercés contre autrui , l'aspect d'une cruauté me soulevait d'indignation , et toujours le spectacle d'une injustice fit bondir mon cœur comme le sentiment d'un outrage personnel.
« Pendant mes premières années, mon physique était très-débile ; aussi n'ai-je connu ni la pétulance , ni l'étourderie , ni les jeux de l'enfance. Docile et appliqué, mes maîtres obtenaient tout de moi par la douceur. Je n'ai jamais été châtié qu'une fois, et le ressentiment d'une humiliation injuste fit en moi une si forte impression qu'il fut impossible de me ramener sous la férule de mon instituteur; je restai deux jours entiers sans vouloir prendre aucune nourriture. J'avais alors onze ans; on jugera de la fermeté de mon caractère par ce seul trait : Mes parents n'ayant pu me faire fléchir , et l'autorité paternelle se croyant compromise , je fus renfermé dans une chambre-, ne pouvant résister à l'indignation qui me suffoquait, j'ouvris la croisée et me précipitai dans la rue •, heureusement la croisée n'était pas élevée, mais je ne laissai pas de me blesser violemment dans la chute -, j'en porte encore la cicatrice au front.
« Les hommes légers qui me reprochent d'être une tête verront ici que je l'ai été de bonne heure ; mais ce qu'ils refuseront peut-être de croire, c'est que dès
mon bas-âge j'ai été dévoré de l'amour de la gloire ; passion qui changea souvent d'objet dans les diverses périodes de ma vie , mais qui ne m'a jamais quitté un instant. A cinq ans j'aurais voulu être maître d'école -, à quinze ans professeur ; auteur à dix-huit ; génie créateur à vingt.
« Voilà ce que m'a fait la nature et les leçons de mon enfance ; les circonstances et les réflexions ont fait le reste.
« J'étais réfléchi à quinze ans, observateur à dix-huit, penseur à vingt-et-un. Dès l'âge de dix ans j'ai contracté l'habitude de la vie studieuse ; le travail de l'esprit est devenu pour moi un véritable besoin , même dans mes maladies, et mes plus doux plaisirs je les ai trouvés dans la méditation. »
Il y a tout lieu de croire que ce fut en France que Marat vint parfaire ses études médicales ; mais ce que nous savons de source certaine , incontestable , et nous le démontrerons bientôt, c'est que ce n'est ni à Montpellier, comme l'assure l'historien Villiaumé (i), ni ailleurs en France que Marat fut reçu docteur en médecine, qualité tant contestée par l'historien Michelet(2).
Ce fut vers le midi de la France que Marat se rendit d'abord. Après un séjour dont nous ne saurions préciser la durée , nous constatons d'après Marat lui-même (3) sa présence à Toulouse, à Bordeaux où, pendant deux années, il cultive simultanément les
(i) Histoire de la Révolution française , édition in-8», t. I", p. i83.
(2) Croyant se justifier, Michelet dit n'avoir pu vérifier le fait. A défaut de diplôme, il est constaté au titre de tous les ouvrages scientifiques de Marat, et à YAlmanach royal de 1779 à 1786.
(3) Dans son ouvrage sur YHomme.
sciences , la médecine , la littérature , la philosophie et la politique.
Marat se trouvait donc en France dans le temps où La nouvelle Héloïse de Jean-Jacques préoccupait l'esprit public , à ce point de partager en deux camps les différents appréciateurs de ce roman. En fallait-il davantage à ce jeune ambitieux de gloire, à cette âme sensible, à cette imagination de feu, pour rêver lauriers et s'essayer comme tant d'autres dans le genre du roman de mœurs, si fort en vogue à l'époque. C'est alors, et sous l'empire de la renommée qui , partout en Europe, acclame l'auteur de La nouvelle Héloïse, que Marat, alors âgé de dix-huit ans , entreprend , sous la facture de Lettres polonaises (i), un roman de mœurs dont il ne parlera jamais et qu'il oublia bientôt et pour toujours dans la poussière de ses cartons.
Dès cette époque , la secte des philosophes matérialistes fit auprès de lui d'inutiles tentatives pour l'attirer dans son parti ; mais l'aversion qu'on lui avait inspiré ,
(i) Sauf la différence dans le mérite des ouvrages, les Lettres persanes , comme les Aventures du jeune comte de Potoivski, sont œuvres de jeunes auteurs.
Le roman posthume de Marat parut pour la première fois, en 1847, dans le Musée littéraire du journal Le Siècle , et sous le titre : Aventures du jeune comte Potowski. Il fut réédité in extenso en deux volumes in-8°, sous le titre assez singulier : Un roman de cœur. Pour tout ce qui concerne la bibliographie de ce roman , voir : Marat , Index du bibliophile, etc., pages 3i à 33.
On attribue à Marat un autre roman inédit , mais purement philosophique, sous le titre : Lettres polonaises. Grâce à l'obligeante communication de M. Gabriel Charavay, nous possédons par nombreux extraits la substance de cet ouvrage que nous déclarons, une fois de plus, n'être point de Marat, lors même qu'il serait signé. Rien de plus illogique que d'attribuer à Marat, essentiellement spiritualistc , ses ouvrages en font foi , un roman si empreint de matérialisme qu'on le croirait de la plume du baron d'Holbach.
dès l'enfance, pour leurs principes, l'éloigna pour toujours de leurs assemblées et le garantit de leurs funestes leçons. C'est lui-même qui l'a dit. C'est que , comme J.-J. Rousseau, s'il reconnaissait l'existence d'un être suprême, il rejetait toute révélation et tout sacerdoce.
Au résumé , avec une âme sensible , un cœur ouvert à toutes les passions exaltées et surtout à l'amour de la gloire, doué d'une aptitude extraordinaire pour l'étude , studieux dès l'enfance à ce point de n'en partager ni les frivolités ni les jeux ; poussé dans les sciences par un père qui aspirait à faire de son fils un savant , élevé au milieu d'un pays libre à une époque où la philosophie préparait les grandes réformes révolutionnaires , tout semble s'être rencontré dans cette nature d'élite pour doter la science d'un nouveau disciple et la politique d'un vulgarisateur éminemment logique des principes constitutionnels que le XVIIIe siècle travaillait avec ardeur à faire germer dans le domaine public. Le besoin d'observer , d'étudier , de connaître par lui-même le jeu des passions humaines , le droit public et les lois des diverses nations le pressent de visiter les principaux Etats de l'Europe. Après plusieurs années employées à ses études , de Paris , Marat passe à Londres, qui deviendra pour lui, à plusieurs reprises, le siège favori de ses longues excursions. De Dublin , où il séjourne une année, il passe à Edimbourg. Après cette exploration à travers la Grande-Bretagne , Marat quitte l'Ecosse et fait voile pour la Hollande , où il visite tour à tour La Haye , Utrecht , Amsterdam , et revient à Londres.
Depuis son départ de Boudry , en 1759, quatorze années se sont écoulées durant lesquelles Marat a mis le temps à profit. Comme politique , la tyrannie qui
régnait dans la plupart des Etats de l'Europe, lui a inspiré un ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre les peuples -, comme savant , il a profité des lumières de ses devanciers , hanté les plus illustres savants de l'Europe , entretenu des relations scientifiques avec les principales Académies, celles de Londres , Berlin , Stockholm , Pétersbourg , Madrid , Paris, Dijon, etc. ; par ses profondes études et son aptitude toute particulière pour les hautes sciences, il a pu , comme l'universalité des savants , reconnaître le génie chez Benjamin Franklin, mais plus perspicace que ses devanciers et ses contemporains , constater à côté du génie chez Newton de graves erreurs en physique -, comme docteur en médecine, son diplôme en fera foi ; il se montre maître très-distingué dans toutes les branches de cette science qu'il exerce en physicien , c'est-à-dire en homme versé dans la connaissance de la nature , ce qui lui donne la rapidité du coup d'ceil et la sûreté du tact qui lui vaudront bien des succès multipliés , et qui le feront un jour surnommer le médecin des incurables. Notons, en passant, qu'il excellait dans la curation des maux d'yeux , où sa science de l'optique lui venait grandement en aide. C'est lors de son séjour en Angleterre qu'il publia :