NOTICE
De la Révolution, Marat fut la logique, et Danton la plastique.
MARAT, l'Ami du peuple, aux braves Parisiens, de ITmprimerie de Feret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame, est un Placard grand in-folio piano à trois colonnes; et comme six, sur sept déjà réédités in-octavo, il ne porte point de date, mais rien de plus facile pour la préciser.
Ce Placard a été imprimé dans la nuit du 25 au 26 août, aussitôt la réception, à Paris, de Fannonce de la reddition de Longwy ; conséquemment, il porte la date du 26 août 1792.
Voyons les faits :
Depuis la conquête du peuple, au 10 août 1792, les événements politiques sont si graves, si nombreux, si absorbants, que l'ami du peuple trouve à peine le temps de donner un numéro tous les deux
OU trois jours. C'est dans ces conjonctures qu'arrive la première nouvelle de la reddition de Longwy.
Au milieu de Tagitation causée à Paris par les menées des traîtres de l'Assemblée nationale et des ministres, de ceux du Département, de la Municipalité, des Justices de paix et de TÉtat-major parisien pour soustraire au Tribunal révolutionnaire les fauteurs et les complices de la journée du 10 août 1792, on apprend à Paris, le 26 au soir, la capitulation honteuse de Longwy. Aussitôt, un cri de douleur et d'indignation s'élève de toutes parts. Comment se fait-il que l'ennemi se soit si promptement emparé d'une place qui devait être pour lui un obstacle redoutable ? Il est aisé de percer ce mystère.
A la nouvelle de cette lâche trahison, Marat, Deforgues, Leclerc, Duffort et Cailly sont adjoints sans délai au Comité de salut public de la Commune révolutionnaire, qui ordonne la fermeture des barrières, le désarmement et l'incarcération des suspects.
On devine déjà d'où partait l'impulsion. En voici la preuve :
Le 26 août 1792, au matin, partout sur les murs de Paris s'étalent des affiches que des foules fiévreuses et agitées Usent et commentent. C'est un appel suprême au peuple parisien contre les despotes coalisés ; c'est la voix de l'ami du peuple qui se fait entendre :
« Mes chers concitoyens, les hordes nombreuses des despotes conjurés s'avancent contre nous, la patrie est prête à succomber sous leurs coups
C'en est fait de nous pour toujours,
si aujourd'hui même tous les amis de la liberté, tous les gardes nationaux, tous les braves sans-culottes exercés au maniement des armes ne se font inscrire dans les places publiques pour marcher contre l'ennemi; si tous ceux qui refuseront de marcher ne remettent leurs armes à leurs frères prêts à combattre; si tous les chevaux disponibles dans la capitale ne sont pris pour armer une troupe légère ; si toute la gendarmerie n'a ordre de mjircher; si le Ministre de la guerre ne fait sans délai occuper les hauteurs qui dominent Paris et travailler à les mettre en état de défense...
« Que dès ce soir tous les citoyens soient sommés par la Commune, sous peine de mort, d'apporter les armes qui ne servent pas à leur équipement; que dès ce soir des commissaires soient nommés pour faire des recherches inquisitoriales dans toutes les maisons suspectes; que dès ce soir la Commune nomme trois commissaires éclairés et fermes pour veiller au salut public; que dès ce soir tout armurier, fourbisseur, coutelier et serrurier, ait ordre de fabriquer, en public et sans relâche, des piques et des poignards... »
Sous l'influence du Comité de salut public de la Commune révolutionnaire et subjuguée par l'élan patriotique des Parisiens, l'Assemblée dite nationale essaie en vain de réagir; sur la proposition du girondin Guadet, un décret en date du 3o dissout le Conseil général de la Commune de Paris, tout en déclarant qu'il a bien mérité de la patrie.
Mais l'ennemi, qui a franchi nos frontières, s'a-
vance sur Verdun \ encore quelques étapes et ils sont au cœur de la France.
Le peuple soulevé oblige l'Assemblée traîtresse à rapporter son honteux décret. C'en est fait de son prestige : c'est la Commune révolutionnaire qui a déchaîné le patriotisme, c'est la Commune qui sauvera la France. Il faut, dit alors le patriote Danton, ministre de la Justice,
« Il faut que ceux qui sont armés volent aux frontières. Comment les peuples qui ont conquis leur liberté l'ontiis conservée? Ils ont volé à l'ennemi et ne l'ont point attendu. Que dirait la France si Paris, dans la stupeur, attendait l'arrivée des ennemis? »
Le 2 septembre, Verdun, à son tour, tombe au pouvoir de Tennemi en présence du roi de Prusse.
Danton reparaît à la tribune et, fort de son patriotisme et du salut public, fait décréter, par Tindigne Assemblée, toutes les mesures prescrites par Marat, l'ami du peuple, dans son affiche : Aux BRAVES Parisiens, et adoptées par le Comité de salut public de la Commune, dont la proclamation tapisse déjà les murs de Paris :
«Aux armes!... citoyens... Aux armes! l'ennemi esta nos portes.
« Le Conseil général arrête :
« 1° Les barrières seront à l'instant fermées;...
« 2° Tous les chevaux en état de servir à ceux qui se rendent au» frontières seront sur-le-champ requis;
« S*» Tous les citoyens se tiendront prêts à marcher au premier signal;
« 4* Tous les citoyens qui, par leur âge ou leurs infirmités, ne peuvent marcher en ce moment, déposeront leurs armes à leur section, et on armera ceux qui se destinent à marcher aux frontières;
« 5° Tous les hommes suspects ou qui, par lâcheté, refuseraient de marcher, seront à l'instant désarmés;
« 6" Vingt-quatre commissaires se rendront sur-lechamp aux armées pour leur annoncer cette résolution, et dans les départements voisins pour inviter les citoyens à se réunir à leurs frères de Paris et marcher ensemble à l'ennemi;
« 7° Le Comité militaire sera permanent;...
« 8° Le canon d'alarme sera tiré à l'instant, la générale sera battue dans toutes les sections pour annoncer aux citoyens les dangers de la patrie. »
Après cela, ou entre temps, que sous Tinfluence de Danton et de Paris en armes la cohue des indignes représentants décrète : Peine de mort contre quiconque parlera de se rendre à l'ennemi; qu'elle décrète aussi une levée immédiate de trente mille hommes dans Paris et les environs, et légalise enfin toutes les mesures de salut public prises par la Commune révolutionnaire, elle n'aura fait, par sa condescendance, que justifier sa couardise et son indignité. Dans leur rage vindicative, ces piètres hommes d'État, qui n'avaient su rien faire pour sauver la patrie, n'oublieront pas de venger leur impuissance en plaçant la députation de Paris, et Marat tout particulièrement, sous le glaive de leurs basses vengeances. Dans la séance à jamais mémorable du 25 septembre 1792, ils accuseront de triumvirat Danton, Robespierre et Marat. Les
deux premiers se disculperont en sacrifiant l'ami du peuple ; mais, seul, Marat, par la puissance de sa logique, triomphera dans la Convention nationale, sauvera la députation de Paris, et avec elle ceux-là mêmes qui l'avaient si lâchement abandonné.
Nous avons dû entrer dans cet exposé historique pour justifier par les faits et les actes le patriotisme éclairé de Marat, Tami du peuple, comme aussi son influence comme administrateur-adjoint au Comité de salut public de la Commune de Paris durant les grands événements politiques qui s'accomplirent sous rinfluence de la reddition de Lortgvi^y et la prise de Verdun. Sous ce rapport, ce nouveau Placard, qui, par sa date, devient le premier de tous ceux connus et publiés, est un document de la plus haute importance, tant au point de vue des principes politiques de l'ami du peuple, de la lacune qu'il vient combler dans les numéros de son journal, que de la lumière dont il vient éclairer notre histoire révolutionnaire. Avant cette découverte bibliographique, l'influence de Marat au Comité de salut public était conjecturale, aucun document ne s'étant révélé pour faire preuve authentique; désormais, le doute n'est piîù s possible.
Ainsi, cet élan patriotique de tout un peuple se levant spontanément au su de la patrie en danger pour repousser l'invasion barbare de l'Europe coahsée contre la France; ces enrôlements volon-
taires, sublime épopée qui a fait et fera éternellement l'admiration des nobles coeurs et celle des générations à venir ; ces places publiques subitement transformées en ateliers pour forger des glaives vengeurs, et toutes ces grandes mesures qui rendirent au peuple la confiance, assurèrent le
salut public, et sauvèrent la patrie
C'est Marat, l'ami du peuple, qui
en a été le génie inspirateur.
L'histoire est à refaire.
F. GHEVREMONT,
Le Bibliographe' de Marat.
5 3 74. — Paris, imprimerie Jouaust.
MARAT
L'AMI
DU
PEUPLE AUX BRAVES PARISIENS
26 août 1792.
MARAT
L'AMI
DU
PEUPLE AUX BRAVES PARISIENS
MES chers concitoyens, les hordes nombreuses des despotes conjurés s'avancent contre nous, la patrie est prête à succomber sous leurs coups; dans quinze jours elle ne sera plus, nous-mêmes aurons disparu du nombre des vivants si nous ne suspendons à l'instant toutes nos haines, si nous n'ajournons toutes nos dissensions et si nous n'imposons silence à toutes les petites passions pour nous réunir contre l'ennemi commun, prendre enfin de grandes mesures et sauver nos maisons du pillage, nos femmes et nos filles de la brutalité d'une soldatesque féroce, nos enfants du joug honteux de l'esclavage et nos vies du fer des assassins.
C'est l'Ami du peuple qui vous en conjure à genoux; c'est lui qui, le premier, veut vous donner l'exemple de la résignation civique. N'en doutez plus : c'en est fait de nous pour toujours si aujourd'hui même tous les amis de la liberté, tous les gardes nationaux, tous les braves sans-culottes exercés au maniement des armes ne se font inscrire dans les places publiques pour marcher contre l'ennemi ; si tous ceux qui refuseront de marcher ne remettent leurs armes à leurs frères prêts à combattre -, si tous les chevaux disponibles dans la capitale ne sont pris pour armer une troupe légère ; si toute la gendarmerie n'a ordre de marcher ; si le Ministre de la guerre ne fait sans délai occuper les hauteurs qui dominent Paris et travailler à les mettre en état de défense, s'il n'envoie sur-le-champ des hommes de l'art tracer un camp dans la position la plus propre à arrêter l'ennemi.
Que dès ce soir tous les citoyens soient sommés par la Commune, sous peine de mort, d'apporter les armes qui ne servent pas à leur équipement; que dès ce soir des commissaires soient nommés pour faire des recherches inquisitoriales dans toutes les maisons suspectes ; que dès ce soir la Commune nomme trois commissaires éclairés et fermes pour veiller au salut public; que dès ce soir tout armurier, fourbisseur, coutelier et serrurier, ait ordre de fabriquer en public et sans relâche des piques et des poignards.
Au nom de la hberté, de la patrie, de l'huma-
nité, et pour le salut de vos femmes, de vos enfants, des générations à venir, du genre humain et de vous-mêmes, mes chers concitoyens, prêtez l'oreille à la voix de votre fidèle ami, et unissez-vous pour sauver la chose publique.
C'est en vain que ceux d'entre vous qu'a favorisé la fortune essayeraient de s'isoler, de se cacher et de rester dans l'inaction : Paris sera livré au pillage et leurs maisons seront dévastées de préférence. Le soin de conserver leurs biens et leurs vies ne leur laisse d'autre parti à prendre que de se réunir à leurs frères et de combattre avec eux. Que dès aujourd'hui tout citoyen prêt à combattre pour la patrie soit entretetenu aux frais de la nation.
Vous le dirai-je, mes chers amis, peut-être serez-vous enfin forcés, pour sauver le peuple, de nommer un triumvirat d'hommes les plus éclairés, les plus intègres et les plus intrépides, qui concerteront toutes leurs mesures dans un Conseil composé des patriotes les plus judicieux et les plus purs.
Ne vous effrayez pas des mots, ce n'est que par la force que l'on peut parvenir à faire triompher la liberté et assurer le salut public. Pour garant de leur bonne conduite, il suffit que les dépositaires de l'autorité nationale n'aient de pouvoir que pour écraser les ennemis de la Révolution, sans en avoir aucun pour opprimer leurs concitoyens, et que leur mission cesse à l'instant où l'ennemi ne pourra plus se relever. Vous avez souffert tant de
siècles que des maîtres insolents exercent sur vous un empire arbitraire pour vous perdre, refuserezvous aux plus vertueux de vos frères le même empire pour vous sauver? Pour contenir les ennemis du dedans, il suffira de leur opposer des poignards.
De l'imprimerie de Feret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame.