‹ Jean Perréal dit Jean de Paris: peintre de Charles VIII, de Louis XII et deChapitre 21 sur 25 · Lettre citée de Louis XII. Nouvelle citée de YHeptaméron · texte numérisé non relu

Lettre citée de Louis XII. Nouvelle citée de YHeptaméron

quoique peintre, Perréal abandonne autant qu'il peut à Bourdichon les décorations de bannière, si recherchées en Italie, et même les enluminures à la française, dès qu'il s'agit de paysages ou de batailles ; il décline, à plus forte raison, la commande d'un vrai tableau pour le marquis de Mantoue. D'autre part, ses dessins d'ornementation trahissent, encore sous le ciseau de Colombe, une main extrêmement fine et minutieuse. Les petits I et K du Chamfleury l de Geoffroy Tory, qu'il nous faut bien citer malgré leur peu d'importance et l'exactitude contestable du rendu, nous montrent deux études d'hommes nus, enserrés toujours dans un petit médaillon qu'on dirait destiné à une ciselure. Il résulte clairement, ce nous semble, de la concordance parfaite de ces constatations, que Perréal représente un art particulier, qui s'écarte, à la fois, des enluminures proprement dites du moyen âge et du grand art

i. Paru en i52g, à l'enseigne du Pot cassé.

italien. Il fut le Christophe Colomb de nos miniaturistes du xvni c et du xix c siècles, et, à cet égard, s'il connut des émules ou des élèves, Louis XII a pu dire qu'il n'avait point de pareil.

Ce jalon posé, marchons plus loin, prenons en main les fils les plus ténus (puisque nous n'en avons pas d'autres).

Les dessins de deux têtes et d'une botte, qui se trouvent sur les registres de Lyon, nous prouvent, une fois de plus, l'esprit bizarre et un peu fantasque de notre artiste, qui se permet de griffonner de petites pochades jusque sur les augustes livres de comptabilité de la bonne ville de Lyon. Ce n'est qu'un coup de crayon, mais il est amusant, sans intention de style ni d'allure ; il cherche purement la vérité. Or, si l'on se rappelle l'apostrophe, souvent citée, où Jean Lemaire ' invite le « noble » Jamet (ou Jehannet, qu'il écrit « Jean Hay ») à venir « voir la nature » chez Jean de Paris, on

i . La Plainte du désiré.

trouve que Lemaire qualifie exactement les deux grands portraitistes contemporains : d'un côté, Jamet ou Janet Clouet, coryphée du genre « noble », c'est-à-dire l'homme classique et impeccable du grand faire, du haut style ; d'autre part, Jean de Paris, l'homme de la nature ',

i . L'école de Moulins fait une sensible part à la nature et au paysage. Autour d'Anne de France, on était virgilien, pastoral, à la façon du xvnr siècle. Le sire de la Vauguyon, François d'Escars (ms. fr., nouv. acq., 75, à la Bibliothèque nationale), nous affirme, par exemple, que la mort d'Anne fit couler bien des larmes :

£z champs, ez bois, en ville et en tous lez... Vous qui guardez les bestes en pâtures.

Près de couldriés, des chennes et oulmeaux, ...Dire devez, dans vos chalumeaux, Chanssons de pleurs...,

et ainsi de suite. Si, à Moulins, on aime l'antiquité, c'est à la façon de Perréal, sans l'exclusivisme courant, sans absorption : on cite les héros antiques, mais on les discute, on leur compare ceux du temps présent, selon la raison et non selon la légende. Ainsi La Vauguyon dira, en parlant de la mort de sa maîtresse :

En Vallère, en Virgille, ou Omère,

Ne lus jamais d'une plus grande perte, (fo 36 v°)

de caractère ombrageux, primesautier, brillant, spirituel '.

Jamet Clouet engendrera son admirable fils François, et une école dont on ne connaît malheureusement que quelques très rares spécimens originaux; froide et un peu impersonnelle, comme dit Lemaire, mais consciencieuse, extraordinaire d'habileté et de finesse, parfaite de pureté, de rectitude ; le peintre a vécu d'une vie nette, tranquille; simplement, sans clair-obscur et presque sans ombres, il présente de grands seigneurs et de grandes dames, dont les ors, les perles étincellent avec un brio étonnant, mais dont la physionomie est pleine de réserve; il les donne, comme il les a toujours connus, masques de cour, fins, pâles, où le sentiment, trahi plutôt qu'accusé, se perd dans une distinction suprême ; on les reconnaîtrait entre mille à leurs yeux clairs, à leurs bouches d'une

i. « Pour lui donner umbrage et esperitz. »

exquise finesse, à un modelé d'un fondu tout à fait étonnant.

A Lyon, bien au contraire, après Perréal, tourmenté, individuel, agissant, plein de cachet, nous rencontrerons cette lignée des Corneilles, que M. Bouchot nous a révélés, médiocres dessinateurs, mais de trait et d'esprit vifs, avant tout amis du relief et de l'individualité, amusants, bons vivants, très volontiers souriants '.

La descendance des deux écoles nous montre bien la portée du parallèle institué, un peu ironiquement, par Lemaire ; c'est quelque chose comme ce qu'on nomme, en Italie, l'école romaine et l'école florentine.

Ainsi, d'après tous ces indices, nous

i. Ajoutons que le miniaturiste attitré de la cour du comte d'Angoulôme à Cognac, qui était une sorte de dépendance de la cour de Moulins, Robinet Testard, présente avec Perréal une parenté frappante comme portraitiste, ainsi qu'on peut le voir par les portraits disséminés dans son Boccace (Bibliothèque nationale, ms. fr. 599).

devons chercher l'œuvre caractéristique de Perréal dans des manuscrits, sous forme de petits portraits-médaillons fortement individualisés, d'un genre peu usité en Italie.

Or, un célèbre manuscrit contient une série de sept petits portraits, qui répondent quelque peu à ce programme. C'est le livre de la Guerre gallique (traduction libre des Commentaires de César), exécuté pour François I er : ce livre se compose de trois volumes, actuellement dispersés, le tome I er au Musée britannique x , le tome II à la Bibliothèque nationale de Paris 2 , le tome III à Chantilly. La préface, que M. le baron de Noirmont a placée en tête de leur reproduction pour la Société des Bibliophiles français, nous dispense d'insister sur l'histoire de leurs vicissitudes. Chacun des précieux volumes a régulièrement reçu, d'un bout à l'autre, une illustration

i. Ms. harléien Ô2o5.

Page 1