SUITE DES DEBUTS DE JEANNOT ET DE M. ABEL
De tous les habitués, celui que Jean servait et entretenait avec le plus de plaisir était M. Abel, qui avait son cabinet particulier, et qui était servi tout particulièrement à cause de sa consommation régulière et largement payée.
Un jour, M. Abel le questionna sur Jeannot.
(c Est-il content chez son épicier? dit-il.
JEAN
Pas toujours, monsieur; la semaine dernière il était en colère contre un prétendu Anglais qui l'a fait promener et enrager, et qui n'était pas plus Anglais que vous et moi, monsieur. Son maître et les garçons se sont moqués de lui ; Jeannot s'est mis en colère, on l'a turlupiné, il s'est fâché plus encore; le patron l'a houspillé et taquiné; Jeannot leur a dit des sottises; le patron s'est fâché tout de bon ; il lui a tiré les cheveux et les oreilles, et l'a
renvoyé d'un coup de pied, avec du pain sec pour souper.
M. ABEL
Ah ! ah ! ah ! la bonne farce ! Et sait-on qui était ce faux Anglais?
JEAN
Non, monsieur; personne ne le connaît.
M. ABEL
Bon! il faudra tâcher de le retrouver, pourtant.
JEAN
Il vaut mieux le laisser tranquille, monsieur. Il n'a fait de mal à personne; il s'est un peu amusé, mais il n'y avait pas de quoi se fâcher.
M. ABEL
Tu n'en veux donc pas à ce farceur?
JEAN
Oh! pour ça non, monsieur!
M. ABEL
Allons, tu es un bon garçon; tu comprends la plaisanterie. Pas comme Jeannot, qui rage pour un rien. »
Peu de jours après, M. Abel se dirigea encore vers l'épicier de Jeannot; il n'avait pas la même apparence que les jours précédents; sur sa redingote il avait une blouse à ceinture, autour du visage un mouchoir à carreaux, sur la tête une casquette d'ouvrier et son chapeau à la main. Il tenait une grande marmite. Il s'arrêta devant l'épicier, entra et demanda, avec l'accent auvergnat : «: Du raichiné, ch'il vous plaît?