‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 16 sur 55 · LE SERGENT · texte numérisé non relu

LE SERGENT

Mais, monsieur, je ne sais pas si nous pourrons.

M. ABEL

On peut toujours! C'est si vite fait d'avaler une tasse et un petit verre. Je vous attends. »

Le sergent de ville sortit fort content, et rentra plus content encore amenant son camarade.

Pendant ce temps, Jean avait apporté, d'après l'ordre de M. Abel, deux autres tasses et du kirsch.

M. ABEL

Allons, messieurs, en place; je régale. »

Le second sergent fit une exclamation de surprise.

(( Comment, monsieur, encore vous? »

M. Abel le regarda.

« Tiens, c'est vous, sergent! »

Et, s'adressant au premier :

« Votre camarade et moi, nous sommes de vieux amis ; il m'avait pris au collet comme voleur chez un épicier, il y a quelque temps, et je l'ai régalé d'un café.

PREMIER SERGENT

Voleur! voleur! Et tu as laissé aller monsieur?

M. ABEL

C'est que j'étais un voleur pour rire; soyez tranquille, votre camarade est un brave des braves : il ne manquera jamais à son devoir; il arrêterait plutôt dix innocents que de relâcher un seul coupable! »

Les sergents rirent de bon cœur.

« Monsieur est un farceur, dit le premier sergent; mais il faut tout de même prendre garde, monsieur : il y en a parmi nous qui n'aiment pas qu'on les mystifie, et qui pourraient bien, par humeur, vous emmener au poste.

M. ABEL

Eh bien! le grand malheur! Je régalerais le poste! Je le griserais! Je lui ferais faire la manœuvre ! Ce serait charmant !

DEUXIÈME SERGENT

Et la correctionnelle au bout de tout ça, mon sieur?

« Pour le soldat, c'est pis encore : le cachot et le code militaire.

168 JEAN QUI GROGXE

M. ABEL

Nous n'irions pas si loin, sergent! Je connair mon code, et je sais jusqu'où on peut aller. Allons, au revoir, sergents! et au café c'est plus agréable que le poste; et c'est toujours moi qui régale. »

Les sergents remercièrent et sortirent.

PREMIER SERGENT

On voudrait avoir tous les jours affaire à des gens comme cet original!

DEUXIÈME SERGENT

Oui, mais quel farceur! Cette idée de nous régaler. Il est bon garçon tout de même.

« Je crois bien que c'est lui qui a fait l'autre soir la farce du concert chez l'épicier. D'après ce qu'en disait l'épicier, ce devait être lui.

DEUXIÈME SERGENT

Et quand ce serait lui, il n'y a pas eu grand mal.

PREMIER SERGENT

Ma foi! il les a tous mis sens dessus dessous. L'épicière s'est trouvée mal; les femmes criaient. C'était une vraie comédie.

DEUXIÈME SERGENT

Et assez drôle, tout de même. L'épicier étaitil en colère ! Et le petit épicier qui pleurait comme un imbécile !

PREMIER SERGENT

Ah oui! cette espèce de Jocrisse qu'on appelle Jeannot. »

Pendant que les sergents causaient dehors, M. Abel faisait boire à Jean une tasse de café, dans

laquelle il avait versé du kirsch. Jean avait chaud. Le café et le kirsch lui firent grand bien et surtout grand plaisir. Le café commençait à se remplir; les habitués arrivaient.

>I. ABEL

Dis donc, Jean, tu ne m'as pas dit chez qui nour aurions un bal?

JEAN

Monsieur, c'est chez des gens très comme il faut; des marchands de meubles d'occasion, amis de M. Pontois, qui ont un grand appartement dans la rue Saint-Roch.

M. ABEL

Beau quartier ! Belle rue !

JEAN

Le quartier est beau, c'est vrai ; mais je demande pardon à monsieur si je ne suis pas de son avis quant à la rue. Je ne la trouve pas belle, moi.

M. ABEL

C'est que tu n'as pas de goût, mon ami; vois donc quels avantages on y trouve. D'un côté à l'autre de la rue on peut se donner des poignées de main sans se déranger; le soleil ne vous y gêne jamais; dans l'été, on y a frais comme dans une cave : il fait tellement sombre dans les appartements, que les yeux s'y conservent jusqu'à cent ans. Ce sont des avantages, de grands avantages, qu'on trouve de moins en moins dans Paris. »

Jean le regardait, moitié étonné, moitié souriant.

<( Vous vous moquez de moi, monsieur, dit-il enfin.

M. ABEL, souriant.

De toi, mon garçon? jamais. De la rue je ne dis pas ; c'est une sale rue que je ne voudrais pas habiter pour un empire. Et comment s'appelle notre richard qui nous fera danser dimanche?

JEAN

M. Amédée, monsieur. Un gros marchand! Du haut commerce, celui-là! Qui a une dame et deux jolies demoiselles; l'aînée surtout est bien bonne, bien aimable.

M. ABEL

Comment les connais-tu?

JEAN

Parce que Simon y va quelquefois le dimanche après vêpres, ou bien quand le café est fermé, et que les Amédée ont du monde chez eux. Il m'y a mené; c'est bien beau, monsieur!

M. ABEL

Quel âge a la demoiselle aînée? Et la petite?

L'aînée approche de dix-neuf ans, monsieur; l'autre, de seize à dix-sept.

M. ABEL

L'aînée irait bien à Simon.

JEAN

Oh! monsieur, Simon n'a que vingt-trois ans; il ne se mariera pas avant quatre ou cinq ans d'ici. Il faut qu'il amasse un peu d'argent pour avoir de quoi entrer en ménage; on ne lui donnerait pas Mlle Aimée sans cela.

M. ABEL

Combien lui faut-il?

JEAN

Il lui faut bien deux à trois mille francs, monsieur. Mais il a maman à soutenir; maintenant que nous voilà deux à gagner, cela ira plus vite.

M. ABEL

Est-ce que tu ne gardes pas ce que tu gagnes?

JEAN

Pour ça, non, monsieur; je donne tout à Simon qui fait comme il veut. Il envoie à maman là-dessus. »

Il y avait beaucoup de monde au café. Simon appela Jean pour aider au service ; la conversation avec M. Abel fut interrompue. Celui-ci resta encore quelque temps au café ; il regardait sans voir, et il n'entendait pas ce qui se disait autour de lui. Il se retira enfin et sortit tout pensif, se dirigeant vers les Tuileries, où il acheva d'arranger dans sa tête l'avenir de Simon.

<( Il faut qu'il paraisse au bal à son avantage, se dit-il, et mon petit Jean aussi. »

XIÎI

Page 1