‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 21 sur 55 · UN DANSEUR · texte numérisé non relu

UN DANSEUR

Mais si la demoiselle ne sait pas valser?

M. ABEL

Tant pis pour le valseur; il faut qu'il la fasse tourner tant bien que mal, jusqu'à ce qu'il lui ait fait faire le tour du salon. Rentrons et soyons discrets. Rappelez-vous bien que, quoi qu'il arrive, qu'on crie, qu'on résiste, il faut avoir fait en valsant un tour de salon pour avoir droit au punch, et que le dernier arrivé paye le punch. »

On rentra au salon; chacun des jeunes gens

espérait prendre part au punch; aucun ne croyait avoir à le payer. Ils firent leurs invitations. Il y avait plus de danseurs que de gentilles danseuses, de sorte que les laides furent engagées aussi bien que les jolies. Jeannot trouva toutes les demoiselles déjà retenues; il ne restait que la grosse rousse; Jeannot l'engagea.

« Qu'importe, se dit-il, aussitôt le signal donné, je prendrai une des demoiselles minces et légères; je laisserai ma grosse rousse à celui qui aura la force de la faire tourner. »

On se mit en place. Dzine, dzine, la musique commence et la contredanse aussi. Les demoiselles, qui s'attendaient à quelque chose d'extraordinaire, ne voyant rien venir, s'étonnent et deviennent sérieuses et contrariées; le dernier chassé-croisé allait commencer. « Hop! » fait M. Abel. Les danseurs se précipitent sur les danseuses qu'ils voulaient avoir et que d'autres avaient déjà enlevées ; les demoiselles s'effrayent et résistent; les danseurs insistent; les demoiselles cherchent à s'échapper, les mères veulent intervenir; la mêlée devient générale, le tumulte est à son comble; la plupart des demoiselles comprennent à demi et se résignent; l'ordre commence à se rétablir; quelques tours de valse sont terminés, un seul couple continue à se démener; c'est Jeannot et la grosse rousse. Abandonnée par Jeannot, personne n'en avait voulu; et Jeannot, s'étant présenté trop tard partout, et frémissant à l'idée d'avoir le punch à payer, fut trop heureux de retrouver la grosse

rousse, qu'il saisit pour la faire tourner; mais la rousse, furieuse de l'abandon de Jeannot, cherchait à se sauver; la crainte du punch triplant les forces de Jeannot, il parvint à l'enlever, à la faire tourner malgré sa résistance, malgré les coups de poing qu'elle lui assenait avec la vigueur d'un colosse pesant deux cents livres; l'infortuné Jeannot, plus petit qu'elle, les recevait sur la tête, et n'en continuait pas moins à tourner, accroché aux plis de la robe de la grosse rousse, qui, de son côté, criait et vociférait mille injures. Hélas! le pauvre Jeannot eut beau supporter avec un mâle courage cette grêle de coups, eut beau s'épuiser en efforts pour accomplir son tour de valse, la danseuse l'obligea à lâcher prise et le laissa seul, immobile près d'un groupe d'hommes au milieu desquels Mlle Clorinde chercha secours et protection.

Pendant cette scène, Jean, au milieu de ses rires, dit à M. Abel :

(c Pauvre Jeannot, il va avoir le punch à payer; quel dommage que le monsieur Peintre ne soit pas

M. Abel se trouva tout près de Jeannot au moment où il fut obligé de lâcher sa danseuse. Il mit une pièce de vingt francs dans la main de Jeannot, lui dit tout bas : « Pour payer le punch », et disparut. Son nom commençait à circuler et à exciter l'indignation des mères; à mesure que le calme se rétablissait, il voyait des regards irrités se porter sur lui. Il voulut prévenir l'orage et sortit.

Avant de passer le seuil de la porte, au bas

de l'escalier, il resta un instant à réfléchir sur la soirée; pendant qu'il récapitulait les événements auxquels il avait pris part, il entendit la voix de Jean et de Jeannot.

JEANNOT

Je suis obligé de payer le punch. C'est mon guignon qui me poursuit. M. Abel imagine quelque chose d'absurde; tout le monde s'en tire heureusement; tous ils rient, ils sont contents. Moi seul j'ai le malheur de tomber sur une grosse fille pesant plus de deux cents livres, qui m'assomme de coups de poing et qui me fait payer ce maudit punch.

Ne paye pas tout, pauvre Jeannot; je t'en payerai la moitié.

JEANNOT

Je veux bien; combien cela coûtera-t-il?

JEAN

Dix francs à peu près, pour tant de monde.

JEANNOT

Comment faire pour l'avoir?

JEAN

Veux-tu que je coure au café, chez nous, pour le demander?

JEANNOT

Oui, je veux bien, et dis qu'on me fasse payer le moins cher possible; je suis pauvre, moi.

JEAN

Sois tranquille, je ferai pour le mieux. »

Jean sortit en courant et ne tarda pas à rentrer

avec un énorme bol de punch fumant et bouillant. Aucun des deux ne s'aperçut que M. Abel était près d'eux, caché par l'obscurité.

JEANXOT.

Eh bien, Jean, combien coûte le punch?

Il y en a pour huit francs au lieu de douze, parce que c'est pour nous.

JEANNOT

Ainsi je te dois quatre francs, puisque tu en payes la moitié.

JEAN

Oui; et je donnerai les quatre francs qui restent, mon pauvre Jeannot. »

Jeannot fouilla dans son gousset, en retira son argent, compta et remit quatre francs à Jean, oubliant de le remercier de sa générosité; M. Abel, indigné et voulant punir Jeannot de sa tromperie et de son avidité, avança la main, la passa dans la poche de l'habit de Jeannot sans qu'il le sentit, occupé qu'il était par le punch, et en retira la pièce d'or qu'il l'avait vu remettre dans cette poche.

Puis, voyant Jeannot et Jean remonter avec leur punch, il sortit en disant :

(c Je n'ai plus rien à faire ici ; j'ai vu la petite Aimée; je lui ai fait de Simon un éloge qu'elle n'oubliera pas. J'ai recommencé avec la mère; j'ai glissé au père que Simon avait déjà trois mille francs de placés... et ils le sont, ajouta-t-il en souriant, et en son nom.. . Cette petite est gen-

tille; elle paraît bonne, douce, bien élevée. Il faut

qu'elle soit Mme Simon Dutec Jeannot est un

fripon, un gueux, un gredin. Faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, quand je lui en avais

uin

donné vingt. Coq

En disant tout haut ce mot qui fit retourner quelques passants, M. Abel hâta le pas et ne tarda pas à arriver à son hôtel Mevrice.

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