SEPARATION DP:S DEUX FRERES
Simon et Jean montèrent pour ]a dernière fois dans leur chambre. Ils firent chacun leur modeste et très petit paquet. Simon ouvrit le portefeuille que lui avait donné M. Abel; il y trouva pour deux mille francs d'obligations du chemin de fer de l'Est et un billet de mille francs, plus l'anneau de mariage et la médaille que Simon devait, selon l'usage, donner à sa femme.
(c Est-il possible! Quelle bonté! quelle générosité! s'écria Simon.
JEAN
Je vais t'accompagner jusque chez toi, Simon.
SIMON
Certainement, mon ami : tu m'aideras à m' arranger. Ce ne sera pas long, je pense.
— Non, mais nous serons restés ensemble le plus longtemps possible. »
Les deux frères firent leurs adieux à M. Métis, qui leur donna à chacun une gratification de vingt francs ; et ensuite ils prirent congé de leurs camarades, qui les voyaient partir avec regret.
En arrivant chez M. Amédée, ils furent reçus avec une grande joie.
« Seulement, mon ami, lui dit Mme Amédée, vous auriez dû nous prévenir pour les meubles ; je ne savais pas que vous en eussiez acheté, et j'avais mis dans votre chambre ceux que j'avais : pas beaux, mais pouvant servir. Il a fallu enlever mes vieilleries pour y placer votre joli mobilier. Les tapissiers y ont travaillé depuis le jour naissant; rideaux, alcôves, ils ont tout mis en quelques heures. C'est que vos meubles sont charmants ; ils sont très bien. La future chambre d'Aimée est même trop élégante; je ne lui fais pas d'autre reproche. »
Simon était stupéfait; la surprise l'avait empêché d'interrompre sa future belle-mère
SIMON
Mes meubles! La chambre d'Aimée! dit-il enfin. Mais je n'ai rien acheté. Je ne sais ce que cela veut dire.
JEAN
Comment, Simon, tu ne devines pas? Mon cœur me dit, à moi, que c'est M. Abel; toujours M. Abel. Allons vite voir ce qu'il y a dans tes deux chambres. Je suis content pour toi et pour Aimée. »
Ils montèrent tous au premier, au-dessus du magasin. Simon et Jean trouvèrent, en effet, un mobilier complet dans chaque chambre ; les meubles
étaient en acajou et perse de laine, simples et jolis. Dans la chambre de Simon il y avait une petite bibliothèque avec une vingtaine de volumes reliés, bien choisis et tous intéressants et utiles.
MADAME AMÉDÉE
On a mis l'armoire et le linge dans la chambre d'Aimée, puisque c'est elle qui doit le soigner et s'en servir. Et, quant à la malle de vos effets, Simon, je ne l'ai pas ouverte; j'ai pensé que vous aimeriez mieux ranger vos affaires vous-même.
SIMON
Ma malle ! mes effets ! Mais je n'ai pas de malle, et mes effets sont dans le paquet que j'ai apporté.
JEAN
Encore M. Abel, notre chère providence! »
Jean courut à la malle, l'ouvrit et la trouva pleine de linge, d'habits, de chaussures, de tout ce qui pouvait être nécessaire à Simon dans sa condition de petit commerçant aisé, mais travaillant encore.
Pour le coup, Simon sentit ses yeux se mouiller de larmes.
« C'est trop, dit-il, c'est trop bon! Et voyez, ajouta-t-il en leur montrant le portefeuille et ce qu'il contenait, voyez ce qu'il m'a donné; avant lui, je n'avais rien; j'envoyais à ma mère tout ce que je gagnais. Et ce billet de mille francs, prenezle comme cadeau de noces pour Aimée, ma mère : achetez ce que vous croirez lui être utile et agréable. »
M, et Mme, Amédt^f» étuietti ^«chantés; il leur
importait peu de qui venaient ces richesses, pourvu que leur fille en profitât. Ils se hâtèrent de descendre pour faire part à Aimée des générosités de M. Abel. Les yeux de Mme Amédée brillaient de bonheur.
MADAME AMÉDÉE
Avec un pareil protecteur, Aimée, tu n'auras pas besoin de f inquiéter de l'avenir de tes enfants.