‹ Jean qui grogne et Jean qui ritChapitre 37 sur 55 · JULIEN · texte numérisé non relu

JULIEN

Je prie monsieur de m'excuser, je croyais revenir à temps pour prendre monsieur.

KERSAC

Ne grondez pas, monsieur Abel. C'est ma faute, voyez-vous. Pendant que vous faisiez vos saluts et vos compliments —

— Montons toujours, dit M. Abel; vous m'expliquerez cela en voiture.

KERSAC

Je dis donc pendant que vous faisiez vos révérences et qu'on s'embrassait là-bas, moi qui avais fait dès hier tous les compliments que je pouvais faire, je me suis échappé pour examiner à fond votre belle bête. Plus je la voyais et plus je l'admirais. Je voulais la faire trotter : j'en mourais d'envie.

« — Si nous faisions un tour, dis-je au cocher, là « où elle pourrait trotter bien à l'aise?

« — Monsieur n'a qu'à sortir, me dit votre « cocher, et ne pas me trouver, je serais en faute ; il « est bon maître : j'ai regret quand je le mécontente.

« — Bah! lui dis-je, ils en ont pour une demice heure avant de se tirer de là. Et en une demice heure on va loin avec une béte comme la vôtre.

<( Le cocher était visiblement flatté ; il voyait que

M. Alj(?l pt ses décorations attiraient tous le» regards. (Page 383.)

sa bête était passée en revue par un connaisseur; je le voyais faiblir, et, ma foi, n'y tenant pas, je montai sur le siège et ncjs voilà partis. Nous prîmes par la rue de Rivoli; il y avait peu de monde, pas d'embarras; la jument filait que c'était un plaisir. Arrivés aux Champs-Elysées, je lui lâchai les rênes; nous fendions l'air; en moins de rien nous nous sommes trouvés au haut de l'avenue ; votre cocher commençait à s'inquiéter; je tournai bride, et, en revenant, la jument filait, trottait que j'en étais fou. Malheureusement on ne s'est pas embrassé assez longtemps à la sacristie, car nous n'avons pas été dix minutes à faire la course. Et à présent que je connais la bête, je vous dis que vous ne savez pas le trésor que vous avez, et que c'est un meurtre de la faire marcher dans les rues de Paris, de ne pas lui laisser prendre son élan, de gêner ses allures, de la faire attendre aux portes. Si j'étais à votre place, je la soignerais autrement que ça. . . . Sapristi ! quel meurtre ! M. ABEL, riant.

Calmez-vous, mon bon Kersac. Elle sera autrement soignée à l'avenir, je vous le promets. Mais aujourd'hui, en l'honneur de Simon, il faut qu'elle subisse sa corvée. Nous voici arrivés; je ne serais pas fâché de déjeuner. Entrez, je vais donner mes ordres au cocher.

— Et moi donc! dit Kersac. J'd une faim!

— Et moi donc! » répéta Jean intérieurement. Ils entrèrent; M. Abel parla quelque temps au

cocher, qui eut l'air contrarié.

M. ABEL

Ne VOUS en affligez pas, Julien : vous n'y perdrez rien; c'est vous que je charge de la recherche. Et assurez-vous que la bête soit bien soignée ; que votre frère ne la quitte pas et la mène doucement ; qu'elle ne souffre pas.

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