ENCORE « PHEDRE ». — RETRAITE DE RACINE, C ESTHER ». — « ATHALIE
Après Phèdre, Racine, à trente-sept ans, renonce au théâtre. Ceci est un fait extraordinaire, et peutêtre unique de son espèce dans toute l'histoire de la littérature.
Car songez ! Racine était aimé. Il avait la gloire ; il était dans toute la force de son génie. Il avait ses tiroirs pleins de beaux projets de tragédies. Il devait être persuadé que son art était la plus haute des occupations humaines. La poésie dev^t être vraiment sa vie et son tout. Or, en pleine jeunesse, en pleine force et en pleine joie de production poétique, non seulement il se range tout à coup à une vie pieuse et à une pratique exacte de la morale chrétienne, ce qui serait déjà remarquable et singulier ; mais il répudie entièrement et sans retour ce qui avait été pour lui, jusque-là, la principale raison de vivre. Il fait une chose plus
difficile encore, la plus difficile de toutes : il brûle, il anéantit les œuvres commencées, — il les anéantit, les sachant belles. Ce qu'il tue en lui, ce n'est pas seulement la vanité, l'orgueil, l'amour de la gloire ; il cherche, tout au fond de lui-même, quelque chose de plus intime et de plus cher encore à immoler. Ce qu'il tue en lui, c'est l'attachement de l'artiste à son œuvre, le désir invincible de réaliser le beau qu'il conçoit. Et c'est ce sacrifice qui me paraît prodigieux. Un moment, il songe à se faire chartreux. Mais chartreux, c'est trop aisé. Puis il trouve sans doute que ce dénouement sentirait encore son homme de théâtre. Et alors il découvre un genre d'immolation plus humble : il se marie, il épouse une bourgeoise simple d'esprit, — non pas sotte (nous avons d'elle des lettres pleines de bon sens) — qui n'avait pas lu une seule de ses tragédies. Son fils Louis nous dit ce mot admirable : « U amour ni l'intérêt n'eurent pas de part à ce choix. » Et désormais « l'auteur » est bien mort en lui. Le chrétien écrira un jour Esther et Athalie; mais l'auteur, c'est-à-dire la bête la plus vivace, la plus longue à mourir et la plus prompte à ressusciter que nous portions dans nos entrailles, se taira pour toujours.
Ce sacrifice inouï, Racine le fait un peu par dégoût, beaucoup par scrupule, peut-être par remords.
Par dégoût. — Jamais écrivain, je ne dis pas à propos de religion ou de politique, mais à propos
de littérature pure, ne paraît avoir été plus détesté, plus attaqué, ni avec plus d'acharnement, que Fauteur de Phèdre et d'Athalie. Vous en trouverez le détail dans le bon vieux livre de M. Deltour : les Ennemis de Racine. Molière fut assurément honni et poursuivi par les dévots ou même par de bons chrétiens, par le clergé de Paris, les jansénistes, les protestants, les confrères du Saint-Sacrement, à l'occasion de V École des femmes, de Don Juan et de Tartuffe : mais il s'agissait de religion et non plus de littérature. L'Académie avait critiqué le Cid, mais courtoisement ; d'ailleurs, le caractère solennel et officiel de cette critique la faisait honorable pour celui qui en était l'objet. On avait été assez malveillant pour Polyeucte. Mais ensuite, si Corneille avait eu des échecs, jamais il n'avait été critiqué violemment. Il était passé tabou. Corneille n'excita jamais de haine.
Racine était sans doute de ceux qu'on aime ou qu'on exècre. Il excitait l'envie bien plus naturellement que Corneille. Racine était beau, élégant, brillant, causeur charmant et adroit, très répandu, homme du monde et homme de cour ; d'ailleurs d'esprit mordant et qui rendait les coups. A cause de tout cela, il y avait beaucoup de gens qui ne pouvaient pas le souffrir. Le vieux Corneille était timide, gauche, terne, maussade, et vivait à l'écart. Les gens qui haïssaient Racine se donnaient l'air et le mérite facile de protéger un vieil homme de génie sans défense, — mais qui, du reste, n'avait
plus besoin d'être défendu et dont la gloire, consacrée et un peu sommeillante, ne portait point ombrage aux jeunes auteurs.
Mais Racine avait contre lui presque toute la vieille génération et, dans la nouvelle, tous les auteurs tragiques. Il avait contre lui Pierre et Thomas Corneille, et leur neveu Fontenelle, et le vieux Boyer, et le vieux Leclerc, et Quinault, Boursault et Pradon, et tous les gens qui s'intéressaient à eux, et presque tous les anciens frondeurs et les anciennes frondeuses, et la moitié de l'Académie, et presque toute la « presse théâtrale » de ce temps-là, de l'inepte Robinet à ce pince-sansrire de Donneau de Visé, et Saint-Évremond, et Subligny, et Barbier d'Aucour, et l'intrigante madame Deshoulières, et le duc de Nevers, cet homme de lettres fieffé, et des gens qui le détestaient sans trop savoir pourquoi... parce qu'il les « agaçait », et cette duchesse de Bouillon, pédante et disputeuse à tel point que La Fontaine lui-même s'en aperçoit :
Les Sophocles du temps et l'illustre Molière Vous donnent lieu toujours d'agiter quelque point ; Sur quoi ne disputez-vous point?
une gaillarde qui, dans la réalité, eût été fort capable de commettre les crimes d'Hermione, de Roxane et d'Ériphile, mais qui, peut-être à cause de cela même, préférait à la vérité de Raciae l'héroïsme et le romanesque de Corneille.
Pour Iphigénie, on s'avisa de faire fabriquer une
autre Iphigénie par le bonhomme Leelerc aidé de son ami Coras, et d'assurer une espèce de succès factice à cette platitude. Cela était vraiment d'une méchanceté assez savante. Car la préférence, ou seulement l'égalité, accordée contre nous à un sot, nous est plus sensible que la critique la plus violente de notre œuvre.
Et vous savez qu'on fit mieux à l'occasion de Phèdre. Vous connaissez l'histoire : la Phèdre commandée à Pradon ; la duchesse de Bouillon retenant toutes les loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, afin de faire le vide autour de celle de Racine ; la guerre de brutales épigrammes qui s'ensuivit ; Racine et Boileau menacés de la bastonnade par ce plat duc de Nevers, et le grand Condé prenant ses deux amis sous sa protection.
J'ai voulu connaître ce Pradon, voir si par hasard il était intéressant et intelligent. Eh bien, non : c'était réellement un imbécile.
On ne sait à peu près rien de sa vie. On n'a de lui ni un autographe, ni une signature, ni un portrait. Mais ce qu'on sait bien, c'est que cet être mystérieux fut un sot. Il est, par là, immortel à sa manière. J'ai lu de lui une Réponse à la Satire X du sieur Despréaux (1694). Ce morceau est d'une rare niaiserie. Pradon écrit gravement :
Réponds, que prétends-tu? Que le monde finisse? Examinons un peu ce projet insensé Dont l'un et l'autre sexe est enfin offensé.
On y lit des vers comme ceux-ci :
Il n'est point de mortel qui fût assez hardi,
A moins que d'être né téméraire, étourdi,
Qui, voyant les croquis de ta Muse effrénée,
Osât subir le joug de l'affreux hyménée,
Tel tu nous le dépeins ! C'est ton intention
Qui choque la nature et la religion.
Tu fais sur l'Opéra des notes curieuses,
Mais tes réflexions sont trop luxurieuses.
Et tout est de ce style et de cette force. Sa tragédie de Phèdre et Hippolyte est à l'avenant. De la terrible histoire il fait une espèce de petit roman bourgeois. Il dispose les événements de façon à excuser Thésée et à décharger Phèdre sans charger Hippolyte. « Messieurs, ami de tout le monde » ! Phèdre n'est plus que la fiancée de Thésée : ce qui supprime l'inceste, mais aussi le drame. Lorsque Phèdre a découvert qu' Hippolyte aime Aricie, elle la fait arrêter et « garder dans son cabinet ». Sur quoi, Hippolyte vient supplier Phèdre d'épargner Aricie, et se jette à ses genoux. Thésée le surprend dans cette attitude, croit qu'il fait à Phèdre une déclaration d'amour, et charge les dieux de le punir. Tout le crime de Phèdre est de n'avoir pas le courage, à ce moment-là, de dire la vérité ; mais elle conjure Thésée d'épargner son fils, et, prise de remords, elle délivre Aricie et veut la donner à Hippolyte. Hippolyte, pour n'être pas en reste de générosité, quitte Trézène afin d'aller, au loin, oublier sa maîtresse. Et c'est alors qu'un monstre marin effraye ses chevaux et cause sa
mort : dénouement dont le tragique et le merveilleux paraissent sans proportion ni rapport avec la fade historiette.
Quant à la forme.,. Je cite véritablement au hasard :
Traverser le Cocyte avec Pirithoûs,
Bien qu'ils soient des héros, Idas, c'est un abus.