‹ Jean RacineChapitre 3 sur 13 · S AMIS. — « LA THEBA1DE · texte numérisé non relu

S AMIS. — « LA THEBA1DE

Donc, Jean Racine, lassé d'attendre en vain le bénéfice que lui avait promis son bon oncle, rentre à Paris dans les derniers mois de 1662. Mais il n'avait pas perdu son temps à Uzès. Il avait fait, à tout hasard, de la théologie, lu beaucoup de grec, projeté une tragédie sur Tkéagène et Char idée, commencé la Thébaïde et écrit quantité de vers galants et amoureux.

C'est très probablement à Uzès qu'il a écrit les stances à Parthénice. Parthénice était le nom poétique que le jeune abbé Le Vasseur donnait à mademoiselle Lucrèce. Ces vers sont dans le goût du temps; ils se ressouviennent de Corneille et de Tristan; mais, parmi leur artifice, ils ne sont pas sans tendresse ni sans grâce :

Parthénice, il n'est rien qui résiste à tes charmes. Ton empire est étjal à l'empire des dieux, Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux.

(Gela, c'est tout à fait du Corneille).

La douceur de ta voix encnanta mes oreilles : Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.

Je ne voyais en toi rien oui ne fût aimable, Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour.

Ainsi ie fis d'aimer l'aimable an nren tissage ; Je m'y suis plu depuis, j'en aime la douceur ; J'ai toujours dans l'esprit tes yeux et ton image ; J'ai toujours Parthénice au milieu de mon cœur.

Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme, Je respire bien moins en moi-même qu'en toi ; L'amour semble avoir pris la place de mon âme, Et je ne vivrais plus s'il n'était plus en moi.

Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthénice, Bois, fontaines, rochers, agréable séjour, Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse, Et n'oubliez jamais sa gloire et mon amour.

Lamartine, au même âge que Racine, et alors qu'il imitait Parny, faisait des vers de ce genre. Il aurait très bien pu écrire ceux-là, — avec un peu moins de symétries.

A son retour d'Uzès, nous retrouvons d'abord Racine à l'hôtel de Luynes. Il fait un peu ce qu'il veut, étant orphelin de père et de mère. Mais, en outre, le 12 août 1663, sa bonne grand'mère, Marie des Moulins, meurt à Port- Royal. Son grandpère Sconin, très vieux, est à la Ferté-Milon, où il mourra en 1667. Jean Racine est libre. Il n'a plus

personne pour le gêner si ce n'est, là-bas, à Port- Royal-des-Champs, sa tante, la mère Aguès de Sainte-Thècle, qui prie pour lui; qui lui envoie de temps en temps, sans se lasser, des lettres de reproches plaintifs et d'exhortations ; qui, durant tout le temps de sa gloire et de ses erreurs, continuera de prier et de lui écrire et qui, patiente et jamais découragée, mettra quinze ans à le ramener à Dieu.

En attendant, Jean Racine se donne tout entier à sa vocation profane. Il se pousse tant qu'il peut. Il fait pour cela tout ce qu'il faut. Il fait des poésies « officielles », de peu d'éclat, mais d'une forme pure (Sur la convalescence du roi ; la Renommée aux Muses), qui lui valent des gratifications royales. La Renommée aux Muses, insignifiante de fond, mais admirablement rythmée, lui vaut d'abord la connaissance, puis l'amitié de Boileau (à qui l'obligeant Vitart avait soumis la pièce), puis la protection du comte de Saint-Aignan et, par lui, l'entrée à la cour. Racine écrit à Le Vasseur en novembre 1663 :

Je ne l'ai pas trouvé aujourd'hui (le comtp de Saint-Aignan) au lever du roi ; mais j'y ai tiuuvé Molière, à qui le roi a donné assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui ; il a été bien aise aussi que j'y fusse présent.

Racine est, dès lors, très répandu dans le monde des théâtres; il connaît des comédiens et des comédiennes ; et c'est, je pense, vers ce temps-là, que

l'élève de ces messieurs, si sage encore à Uzès, cesse décidément d'être le digne neveu de la mère Agnès de Sainte-Thècle.

11 ne rêve que théâtre. D'abord parce qu'il se sent le don. Et puis parole qu'il est pratique. Le théâtre était alors (et il est resté) le moyen le plus rapide de gagner la réputation. Mais, en outre, le nombre des auteurs dramatiques était, même relativement, beaucoup moindre qu'aujourd'hui. On compterait assez facilement ceux d'alors. C'est sans doute que le théâtre rapportait peu (même en comptant les présents que pouvait valoir aux auteurs la dédicace de leurs pièces imprimées) et qu'il n'était pas la spéculation commerciale, souvent excellente, qu'il est de nos jours.

D'autre part, il n'y avait à Paris (je laisse les bouffons italiens et les divers tréteaux du Pont- Neuf et des foires Saint-Laurent et Saint-Germain) que trois théâtres (Marais, Hôtel de Bourgogne, Palais-Royal)pour cinq cent mille habitants; et qui ne jouaient que trois jours par semaine (les mardis, vendredis et dimanches) et sept ou huit mois de l'année, et dans des salles qui ne contenaient pas plus de sept à huit cents spectateurs. Vous penserez là-dessus qu'il devait être plus difficile à un débutant de se faire jouer. Mais le public de la tragédie n'était pas, en somme, très nombreux. Songez qu'il faut une rude application et quelque littérature pour suivre la plupart des tragédies des deux Corneille, et seulement pour en saisir le sens

à l'audition. Même celles de Quinault, d'un stylo plus aisé, mais diffus et mou, ne sont pas toujours faciles à entendre. Il fallait de toute force que le public de la tragédie fût d'une culture moyenne supérieure à celle de notre public. A cause de cela, il était assez restreint. Le peu de vente des tragédies imprimées le montre d'ailleurs. C'était, en tout, quelques milliers de gentilshommes, de bourgeois et d'étudiants. Les spectateurs étaient toujours les mêmes. Les pièces s<» jouaient, en moyenne, quinze ou vingt fois. Quand on allait à quarante, c'était un gros succès. (Timocrate seul atteignit quatre-vingts.) Il fallait donc souvent changer l'affiche. Oui, je crois que les débuts étaient plus faciles aux jeunes gens.

Ils furent très faciles à Jean Racine. En 1664, Molière lui joua la Thébaïde ou les Frères ennemis. Si ce fut Molière qui lui en indiqua le sujet, dans quelle mesure Molière l'aida ou le conseilla, c'est ce que nous ne savons pas exactement, car les témoignages sur ce point (Grimarest et les frères Parfait) sont suspects ou contradictoires. La pièce eut ce qu'on appellerait aujourd'hui un «joli succès ».

J'ai nommé Molière ; j'avais nommé La Fontaine et Boileau. En y ajoutant Chapelle, Furetière et, si vous voulez, Vivonne et Nantouillet, sans oublier nos vieilles connaissances : Vitart, le gentil abbé Le Vasseur, l'ivrogne d'Houy et l'ivrogne Poignant, nous avons à peu près tous les

amis de jeunesse de Racine. C'est avec eux que, dans ces années-là, Racine vit à l'ordinaire, assez librement, scmble-t-il, et qu'il fréquente les cabarets célèbres du Mouton blanc, de la Pomme de pin ou de la Croix de Lorraine.

Molière, né le 15 janvier 1622, avait dix-huit ans de plus que Racine, né le 20 ou 21 décembre 1639. Molière, en 1664, était déjà un personnage. Il avait fait les Précieuses, le Cocu, VÊtourdi, le Dépitf V École des maris, les Fâcheux, V École des femmes, la Critique, l'Impromptu, et il allait faire le Misanthrope. C'était pour Racine un grand aîné, un maître. Il devait agir sur Racine de diverses façons.

D'abord littérairement, en le disposant à rompre avec le précieux et avec le doucereux, en lui inspirant le goût du naturel et de la vérité.

Il dut agir encore sur Racine par sa compagnie même et son contact, par le spectacle de sa liberté d'esprit, et de ses souffrances morales, et de sa vie si tourmentée, et peut-être par les confidences d'une expérience très étendue et très amère.

Car il semble bien que Molière fut toujours un malheureux. Il avait reçu une éducation de gentilhomme (condisciple du prince de Conti au collège de Clermont, auditeur de Gassendi en compagnie de quelques fils de famille, puis étudiant en droit à Orléans), lorsqu'une vocation irrésistible ou, si ^\\Tous voulez, un irrésistible goût de l'aventure, de la

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