C LES PLAIDEURS ». — « BRITANNICUS
Je crains de ne vous avoir pas encore assez dit à quel point Andromaque fut une chose originale et nouvelle. Vraiment, elle introduisit l'amour — l'amour tout entier — non seulement sur notre scène, mais dans notre littérature. Pour vous en faire quelque idée, il faut que vous songiez à un autre très grand poète, étranger, et que Racine ne connaissait probablement pas même de nom. Ce que Shakespeare avait fait pour l'amour dans trois ou quatre de ses drames, là-bas, sous une autre forme et selon une autre poétique, Racine, à vingt-sept ans, l'a fait chez nous. Rien de moins, en vérité.
On ne sut pas nettement combien c'était neuf et beau. Néanmoins, on s'en douta. Le succès fut très grand. « Andromaque, dit Charles Perrault, fit à peu près autant de bruit que le Cid. » La pièce avait d'abord été jouée à la cour, devant u Leurs
Majestés » et quantité de seigneurs et de dames. La duchesse d'Orléans l'avait, nous dit Racine, « honorée de ses larmes ». Le jeune roi, d'un si grand goût, aime et défend Andromaaue, comme il défendra les Plaideurs et Britannicus.
On en fait une parodie : la Folle Querelle, deSubligny, que Molière, brouillé avec Racine, — voua vous en souvenez, — joue sur son théâtre. La parodie est stupide, mais elle atteste la vogue extraordinaire de la pièce. Dans la famille où Subligny nous transporte, Andromaque est le sujet de toutes les conversations ; on en parle au salon, dans l'antichambre, à la cuisine, jusque dans l'écurie. « Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais, et jusqu'à la porteuse d'eau en veulent discourir. » « Bientôt, dit un des personnages de la comédie, la contagion gagnera le chien et le chat du logis. » Une maîtresse demande-t-elle sa femme de chambre : celle-ci, répond un laquais, « est occupée à faire l'Hermione contre le cocher dont elle est coiffée ». Un maître reproche-t-il à son valet d'avoir mal compris un ordre : « Monsieur, dit le valet, j'ai fait comme Oreste, qui ne laisse pas de tuer Pyrrhus, quoique Gléone lui ait été dire qu'il n'en fasse rien. »
Naturellement, Saint-Évremond, du fond de son exil bavard, dit son mot. Cet homme d'esprit, et qui avait même quelquefois plus que de l'esprit, restait si attaché au Paris de sa jeunesse et à ses admirations des temps heureux, que sans doute il
ne pouvait consentir qu'il se fit quelque chose de tout à fait bien depuis qu'il n'était plus là. Il écrit donc, dans sa réponse à Lionne qui lui avait envoyé Andromaque (et son jugement est d'un homme qui ne veut absolument pas céder à son plaisir) :
Cette tragédie a bien l'air des belles choses ; il s'en faut presque rien qu'il n'y ait du grand. Ceux qui n'entreront pas assez dans les choses l'admireront, ceux qui veulent des beautés pleines y chercheront je ne sais quoi * qui les empêchera d'être tout à fait contents.
Et je ne vous dirai pas ce que c'est, puisque Saint-Évremond ne le sait pas lui-même.
En somme, Racine ne dut pas, cette fois, trop souffrir des critiques. Il dut jouir de tout ce bruit. Le succès est là, réel, affirmé par le nombre des représentations, concret, retentissant. Au reste, Racine ne s'oublie ni ne s'abandonne. En voilà un qui s'est défendu jusqu'au jour de la conversion et du renoncement 1 Le duc de Créqui et le comte d'Olonne se faisaient remarquer parmi les détracteurs de la pièce. Racine, très hardiment, fait courir contre ces deux grands seigneurs l'atroce épigramme que l'on connaît :
La vraisemblance est choquée en ta pièce,
Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui. Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse. D'Olonne qu' Andromaque aime trop son mari;
1. Il faut sans doute entendre : a y chercheront je ne sais quoi, dont Vabsence les empêchera d'être tout à fait vmtents ».