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Jean Richepin

ÉBAUCHES. — Poésies, avec eaux-fortes de Paul Destez. A. Lemerre, éditeur. (Épuisé.)

PARIS. — Ode. A. Lanier, éditeur.

LE SALON DE PARIS (1886). A. Lanier, éditeur. (Épuisé.)

LE SALON DE PARIS (1887). A. Lanier, éditeur.

EUGÈNE MANUEL. — Étude critique, avec un portrait à l'eau-forte par Léopold Flameng. A. Lanier, éditeur. (Épuisé.)

En souscription ;

LES VEILLÉES NOIRES. — Poésies nouvelles, avec des compositions originales, gravées à l'eau-forte, de MM. J. Henner, Eug. Thirion, Louis Deschamps, Léon Comerre, J. Geoffroy, J. Benner, Aug. Pointelin, Alex. Homo, Taxile Doat, Em. Bourdelle, etc., etc.

En préparation :

LES GÉANTS DE L'AIR. — Poésies.

DEVANT LE CHEVALET. — Notes et impressions d'art. Deux volumes.

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LE TOÈTE

*\algré soi, lorsque l'on feuillette l'œuvre ï poétique de Jean Richepin, on ne peut séparer le poète du romancier, ou mieux on retrouve toujours le romancier dans le poète. Cela tient au procédé de l'écrivain dans sa façon dégrouper les vers qu'il publie. La plupart du temps, lorsqu'un poète n'enveloppe pas de la forme rythmique du vers le récit d'une épopée, ou les dialogues d'un drame, il se contente de réunir en livre des poésies éparses dans son portefeuille. Ces poésies n'ont entre IQ^gLD elles d'autre lien qu'un titre général, et, lorsqu'une source ^Wiè commune d'inspiration a donné naissance à plusieurs pièces, Gof qu'un sous-titre, dont le but est peut-être aussi de reposer le lecteur, et de ne pas le fatiguer par une trop longue suite sans interruption.

Jean Richepin, au contraire, ne saurait faire un pareil recueil; il compose des livres en vers. Toutes les pièces qu'il y enferme se tiennent, se coordonnent, se complètent. 11 a avant tout la préoccupation

de la bonne harmonie d'ensemble; il veut que rien dans son livre ne soit disparate, que le tableau entier soit animé d'une vie homogène et que tout concorde à ne former qu'un tableau. Quand celui qui procède de la sorte est un médiocre, le livre se revêt d'une désolante monotonie; quand il s'appelle Richepin, les poèmes détachés s'unissent en un seul poème, et ce poème présente tout l'intérêt du roman.

Il est donc assez difficile dans les quatre volumes qu'a déjà publiés Jean Richepin, volumes si différents d'esprit et de tendances, de trouver la vraie note du poète, de découvrir celui où il s'est traduit lui-même, où il a mis à contribution non seulement son inspiration, qui peut être sollicitée par toutes les manifestations de la vie extérieure, mais surtout son propre tempérament, sa nature elle-même empruntant, il est vrai, à la fiction si facile aux poètes, le voile d'idéal qui doit dérober la réalité, mais que le lecteur sait deviner et mettre à nu, s'il a tant soit peu dans ses lectures l'habitude d'analyser à fond le texte qu'il a sous les yeux.

Deux œuvres cependant nous fourniront cette note particulière, qui nous révèle l'homme sous le poète et nous le livre indiscrètement: ce sont les Caresses et la Mer, oeuvres de sentiment, où l'auteur s'écoute lui-même, avant de laisser parler son inspiration. Il y a loin des Caresses à la Mer ; les distances entre les sujets sont énormes. Ici nous avons une œuvre d'émotion passionnelle, là une œuvre d'émotion esthétique; mais dans l'un et l'autre cas, c'est bien la même âme qui les a ressenties toutes deux, qui les a reçues et qui en a fait une chose bien à elle, parce qu'elle a su en faire une chose venant d'elle. Nous trouverons au cours de cette étude l'occasion de développer ce point très particulier à l'œuvre de Richepin. Pour le moment, il nous faut procéder par ordre, et nous commencerons par la Chanson des Gueux

Un fait à constater, c'est que l'apparition de la Chanson des Gueux, comme l'apparition des livres du même auteur qui suivront, tut mar-

^i) Maurice Dreyfous, éditeur.

quée par un certain scandale. Si nous rappelons cela, c'est que nous avons l'intime conviction que les livres durent leur rapide succès, non pas à ce scandale, mais à leur valeur propre. Richepin, en se frayant une voie nous elle, n'a pas seulement étonné le public ordinaire, il a gêné ceux qui se croient la mission de guider l'opinion et s'intitulent les pontifes du goût en littérature. Aussi que d'accusations n'ont-ils pas dirigées contre le jeune audacieux qui se permettait d'élever ainsi la voix et se présentait pour son coup d'essai, tenant en main, il faut bien l'avouer, une œuvre de combat. D'aucuns, et non des moins considérables, lui ont reproché de vouloir se faire remarquer. Or il n'est rien de plus ridicule qu'un pareil reproche.

Quel est l'auteur, écrivain, musicien, poète, artiste peintre ou sculpteur qui ne souhaite pas ardemment d'être remarqué et ne tente pas tous les moyens qu'il a entre les mains pour y parvenir? Cela est si vrai, que si l'auteur ne sait pas doubler ce petit promontoire de la renommée, la foule peu indulgente le traite de médiocre. — Cependant, nous répond-on, Richepin a écrit lui-même en tête de sa Chanson des Gueux cette phrase caractéristique : Ce livre est non seulement un mauvais livre, niais encore une mauvaise action. On était donc fondé de lui en vouloir de son livre.

Pour notre part, nous trouvons que ceux qui ont poussé la Justice à se mêler de cette affaire ont eu le plus grand tort. Le livre, malgré sa crudité de langage, crudité parfois inutile, n'excite nullement à la débauche ou au crime. Le poète a fait avec sa plume, ce que nombre d'artistes ont fait avec leur crayon, un album de croquis, où il voit défiler toute la population des gueux, gueux de la terre, gueux du pavé, gueux de la pensée; et pourtant nul n'a songé à poursuivre l'artiste, nul n'a pensé à le rendre responsable de ce qu'on voit tous les jours dans la rue, et à châtier en lui les fautes de ses personnages. Et ici se place une grave question, celle de la liberté dans l'art. De quel droit la justice se croit-elle mission d'intervenir dans la littérature, et jusqu'à quelles limites peut-on reculer la moralité dans l'art? Qu'est-ce que l'immoralité dans l'art? Est-ce la nudité dans la représentation de la vie réelle? Non, car il faudrait alors voiler le plus

grand nombre des œuvres delà statuaire; il faudrait retourner contre le mur toutes les peintures flamandes où Rubens, avec la fantasmagorie des couleurs, fait chanter sous son pinceau génial la chanson des chairs bien vivantes et des gorges plantureuses; il faudrait jeter au bûcher purificateur Rabelais, ce puissant, ce brutal, qui nous met la vérité sous les veux, avec son vaste éclat de rire épanoui; il faudrait brûler Flaubert, brûler Baudelaire, brûler tous ceux qui ont puisé leur idéal dans l'existence vraie.

Mais, reprennent les mécontents, pourquoi cette langue argotique? Pourquoi ces vers d'un métré bizarre et dîme prosodie très lâche ? Pourquoi tout ce bagage inaccoutumé que nous ne trouvons chez aucun de nos poètes contemporains? D'où vient un tel parti pris, une telle aberration?- - Et ils ferment le livre, n'osant pas taxer Richepin d'ignorance, puisqu'ils ont entendu dire qu'il était passé par l'École normale; mais se figurant avoir posé des objections auxquelles il est impossible de répondre. Et pourtant, Richepin n'a jamais prétendu être un mystère pour ceux qui le lisaient; il affirme, au contraire, sa façon de voir avec une étonnante crânerie. Pour nous, nous n'approuvons pas aveuglément tout son livre; nous trouvons parfois dans ses pages des rythmes qui ne nous agréent pas, des combinaisons de mètres qui nous choquent, des licences qui nous semblent, non trop hardies, — il n'est pas d'excessive hardiesse en art, — mais inutiles; et malgré ces quelques petites divergences d'opinions, qui sont toutes personnelles, et auxquelles quiconque a le droit de ne pas souscrire, l'œuvre nous apparaît bien debout, bien vivante, et nous irons plus loin, très généreuse dans ses tendances et dans sa forme. Nous nous expliquons :

Richepin a lait parler à ses gueux leur langue imagée, brutale, rapide, parce qu'il les avait vus de près. Il ne s'était pas contenté d'une observation superficielle; il avait étudie, à enté des lèpres physiques, les lèpres morales. Quand il les prenait comme objet de son livre, il ne leur demandait pas des thèmes à mélodrames; il voulait allumer notre pitié à leur égard. La pitié, comme beaucoup

]i.\M R1CHEPIN

d'artistes nous l'ont montrée, n'est qu'une vertu hypocrite, plus près de Pégoïsme que de la bonté; c'est le moyen facile de faire vibrer une sensibilité bourgeoise, très incapable d'un généreux élan, et s'admirant d'éprouver ainsi une émotion sentimentale aux récits de malheurs qui ne la touchent pas directement; c'est le chemin le plus court pour atteindre sans eflortà l'art de secouer son indifférence, et de dérober à ceux qui n'ont rien, aux gueux en un mot, ce je ne sais quoi qui attendrit sur leurs haillons et rend plus doux leur bonheur à ceux qui possèdent, par le triste spectacle de tant de misère toujours inachevée.

Cette pitié-là est mauvaise. Un homme, et un artiste, qui connaît bien les malheureux, le peintre RafTaëlli, refuse absolument de la reconnaître comme un sentiment esthétique.

Mais la pitié, comme la fait vivre Jean Kichepin, voila la grande vertu qui enfante, non la charité, car celle-ci n'est que passagère, mais la patience qui se prolonge sans lassitude, et mêle à sa lente évolution comme une suprême et fière ironie. Ce n'est pas en nous racontant les pauvres qu'on nous émeut, c'est en les faisant se raconter eux-mêmes. Voilà pourquoi nous approuvons Kichepin d'avoir conçu son livre dans cette (orme nouvelle, qui contenait non pas un défi, non pas une menace, comme des esprits timorés l'ont voulu croire, mais un reproche à l'adresse de ceux qui, tous leurs appétits satisfaits, spéculaient à leur profit de la misère des champs ou de la rue.

C'est de ces gueux-là, en effet, que le poète prend d'abord la défense; il ne nous les fait pas voir, la main tendue vers une aumône rare ou donnée comme à regret, mais chantant, car la chanson, c'est la compagne fidèle de ceux qui souffrent et se courbent de fatigue, c'est la confidente discrète qui console, plaint et dit d'espérer, c'est la voix qui descend d'en haut et vient éclore en notre âme; c'est le rayon qui déchire l'ombre, et nous distrait, en nous montrant toutes les poussières de la pensée, danser leur démente farandole sur sa gaie chevelure d'or.

Citerons-nous, par exemple, ces simples couplets, où le mendiant

transi par les froides averses se chante à lui-même la rési- CE QUE DIT LA PLUIE

gnation :

M'a dit la pluie : Ecoute Ce que chaule ma goutte, Ma goutte an chant perlé.

Et la goutte qui chante M'a dit ce chant perlé :

Je ne suis pas méchante, Je fais mûrir le Hé.

Xe sois pas triste mine J'en veux à la famine.

Si tu tiens à ta chair, Bénis l'eau qui t'ennuie Et qui glace la chair; Car c'est grâce à la pluie Que le pain n'est pas cher.

Jx ciel toujours superbe Serait la soif à l'herbe Et la mort aux épis.

Quand la moisson est rare

Et le blé sans épis,

Le paysan avare

Te dit : Crève, eh! tant pis!

Mais quand avril se brouille, Que son ciel est de rouille, Et qu'il pleut comme il faut, Le paysan bonasse Dit à sa femme : il faut Lui remplir sa besace, Lui remplir jusqu'en haut.

M'a dit la pluie : Ecoute Ce que chaule ma goutte, Ma goutte au chaut perle.

Et la goutte qui chaule M'a dit ce chant perlé : Je ne suis pas méchante, Je jais mûrir le blé.

Parfois, sur la longue route où il suit ces mendiants, le poète quitte les hommes, et arrête son regard surpris sur les choses; alors bois et pierres, bêtes et plantes lui veulent confier leurs peines; car les choses aussi ont leurs douleurs, car les bêtes aussi sont en proie aux tristesses mortelles. Dans ces pages, le poète anime le roseau, dont le pâtre fait une flûte; la vieille statue, abattue dans un coin de parc, •et gisant sous le lierre qui la ronge; le bois, dont les plaintes lui semblent vaines, et avec qui il a ce magnifique colloque :

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