AVANT-PROPOS
.Jeunes et belles citadines qui ne rêvez que inodes, bals et conquêtes amoureuses ; jeunes élégants qui parcourez, joyeux et sans soucis, le cercle des plaisirs mondains, il va sans dire que cette histoire n'est pas pour vous.
Le tirre même, j'en suis sûr, vous fera bâiller d'ennui.
En effet, <( Jean Rivard )> quel nom commun î
que pouvait-on imaginer de plus vulgaire ? Passe encore pourRivarJ, si au lieu de Jean c'était Arlhur, ou Alfred, ou Oscar, ou quelque petit nom tiré de la mythologie ou d'une langue étrangère.
Puis un défricheur est ce bien chez lui qu'on
trouvera le type de la grâce et de la galanterie ?
Mais, que voulez-vous? Co n'est pas un roman que j'écris, et si quelqu'un est à la recherche d'aventures merveilleuses, duels, meurtres, suicides, ou d'in»
/Irigues d'amour tant soit peu compliquées, je lui conseille amicalement de s'adresser ailleurs. On ne trouvera dans ce récit que l'histoire simple et vraie d'un jeune homme sans fortune, né dans une condition modeste, qui sut s'élever par son mérite, à l'indépendance de fortune et aux premiers honneurs de son pays.
Hâtons-nous toutefois de dii'e, mesdames, de peur de vous laisser dans Terreur, que Jean Rivard était, en dépit de son nom de hapteme, d'une nature éminemment poétique, et d'une lournure à plaire aux plus dédaigneuses de votre sexe.
A l'époque où se passent les faits qu'on va lire, il
approchait de la vingtaine. C'était un beau jeune
homme brun, de taille moyenne.; Sa figure mâle et
ferme, son épaisse chevekH;e, ses larges et fortes
^, épaules, mais surtout des yeux noirs, étincelants,
\y dans lesquels se lisait une indomptable force de volonté, tout, cela, joint à une âme ardente, à un cœur chaud et à beaucoup d'intelligence, faisait de Jean Rivard im caractère remarquable et véritablement attachant. Trois mois passés au sein d'une grande cité, entre les mains d'un tailleur à la mode, d'un coiffeur, d'un bottier, d'un maître de danse, et un peu de fréquentation de ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde, en eussent fait un élégant, un fashionable, un dandy, un cavalier dont les plus belles jeunes filles eussent raffolé.
^ Mais ces triomphes si recherchés dans certaines classes de la société n'avaient aucun attrait pour noti-e héros, et Jean Rivard préféra, comme on le verra bien lot, à la vie du lion de ville celle du lion de la forêt.
LE DÉFKICHEUR.
Jean Rivard viiil au monde vers l'an 1824, à Grandpré, une de ces belles paroisses canadiennes , établies dans la vallée du -Lac St. Pierre, sur la rive nord du St. Laurent.
Son père,. Jean-Baptigte R^ivard. ou simplement Baptiste Rivard, comme on l'appelait dans sa paroisse, aurait passé pour un cultivateur à Taise s'il n'eût été chargé d'une famille de douze enfants, dont deux filles et dix garçons.
Jean était l'aîné de ces dix garçons.
Comme il montra dès son bas âge, une intelligence plus qu'ordinaire, son père se décida, après de longues consultations avec ses plus proches parents et le curé de Grandpré, à le mettre au collège ponr l'y Taire suivre un cours d'études classiques.
La mère Rivard nourrissait l'espoi prendrait un jour la soutane et de^ Son plus grand bonheur à la pauvre mère eût été de voir son fils aîné chanter la messe et faire leT)rônç, à l'église de Grandpré.
Jean Rivard obtint d'assez bons succès dans ses classes. Ce n'était pas ulFélève des plus brillants, mais il était studieux, d'une conduite régulière, et, parmi ses nombreux condisciples, nul ne le surpassait dans les choses qui requièrent la constance et l'exercice du jugement^
Les armées de collège s'écoulèrent rapidement. Dès le commencement de sa cinquième année, il était entré en Rhétorique, et il goûtait par anticipation les jouissances intellectuelles des années